Orpheus, x
de « revendiquer ses droits ». Dans nos écoles primaires et secondaires, « la raison laïque » pourrait bien n'être point aussi libre de ses ébats, et ceux qui font valoir ses « droits » n'ont peutêtpre pas songé autant à ses devoirs ni à la prudence qu'il lui faudrait mettre en ses discours.
Une difficulté que plusieurs n'ont pas examinée, ou qu'ils écartent comme ne méritant pas d'être discutée, est celle de la neutralité scolaire, inscrite dans les lois de notre pays, et qui paraît s'inscrire aussi de plus en plus dans les mœurs. Si certaines personnes ont confondu dans leur pensée la religion avec le fanatisme, et si elles ont cru que l'histoire des religions devait être un instrument de combat contre les religions existantes, parce qu'elle enserait la réfutation directe, elles ont dû se tromper à la fois sur ce que permet notre législation loyalement appliquée, sur ce que demande l'intérêt de l'éducation publique, et sur ce qui est l'objet propre de l'histoire des religions.
A moins que la neutralité ne soit un vain mot,
elle exclut en même temps la prétention de ceux
qui, sautorisant de ce que leurs croyances ne
doivent pas être attaquées, soutiennent qu'il ne
doit pas se trouver dans l'enseignement ôfïîciel, doiiné par le livre oU par là parole, un seul tnot qui Sôit en contradiction, même implicite, aveb la théologie de leur Église ou les opiriioris reçues dans leiii" monde religieux, et celle des doctrinaires dé l'iriCrédulité qui fei'àient volontiers consiste^ la nieutralité religiiéuse etl Une guerre d'extertninàtiort dirigée cotitt-ë tbiltes les religions indistinctement.
L'on a cru pouvoir démontrer ici tjue la neutralité entendue dans le premier sons ne serait pas autre chose qu'uil asservissement complet de l'enseigniemcnt public aii contrôle des autorités religieuseis, assetvisseméht qui n'existait pas, du moins à Ce degré, pendant tout le cours du xix" siècle, lorsque les cultes qui s'exercent en France jouissaient de là reconnaissance ofïibielle. Si totls les cultes i-éclaniaient un semblable droit, et s'ils pouvaient en user, la direction effective de l'enseignement public échapperait à l'État pour passer aux difl'ércnts clergés; cet enseignement perdrait toute liberté ; il deviendrait impossible. Mais une telle façon d'entendre la neutralité scolaire pourrait bien n'être qd'uti illoyen d'agitation politique.
Il n'en est pas moins vrai que la pratique sincère de la iieutralité entre les cultes exig^e le respect de ces cultes et celui de l'idée religieuse qui est leur base commune. Par conséquent ces cultes ne doivent pas être matière à discussion dans l'école, ni leurs croyances formellement niées. Le maître laïque n'est pas un apôtre d irrélig-ion, ni un adversaire du catholicisme, ni du protestantisme, ni du judaïsme, en tant que judaïsme, protestantisme et catholicisme sont des confessions religieuses ayant leurs doctrines et leurs coutumes particulières. Il enseignera ce qui est où paraît être de vérité acquise dans l'ordie de la science, et il l'enseignera même en des matières qui rencontrent plus ou moins les croyances religieuses, mais il ne l'enseignera pas contre ces croyances, en manière de réfutation. La neutralité religieuse ne peut pas être l'abdication de la vérité scientifique, elle ne demande rien de plus que cette attitude respectueuse à réyard des religions: mais elle exige celte réserve, et elle ne peut pas demander moins.
On a pensé devoir insister sur les inconvénients d'un enseignement tout négatif et polé-
mique en cette matière de la religion. Selon quelques-uns, les enfants de nos jours seraient ieWement avancés qu'ils se moqueraient de toute croyance religieuse et ^nOrpheas même leur paraîtrait entaché d'un cléricalisme suspect. S'il en est ainsi dans certains milieux, il est permis de le regretter, et l'enseignement maire de l'histoire des religions serait utile à cette jeunesse pour l'instruire à mépriser un peu moins ce qu'elle n'a pas l'honneur de connaître. Mais tel ne doit pas être le cas du plus grand nombre, surtout en province et dans les campagnes. L'on a donc fait valoir ici le droit de l'enfant croyant à n'être pas dépouillé violemment d'une foi qui est partie intégrante de sa vie morale, et l'imprudence tout à fait réprehensible où tomberait le maître qui s'érigerait en prédicateur d'incrédulité. L'effet d'une instruction ainsi comprise pourrait être, non pas d'émanciper et d'élargir l'intelligence, d'affermir
la conscience de l'enfant, mais de lui rétrécir l'esprit, de détruire sa sensibilité morale et de lui vulgariser l'âme par une autre sorte de fanatisme.
Les observations sur les qualités que devrait
avoir un manuel scolaire d'histoire des religions n'ont pas d'application immédiate. Elles servent plutôt de commentaire à ce qui a été dit touchant la neutralité de l'école et le respect dû à la foi de l'enfant. Il est bien évident que la mission du maître qui enseignerait avec le manuel serait encore plus délicate que la tâche de celui qui rédigerait le livre. L'auteur, dans son cabinet, pourrait méditer tous les détails de son œuvre, peser tous ses mots, préparer un exposé historiquement vrai, irréprochable de ton, inoffensif pour quiconque ne prendrait pas la peine de réfléchir sur les conséquences de tel fait ou de tel jugement par rapport à l'enseignement de l'Église à laquelle il appartient. Le maître, qui ne pourrait se dispenser de donner des explications sur le texte, serait tenu à la même prudence dans des conditions beaucoup moins favorables. On n'a pas insisté sur ce cô té de la question parce que l' on n'a pas voulu émettre un avis sur la formation morale des maîtres de l'enseignement primaire et de l'enseignement secondaire; parce que l'hisloiredes religions, selon toute vraisemblance, n'est pas encore près d'entrer dans le programme de
ces enseignements, et qu'il serait prématuré d'apporter des conseils sur ce point, si Ion était qualifié pour en donner; enfin parce que l'pn est persuadé que la plupart des maîtres seraient dès maintenant à la hauteur de leur nouveau rôle, et qu'il s'agirait seulement d'une application particulière, plus fine et plus circonspecte, de leur zèle et de leur tact.
Il ne faut pas se dissimuler qu'un manuel d'histoire des religions ne serait pas un livre quelconque, apprécié seulçment pour ses mérites scientifiques comme les manuels de géométrie et de chimie. L'auteur et le maître auraient douQ à traiter leur matière avec d'autres précautions que celles qui sont requises par les principes ordinaires de la pédagogie. Déjà dans l'histoire profane s'introduisent des jugements moraux qui supposent chez fhistorien et le professeur d'histoire d'autres facultés que l'aptitude à scruter la valeur des témoignages et à en fixer le sens. Avec l'histoire des religions on entrerait plus avant encore dans la psychologie et dans la conscience même de l'humanité, l'on atteindrait des questions plus profondes, d'un intérêt plusintime. De quelque manière qu'on s'y prenne, les
Qrigines du chistianiame seraient \m sujet rI^S passionnant qiie celles des monarchies égyptienne et assyrienne, même que celles de l'epipire romain. Plus qn réfléchit sur cç sujet de l'histoire religieuse, plus on se eonvainc qu'il est absurde de n'en rien dire dans les écoles, publiques, et qu'il sera très difficile d'en parler utilement.
C'est encore Orpheiis qui a provoqué le troisième article. Certaine leçon d'ouverture du cours d'histoire des religions au Collège de France contenait une ou deux allusions, qui voulaient être discrètes, au\ doctrines de M. Reinach. On y disait que, « pour rendre justice à l'histoire religieuse de l'humanité..., il ne fau^ pas voir uniquement les défauts de toutes les religions particulières, ni les prendre pour des ipcrupules sans raison , dont l'usage a légitimé ceux qui, par hasard, se sopt trouvés utiles », mç^is savoir y « discerner l'aspiration de l'huma-
nîté vers un idéal, vaguement perçu et voulu, de société bonne et de conscience satisfaite ». L'auteur d'Orp/ieus, dans l'avertissement annexé à une édition revue et corrigée de son livre, cita la fin de ce' passage, reconnaissant ainsi la présence d'un tel idéal dans les religions, mais en ajoutant qu'il ne fallait pas s'étonner de l'y rencontrer, vu que la religion l'avait reçu de la magie en héritage direct et légitime. . Aurait-il était plus expédient de laisser aussi cette citation sans réponse ? Peut-être. Mais l'auteur de cette modeste leçon étant probablement, après Voltaire, l'écrivain que M. Reinach a cité dans le corps de son livre avec le plus de complaisance, plusieurs pouvaient penser que la glose à'Orpheus sur l'idéal religieux était dans le sens du texte allégué. Or ce texte voulait signifier à peu près le contraire de ce que lui faisait dire la glose. On jugea donc opportun de l'expliquer, dans la Revue dhisloire et de litlératare religieuses, en spécifiant que l'on développait le thème de la leçon, mais qu'on ne critiquait pas l'idée de M. Reinach, en tant du moins qu'elle lui était personnelle.
Ni la première partie de l'article, relative aux
notions de magie et de religion, ni la seconde, qui concerne le rapport historique de la religion et de la magie, ne contiennent probablement rien de nouveau. On a cru pouvoir déterminer l'état actuel de ces questions, puisque la circonstance paraissait exiger qu'on les abordât. La troisième partie de l'article présente, sur les rapports des sciences avec la magie, des vues qui ne sont pas plus neuves que les précédentes, mais qui viennent à l'appui de conclusions peut-être moins communes touchant la relation de la science ou de la culture intellectuelle avec l'idéal moral. Ces vues sont très incomplètes: on voudrait espérer seulement qu'elles expriment en formules assez nettes quelques éléments de vérité.
La dernière partie est une esquisse, à très gros et larges traits, du développement de l'idéal religieux et moral. Cet idéal, au lieu d'appartenir en propre à la magie et à la science, a paru, au contraire, être un élément caractéristique de la religion, l'un de ceux qui la différencient essentiellement de la magie. Le développement a été tracé, à partir des cultes inférieurs, dans les étapes qui ont abouti par le iudaïsme au
christianismo. C'est u la suite de la religion », rp?iis coinprise un peu autrement que daq^ le Discours sur i'hisjoire universelle. Ce développement est celui dont l'étude offre pour nous le plus d'intérêt, peut-être aussi est-ce, à certains égards, le plus complet et le plus varié qu'offre l'histoire. Upe ébauche n'est pas, un tableau. On n'^iiptroduit d?ins celle-ci que les faits généraux, ou particulièrement importants, qui peuvent servir à figurer Tévolqtipn de l'idéal moral dgps la yeligion depuis les temps les plus reculés jusqu'au ten^ps présçnt, où nous assistons à l'écroulement des croyances ç^nciennes, sinon peut-être à celui de la yeligion.
Qu"adviendra-t-il maintenant de cet idéal qui procédait de la religion et que la religion semhlait garder ? On s'est contenté de poser le problème, et l'on ne se flatte môme pas d'avoir indiqué la voie qui pourrait conduire à une solution satisfaisante. Le destin trouvera son cheipin. Il ne le trouvera pourtant qu'avec les hommes et par eux. Ceux-ci maintenant, consciemment ou inconsciemment, travaillent plus pu moins à l'avènement de l'idéal nouveau. Qui ne vQudrait être assuré d'y contribuer au-
treroent que par la résistance qui, en paralysant provisoirement leur élan, oblige ceux qui portent cet idéal à se recueillir davantage pour en accroître la puissance et en préparer plus efficacement le succès ?
On croit avoir indiqué avec assez d'exactitude les conditions de la formation morale des individus dans notre société, quand l'éducation religieuse était l'agent principal de cette formation. La connaisssance de l'idéal chrétien était seulement une de ces conditions : les sentiments et les pratiques de la religion contribuaient à rendra cette connaissance efficace de moralité. Est-ce que l'instruction laïque peut constituer à elle seule une éducation laïque ? La moralité des individus est autre chose qu'une leçon apprise. Par quoi remplacera-t-on dans l'éducation laïque les moyens dont disposait et dispose encore l'éducation religieuse ? Là est sans doute la plus grande difficulté que rencontre l'œuvre, d'ailleurs indispensable, d'une éducation publique organisée en dehors des confessions religieuses, pour venir en aide à la famille et la suppléer s'il le faut.
Beaucoup de personnes sont depuis longlemos
préoccupées de ce problème, qui ne semble pas résolu encore et qui est dautant plus digne d'attention que la nécessité d'une éducation oùle christianisme n'entrerait que par l'apport moral qu'il a fourni à notre civilisation, où la foi confessionnelle môme la plus libérale ne compterait pour rien, ne peut plus être considérée comme éventuelle, mais comme actuelle et de la plus urgente actualité. Sans qu'on ait songé le moins du monde à poursuivre cette démonstration, les deux derniers articles de ce recueil semblent prouver que le dogme chrétien en décomposition ne soutient plus les institutions religieuses ; ce sont les institutions qui soutiennent vaille que vaille les croyances défaillantes. Les tentatives de modernisation qui se produisent un peu partout n'aboutissent à rien de consistant. Le christianisme le plus large ne peut toujours se construire que sur la base de l'Evangile, et l'Evangile se dérobe à la bonne volonté des constructeurs.
Il va de soi qu'on n'a pas la moindre envie de discuter avec les croyants la solidité de leur foi ni ses chances d'avenir. La foi sincère est respectable ; mais elle n'est foi qu'à condition de
ne pas douter d'elle-même et de n'admettre qu'en apparence la discussion. Ce qu'on dit ici touchant la crise présente des croyances religieuses n'est donc pas conçu en manière d'objection. L'on expose simplement ce que l'on croit voir, sans mettre en cause les doctrines de telle ou telle confession religieuse et sans vouloir inquiéter la foi de personne. S'il était permis de souhaiter autre chose que le triomphe d'une plus grande vérité, l'on désirerait presque se tromper en pensant que la crise actuelle du christianisme en général et spécialement la crise du catholicisme dans notre pays ont chance d'être mortelles, et que nous assistons à une décadence irrémédiable, qui d'ailleurs pourra durer encore longtemps, non à un affaiblissement passager, auquel succéderait une rénovation. Mais les faits sont ià, et les regrets seraient superflus, si ardue que paraisse maintenant l'œuvre de reconstruction nécessitée par l'ébranlement des croyances anciennes.
De cette œuvre on n'a pas prétendu tracer le programme. Le sujet n'est pas deceux qui s'épuisent en quelques pages. On s'estimera heureux si les réflexions que l'on a émises peuvent suggé-
rer à de plus expérimentés les solutions précises ou, en attendant les solutions, un plus grand souci de les chercher et de les trouver. Assurer l'autonomie de l'éducation nationale vis-à-vis des confessions religieuses était bien ; mais il est maintenant indispensable de subvenir au défaut de la religion. L'instruction publique est libérée des Églises ; mais cette liberté n'est pas une fin en elle même ; ce n'est que la condition normale et indispensable du grand travail d'éducation humaine auquel tous les maîtres laïques doivent maintenant s'appliquer.
Avec le quatrième article, nous touchons en historiens à la question fondamentale du christianisme, la personnalité de Jésus. Cet article, qui est, au moins par l'intention, tout autre ciiose qu'un essai de vulgarisation pour l'usage des écoles primaires, a été écrit à peu près dans les m.êmes conditions que la critique à'Orpheus.
Une savante revue anglaise, le Uihhert •Journal,
consacrée aux études de philosophie et d'histoire religieuses, avait publié, au comiliencémeht de l'année 1900, une sorte de sommation adressée par un clergyman, le Rév. Robcrts, à tous les prédicateurs chrétiens, pour les mettre en demeure de choisir entre Jésus et le Christ, c'est-à-dire d'adopter ce que l'auteur considérait éommé les résultats certains de la critique biblique, et de n'attribuer plus désormais à Jésus aucun attribut qui le place au-dessus de la CohnrtiUhe liilUianilé. La question ainsi posée fit sensation dans le monde théologique, et le distingué directeur de la Revue, M. L. P. Jacks, sollicita l'âVis dediverseà persérinalités sur le sujet. Leurs réponses devaient fixer l'état actuel du problèttie dans les Églises chrétiennes, du nioins chez les catholiques et les protestants. Iilvité à exprimer son opinion, belui qui écrit ces lignes préféra se taire : il appartenait aui ministres des difterents cultes chrétiens de voir quel langage ils devaient tenir à propos de Jésus; du monient que ce langage correspondait à leur conviction t)ersonnelle, nul n'avait la moindre critique à leur adresser.
Les réponses vinieiit en assez grand nombre
au H'ibhert Journal. Presque toutes contenaient la défense d'une christologic particulière, les uns argumentant pour la foi traditionnelle au Christ Dieu, soit selon la rigueur des anciennes définitions eclésiastiques, soit avec certaines atténuations du formulaire, les autres faisant valoir les idées du protestantisme libéral touchant Jésus homme unique en tant que révélateur de la vraie religion ou type de perfection morale. L'orthodoxie catholique romaine était représentée seulement par un jésuite anglais à ce concile d'un nouveau genre. Le regretté G. Tyrrell avait apporté une dissertation où l'aspect historique du problème du Christ était fort bien exposé.
Jésus, observait-il, n'a pas été le Christ du Symbole dit de saint Athanase, Dieu parfait et homme parfait, un seul Christ en ses deux natures par l'unité de sa personne, comme l'âme et le corps sont un dans la même personne humaine ; il n'en a pas moins été Christ en tant qu'il pensait être le messager et le chef du royaume céleste qui allait venir. C'est en vain que l'on voudrait éliminer de son enseignement et de sa personnalité l'élément mystique
de l'eschatoloorie. pour faire de lui le reprt'sentantd'un simple idéal humain. Ainsi, d'une part. Tyrrell abandonnait le Christ de la tradition dogmatique, et. d'autre part, il .'cartait les spéculations du libéralisme protestant. 11 n'abondait pas pour cela dans le sens du Rév. Roberts, mais il réservait sa conclusion, sa propre manièred'entendre le rôle christolog-ique de Jésus dans un catholicisme modernisé.
Cette conclusion est à chercher dans les autres écrits de Tyrrell, notamment dans l'œuvre posthume ' qui a été éditée par les soins de Miss M. Petre. On trouve dans ce livre un chapitre intitulé : La religion et la personnalité de Jésus, qui n'est pas dans le ton de l'histoire, comme l'article du Hibbert JournaL mais où parle le croyant mystique. Le lecteur en juçeru par cette brève citation: « Jésus n'était pas seulement un idéal révélé de la personnalité humaine, mais un idéal puissant, vivant, communicatif. un feu qui se propao-eait d'àme à âme -. '>
Assertion de la foi ! Cet idéal de la personnalité humaine, qui serait la révélation de Dieu
i. Christiaiiity at Ihe Cross-Roads. Londres. 19u9. 2. Op. cil. 264.
dans le Christ, c'est le mystique moderne qui le voit; il ne correspond pas vraiment au mysticisme eschatologique par lequel l'historien caractérisait Jésus. Idéal, oui ; mais idéal qui est proprement celui de Tyrrell appliqué à l'Évangile, comme était celui de certains théologiens du protestantisme qui naguère interprétaient le titre évangélique de « Fils de l'homme » dans le sens d'homme parfait, homme type de l'humanité. Seulement l'idéal de Tyrrell est beaucoup plus profond, il est véritablement religieux; il est dans la tradition de saint Paul et de l'Évangile johannique ; il est parfaitement chrétien en ce qu'il voit en Jésus l'Esprit fait homme ; il maintient réellement la divinité du Christ en en laissant tomber la formule théologique.
Reste à savoir si l'on peut se fier sans réserve à ce sentiment mystique, dont vivent les religions. L'esprit divin , selon Tyrrell, était en Jésus comme une nouvelle personnalité qui s'est transmise par lui et qui se transmet encore aux chrétiens. C'est la vertu contagieuse de la foi, et c'est cela môme qui peut sembler inquiétant. Nul doute que la puissance communicative de renthoustasme religieux soit une affection hu-
maine et qu'elle ait joué un rôle conside'rable dans l'humanité. 11 arrive parfois que ces grands coups de vent, passant sur l'intelligence de Ihomme, en surexcitent la lumière; il arrive aussi qu'ils la troublent, laffaiblissent, l'éteignent. Le souffle chrétien n'a pas produit dans les âmes une clarté sans fumée. Veillons sur notre flambeau.
Mais on n'a point rappelé ici la mémoire de George Tyrrell pour contester sa doctrine. On a voulu plutôt saisir l'occasion de saluer avec respect la tombe de cet homme parfaitement sincère, qui eût été un docteur de l'Eglise au siècle d'Augustin et même encore à celui de saint Thomas d'Âquin. Il a souffert et il fut maudit pour avoir aimé la vérité. Il l'embrassait et la prêchait avec l'ardeur d'un apôtre plus peutêtre quil ne la discutait en critique, et ce doit être pour cela qu'il a mérité d'en d'être le martyr.
Lorsque M. Jacks fut en possession d'un volume entier de dissertations sur le Christ, il revint trouver celui qui avait si mal accueilli ses premières instances et lui demanda, non un supplément au volume publié, mais un jugement
conçu au point de vue de la science des religions, en dehors de toute préoccupation confessionnelle. On n'aurait pu s'excuser cette fois que sur la difficulté de la tâche et le péril à peu près certain de mécontenter tous les théologiens du monde. La difficulté ne parut pas insurmontable. Quant au danger, on pensa le prévenir, autant que besoin était, en n'examinant que les opinions, sans mentionner les dissertations d'où elles provenaient, ni les auteurs qui avaient signé les dissertations. La critique, rédigée en termes brefs et pour des lecteurs qui auraient sous les yeux le volume de réponses au Rév.Roberts, parut en français dans le Ilibbert Journal, avec une traduction anglaise. Celait, après des articles de caractère théologique, Fœuvre d'un historien expliquant comment ces articles tendaient plus ou moins à interpréter en histoire les vues de la foi. Il ne semble pas qu'elle ait provoqué chez les lecteurs anglais un sentiment pénible. Elle fut acceptée pour ce qu elle était, l'exposé d'opinions dont un chacun, à commencer par les auteurs intéressés, était libre de prendre et de laisser ce qui lui convenait.
Il n'en fat plus de même quand une revue cosmopolite eut jugé bon de rééditer ces pages, passablement défigurées par de nombreuses fautes d'impression, et d'organiser à leur sujet une sorte de référendum à base très large, où furent certainement comprises des personnes qui n'avaient pas lu le volume publié par le Hihbert Journal, et qui tout de même répondirent à la consultation. Le volume anglais était un modèle de discussion sérieuse entre gens qui se respectent mutuellement et qui savent se respecter eux mêmes. A peine y relèvet-on quelques traces de polémique, un peu d'amertume à l'égard de certains courants d'opinion. Parmi les correspondants du Cœnobium il en est qui, ayant négligé de voir le caractère tout impersonnel de la critique dont cette Revue les avait institués arbitres, ont voulu témoigner à l'auteur le déplaisir que leur causaient les idées. Ces diversions n'éclaircissent pas les problèmes.
Peut-être confirment-elles une conclusion facile à déduire de l'article dont elles ont tiré prétexte, à savoir, que, dans le désarroi actuel des croyances chrétiennes, devant l'inconsis-
tance des doctrines Ihéologiques, traditionnelles ou apparemment libérales, il est opportun, il est utile, il est urgent de pourvoir à l'éducation publique sans se préoccuper autrement de là collaboration qu'y pourront apporter les ministres des diverses confessions religieuses, et sans compter beaucoup sur les mouvements de pensée plus libre qui se dessinent maintenant dans les Églises.
Si donc on reproduit ici les réflexions sur « Jésus ou le Christ », avec des compléments qui en faciliteront la lecture, ce n'est pas à l'intention des théologiens ou des croyants, mais uniquement à celle des personnes qu'intéresse le problème d'une éducation moderne, en dehors de toute confession religieuse. Ceux-là sont assez nombreux, dans toutes les confessions, pour que l'on pense maintenant à eux.
Œuvre de circonstance comme les précédents, le cinquième arlicle a été provoqué par
une publication qui a récemment fait grand bruit et grand scandale en Allemagne. Hâtonsnous de dire qu'il s'agit d'un livre écrit par un professeur deKarlsruhe, M. A. Drews, et intitulé « le Myllie du Christ ». Ce livre a été flétri dans des réunions populaires; les plus hautes personnalités de la politique et de la théologie en ont dit leur mot, qui était surtout un mot de blâme et de protestation, aussi de réfutation. Gomme le titre l'indique, M. DreAvs entreprend de montrer que Jésus n'a point existé, que la littérature évangélique et le christianisme tout entier sont issus d'un courant d'ancienne mythologie orientale,
M. Drews a été traité de dilettante par les savants les plus considérables de son pays. Dilettante, il ne l'est peut être pas autant qu'on veut bien le dire. Il n'a pas traité le sujet en historien pourvu d'une méthode exacte, mais il ne l'a pas traité non plus en amateur superficiel. Son livre n'est pas très solidement construit, mais il n'est pas vide d'idées ni de faits : il contient beaucoup de choses que les théologiens ne sont pas accoutumés à regarder. L'auteur lui-même, il est vrai, paraît avoir de ces choses l'éblouisse-
ment plutôt que la connaissance profonde. Toutes les données mythologiques accumulées dans son livre ont quelque air de fatras, n'étant pas rangées en bon ordre, ni bien digérées, ni bien critiquées. Du moins a-t-il le mérite de s'en être occupé, d'y avoir fait attention, de les avoir signalées. La saveur très particulière du mépris dont on l'accable au nom de la science ferait presque souhaiter qu'il ait eu davantage raison. Et d'autre part, une certaine propagande indiscrète et bruyante ayant été, à ce qu'on raconte, organisée pour accentuer le scandale de ses négations, on pourrait être tenté de regretter qu'il ne se soit qu'à moitié trompé.
La Revue d'histoire et de littérature religieuses a parlé de ce livre parce qu'on a cru y discerner de la sincérité, une intention louable, une érudition trop hâtivement amassée mais réelle, et avec cela, compromettant tout le reste, une mauvaise méthode. Gomme M. Drews n'est qu'un représentant plus typique d'une tendance qui s'est manifestée ailleurs dans la critique des origines chrétiennes, on a trouvé à propos de montrer par cet exemple comment une certaine critique peut-être l'ennemie de l'histoire; comment des
conclusions extrêmes peuvent ne pas résulter d'une intelligence plus libre, plus pénétrante, plus large, des témoignages historiques et de leur objet ; comment l'exégèse, jouissant d'une entière indépendance, a besoin de se critiquer elle-même, si elle veut acquérir ou garder la considération qui est due au travail vraiment scientifique ; comment enfin, ce champ des études bibliques étant cultivé par quantité d'érudits qui ont pour but l'édification de la religion autant et souvent plus que la reconstitution de l'histoire, et par quelques autres disposés à faire flèche de tout bois contre les doctrines et les institutions religieuses, il n'est pas nécessaire et il peut être abusif de considérer l'étude des origines chrétiennes comme environnée d'une obscurité toute spéciale, vraiment extraordinaire, et les contradictions des exégètes comme un témoignage certain de l'impossibilité oiî serait le savant impartial de se prononcer avec assurance sur des points tels que l'existence de Jésus à l'époque où la tradition le fait vivre, l'objet essentiel de sa prédication et les principales circonstances de sa mort, par exemple le genre de son supplice et le motif de sa condamnation.
Il convient assurément que les critiques indépendants soient modestes. Ils nont pas à traiter d'intrus les théologiens exégètes, puisque ceuxci, en possession immémoriale d'interpréter les Écritures, sembleraient presque autorisés à considérer celles-ci comme leur bien et d'ailleurs ne s'en font pas faute. La critique qui prend en mains la Bible comme elle prend l'Avestaou le .Coran, est née d'hier. Car on ne peut pas compter pour de véritables historiens ceux qui ont étudié la Bible pour combattre le christianisme et avec le souci constant de miner la théologie des Eglises ou de telle Église. Mais ce serait chez l'historien critique un excès de modestie que de n'en pas croire ses yeux quand il voit des choses claires, et de tenir pour embrouillé ce que l'intérêt théologique ou polémique a seul obscurci. Le dernier résultat de la méthode historique serait la stérilité de l'effort et du travail, si le fin du fin dans l'application de cette méthode consistait à faire plus de cas des opinions sur le document que du document lui-même, et à ne plus savoir que penser sur un sujet pour avoir su trop bien ce qu'en ont pensé les autres.
Un vague malaise semble régner en ce mo-
meut dans l'exégèse allemande sur la question des Évangiles. Des voix très autorisées préconisent une sorte de retour à la tradition. D'autres paraissent iiésitanls, craignant d'avancer, ne pouvant pas reculer. L'émotion, légèrement teintée de frayeur, qu'a produite l'ouvrage de M. Drews, est d'autant plus significative que cet ouvrage est loin d'être irréfutable. Est-ce à raison de découvertes nouvelles enrichissant le trésor de la littérature chrétienne primitive, ou bien de progrès considérables qui auraient été dernièrement réalisés dans l'interprétation des textes connus, que les maîtres de la critique religieuse se montrent perplexes? Il est permis d'en douter. Tous ne sont-ils pas des théologiens? Et M. Drews lui même, l'auteur du Mythe du Christ, est théologien; il nie l'existence de Jésus pour sauver le christianisme, ou pour fonder le christianisme véritable, ce qui est tout un. Qui sait si ce n'est pas le danger, nullement imaginaire, auquel est exposé le Christ du protestantisme libéral, qui rend certains exégètes anxieux .3
Quoi qu'il en soit, tant que des faits critiques, trouvailles exégéliques ou textes nouveaux, n'au-
ront pas dérangé l'équilibre des données qui semblaient acquises touchant l'origine et la composition des Évangiles synoptiques, le caractère du quatrième Évangile, on ne voit pas pourquoi il y aurait lieu de proclamer que, si Jésus a existé, l'on n'a rien à dire de positif sur sa personne, sa carrière, son enseignement. Le lecteur trouvera plus loin des arguments très vulgaires, qui suffisent, croit-on, à établir que l'exégèse peut savoir touchant Jésus quelque chose de positif. Ces arguments appartiennent à l'espèce commune de ceux qui ont cours en philologie classique et en histoire profane : raisonnements de bon sens et interprétations fondées sur la signification naturelle des textes, sans trop d'égard aux subtilités logiques par lesquelles le premier venu, ignorant ou savant, peut rendre obscur, au moins pour lui-même, le témoignage le plus clair.
A lire certains auteurs, on pourrait supposer que la vraie méthode historique, lorsqu'il s'agit de la Bible ou spécialement des Évangiles, consislerait à ne rien utiliser comme donnée authentique, par crainte de se tromper sur quelque point. Mais où est l'histoire qui ne comporte
aucune chance d'erreur, môme partielle? Et faudra-t-il que le perfectionnement de la méthode aboutisse au non-savoir absolu sur le sujet auquel cette méthode excellente aura élé appliquée? Supposons qu'après élimination des passages vraiment suspects ou sûrement inauthentiques dans les discours que les trois premiers Évangiles attribuent à Jésus, il reste une soixantaine de sentences qui, selon toute vraisemblance, proviennent de lui : bien qu'il soit possible, et même très probable, que, dans le nombre, il y en a encore quelques-unes qui sont apocryphes, lequel se trompera le plus lourdement de deux critiques dont l'un utilisera ces sentences comme représentant à peu près la substance de ce que Jésus a enseigné, et l'autre déclarera ne rien savoir de ce que Jésus a pu dire? £st-ce que le second sera exempt d'erreur parce que, n'ayant pas d'avis sur l'ensemble, il n'a pu se tromper sur le détail? Et le premier cessera-t il de mériter les titres d'exégète et de critique parce qu'il n'aura pas su écarter de sa synthèse un élément dont on prouvera peut-être un jour qu'il n'est pas vrai? A moins que la science ne soit autre chose que la raison
cultivée, c'est celui qui ne dit rien qui se trompe tout à fait, et qui n'est pas dans son rôle de critique; c'est l'autre qui est dans ce rôle, avec les risques inhérents à son métier d'historien. Savoir douter à propos est une qualité indispensable à l'exégète ; douter faute de savoir ou d'oser distinguer les difficultés réelles des difficultés imaginaires serait un défaut de son jugement.
Ernest Renan, le grand maître de la critique religieuse en France dans la seconde moitié du xix" siècle, — maître que nous oublions peutêtre un peu trop, et dont la prudente perspicacité n'a pas toujours été non plus suffisamment appréciée à l'étranger, — Ernest Kenan écrivait, dans l'introduction à sa Vie de Jésus ' : « Certes, je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque mnémoniques, aucun des discours rapportés par Matthieu n'est textuel; à peine nos procès-verbaux sténographiés le sontils. J'admets volontiers que cet admirable r<^cit de la Passion renferme une foule d'à-peu-près. Ferait-on cependant l'histoire de Jésus en omel-