Mélanges d'histoire des religions ; çréîace, xxiv
au profit des individus qui la pratiquent ou à l'intention de qui ses rites s'accomplissent; elle est individuelle dans son application et sa destination ; même quand elle exploite à ses fins les rites religieux et les objets de la foi religieuse, elle ne le fait pas religieusement, c'est-à-dire en les traitant avec le respect dû au sacré, mais elle en use comme de tous ses autres moyens d action, qui ne sont pour elle que des moyens, et qu'elle envisage uniquement par leur côté utile.
En cet état de choses, il était tout naturel de supposer à la magie et à la religion une origine commune. Puisque la distinction de leur objet n'est pas du tout absolue, on peut supposer un état primitif où religion et magie se distinguaient à peine, la religion n'ayant encore que très vaguement le caractère d'une obligation sacrée, et la magie n'étant pas désocialisée. On pourrait supposer aussi que la magie serait sortie de la religion par une sorte de dégradation et de décadence. Cette hypothèse a
des partisans très autorisés. Mais une telle régression, qui supposerait à l'origine une religion relativement parfaite, dont la magie serait comme une caricature, n'a rien de vraisemblable, les plus anciennes religions connues et les cultes des non civilisés pouvant presque passer pour des magies, si l'on entend le mot magie par rapport à un idéal de religion pure, comme un mécanisme surnaturel où l'élément moral semble n'avoir pas de place. Une autre hypothèse se présentait d'elle-même et a été réellement soutenue : la magie serait antérieure à la religion, et celle-ci serait issue de la magie par une espèce de déviation, plutôt regrettable, qui aurait orienté les esprits vers les rêves d'une métaphysique sans avenir, tandis que la science, qui procède directement de la magie, en serait sortie beaucoup plus vite si la religion n'y avait fait obstacle.
Cette hypothèse a été surtout développée par M. Frazer ' . L'illustre savant n'a pas hésité à définir positivement la magie. Selon lui, l'homme primitif, avant de concevoir l'idée d'un
1. Voir Le Rameau d'or (traduction Stiébel et Toutain), \, 1. i. ch. m; les mêmes idées, avec quelques modifications, se trouvent dans un livre plus récent de M. Frazer, Lectures on the early History of the Kinship (1905).
monde rempli de forces spirituelles, aurait eu celle d'une nature constituée par une série d'événements qui se produisent dans un ordre invariable, sans intervention d'êtres personnels. De cette dernière idée serait née la magie sympathique, la vraie magie, fondée sur deux principes, celui de l'imitation : le semblable produit le semblable; et celui de la contiguïté : des choses qui ont été en contact continuent à s'influencer réciproquement, quand le contact a cessé, comme s'il durait encore. Ainsi la conception fondamentale de la magie serait identique à celle de la science moderne : foi réelle, bien qu'aveugle encore, dans l'ordre et l'uniformité delà nature. Le pouvoir du magicien n'est ni arbitraire ni illimité; il doit s'exercer selon des règles qu'on suppose être les lois mêmes des choses. Négliger les règles serait violer ces lois et s'exposer aux plus grands dangers. L'erreur de la magie réside uniquement dans la notion fausse qu'elle se fait des lois dont il s'agit. La magie est une application maladroite des deux procédés fondamentaux de la pensée, l'association des idées par similitude, et leur association par proximité dans l'espace et dans le temps ; c'est un mauvais emploi du principe de causalité. La religion, étant une « con-
ciliation de pouvoirs supérieurs à l'homme, que l'on croit occupés à diriger et à contrôler le cours de la nature et de la vie humaine' », s'oppose en principe à la magie et à la science. De là est venue l'hostilité, si souvent constatée, entre le prêtre et le magicien, bien que, dans les temps primitifs, les fonctions de l'un et de l'autre n'aient pas été séparées.
La priorité de la magie sur la religion se déduit de ce que la croyance à des causes personnifiées, à un cours de la nature, déterminé par des agents conscients, demande plus de réflexion que la croyance d'après laquelle la succession des faits est amenée parleur ressemblance ou leur proximité. Les animaux, dit-on, associent les idées des choses qui se ressemblent ou qui se suivent; mais on ne saurait supposer qu'ils attribuent les phénomènes naturels à des êtres invisibles ou à un seul être caché dans le monde. Par conséquent, « l'homme à dû essayer de plier la nature et de la forcer à l'obéissance par des charmes et par des incantations, avant de chercher à toucher et à attendrir une divinité capricieuse ou irascible par la douce insinuation de la prière et du sacrifice. » M. Frazer allègue en confirmation