‹ A propos d'histoire des religionsChapitre 21 sur 41 · Op. cit. I · texte numérisé non relu

Op. cit. I

de ce raisonnement les sauvages de l'Australie, les plus primitifs des hommes, chez lesquels on trouverait la magie partout, et la religion nulle part. Il aurait donc existé un âge de la magie.

Mais comment serait née la religion ? Les plus intelligents se seraient aperçus que la magie était inefficace ; que les causes auxquelles ils avaient cru n étaient pas de vraies causes ; que les effets constatés ne se produisaient point du tout en vertu des opérations magiques. Découvrant que ce n était pas lui qui faisait marcher le monde, notre philosophe inexpérimenté pensa trouver le remède à ses doutes dans un nouveau système de foi, l'idée d'êtres plus forts que lui, qui dirigeaient la nature, et à qui maintenant il fallait s'adresser pour agir sur la nature. Cette conception plus haute ne triompha que lentement et n'empêcha pas les masses de rester fidèles aux anciennes idées et coutumes de la magie. La conclusion à tirer de là est que la science moderne, en réaction contre la religion, dont elle constate les erreurs, comme la religion jadis à réagi contre la magie, n'est qu'une magie vraie, l'application féconde, parce que vraiment expérimentale et méthodique, du principe qui était à labase de la magie antique et que l'on s'était trop pressé d'abandonner.

Celle brillante théorie ne laisse pas de prêter à beaucoup de critiques. Sa base pilosophique est éminemment contestable. On nous affirme que les animaux ne sont point animistes (M. Salomon Reinach, comme on sait, soutient le contraire dans son Or/7i^e«s);ils seraient capables seulement de saisir les rapports des choses semblables et des choses connexes. Mais que savons-nous de leur psychologie? Leur perception du semblable et du connexe se borne-t-elle au semblable et au connexe? C'est bien douteux. On les voit déconcertés devant ce qui est nouveau pour eux, et éprouvant comme un sentiment d'inquiétude, qui est autre chose que de la surprise; ils ont peur d'objets inanimés; l'accoutumance les rassure. Mais rien, en vérité, ne prouve qu'ils soient simplement frappés de la ressemblance ou de la différence des choses, sans aucun souci de ce qui est derrière le semblable ou le dissemblable. A plus forte raison, pour ce qui est des hommes, ne peut-on supposer la simple perception des phénomènes, sans aucune influence de l'imagination et des sentiments irréfléchis.

Il faut de la réflexion pour admettre que la succession des faits naturels est réglée par des agents conscients; mais il en faut encore plus pour concevoir

un enchaînement Id'effets qui se commandent réciproquement. Ce dernier point de vue est celui de la science : mais il s'en faut bien que ce fût celui de la magie. On ne conçoit même pas que l'ordre de la nature aît pu être, pour le primitif, une simple succession de choses qui auraient été regardées comme de purs phénomènes procédant les uns des autres. On y doit supposer la notion, aussi vague qu'on voudra, d'une force; c'est cette force que le magicien prétend conduire. Et dans l'enfance de l'esprit humain, cette force n'était sans doute ni personnelle ni impersonnelle, selon la rigueur de ces termes, et elle était plus ou moins l'un et l'autre, en ce sens, qu'elle n'était pas censée purement mécanique ni purement spirituelle. L'homme ne pouvait personnifier cette force que dans la mesure où il avait luimême conscience de sa propre personnalité ; d'autre part, il semble qu'on doive se le représenter incapable de concevoir une force autrement que douée d'une certaine initiative plus ou moins consciente, analogue à celle dont lui-même se sentait pourvu. On n'a pas le droit de se figurer la magie primitive comme aussi dégagée de l'animisme que l'ont été certaines parties de la magie dans les temps historiques, où le magicien opère d'après les deux

principes signalés par M. Frazer : le semblable produit le semblable ; Faction par l'elTet du contact s'exerce encore après que le contact est matériellement rompu. Car la magie qui nous est connue opère encore avec d'autres éléments; elle met en mouvement, sans scrupule, les esprits, même les dieux, les choses sacrées. Assurément, il y a parmi ces pratiques des emprunts faits, au cours des temps, par la magie à la religion; mais on n'a pas prouvé que toute cette partie de la magie, partie fort considérable dans la pratique, soit une superfétation contradictoire à la raison fondamentale de la magie, qui exclurait les agents personnels.

La vérité doit être que l'homme primitif n'avait pas la notion précise de lois absolues, pas plus que celle d'êtres à la fois conscients et indépendants de la nature ambiante. Maiscomme il avait lui-mêmel'instinct d'imitation et qu'il en avait aussi, dans une certaine mesure, la faculté, il s'est imaginé, sans autre effort de réllexion, qu'il pouvait faire faire à la nature ce qu'il faisait lui-même; au lieu d'imiter, se faire imiter par elle et par tout ce qui était en elle. L'idée de l'influence par contact n'est pas davantage une réflexion pure, sans mélange d'imagination ou de sentiment. C'est ou ce dut être d'abord moins une

idée acquise par le travail de l'esprit que l'impression habituelle résultant de la tendance qu'a naturellement l'homme, surtout l'homme inculte, à projeter, pour ainsi dire, sa personnalité sur tout ce qui est de lui, ce qui tient à lui, ce qui lui appartient, ce qui procède de lui, et à maintenir par l'imagination ce rapport après que la contiguïté physique a cessé. Les cheveux du sauvage, c'est lui-même ; ses armes aussi, comme les jouets de l'enfant lui semblent une partie de son être. Ainsi croit-on pouvoir atteindre un individu par le moyen de ce qui a été de lui ou à lui. Tout cela, imitation et sympathie, se tient et se mêle dans la pratique. Rien de tout cela n'est science, même rudimentaire, si ce n'est dans la mesure où tout exercice de l'intelligence est un commencement de science. C'est la perception confuse de la réalité, à travers un brouillard d'illusion. A quoi il faut ajouter que ces notions vagues ne prennent consistance dans la vie réelle et pratique que par l'existence en commun, par une sorte d'accord social qui en détermine les formes coutumières et les applications. C'est cette détermination sociale des idées et des recettes usuelles qui les fait durables, et c'est en vertu de la tradition sociale qu'elles sont devenues magie ou religion.

Car, si la magie pure, conçue par M. Frazer comme logiquement et historiquement antérieure à la religion, n'a pas dû exister, la religion pure n'a pas existé davantage avant la magie. Mais antérieurement à la magie et la religion, qui se conditionnent l'une l'autre, comme l'ont très bien vu MM. Hubert et Mauss, nous pouvons conjecturer un état social très imparfait où magie et religion sont encore confondues dans quelque chose qui n'est, à proprement parler, ni la magie ni la religion, et qui tient la place de l'une et de l'autre. Tel est à peu près l'état des tribus australiennes que M. Frazer considère comme le type des sociétés primitives où la magie régnait seule avant la naissance des religions. Pour M. Frazer, « toutes les cérémonies des Australiens, la plupart des rites d'initiation, en raison des rites sympathiques qu'elles enveloppent, sont magiques. Or, en fait, les rites des clans des Arunlas... les rites tribaux de l'initiation, ont précisément l'importance, la gravité, la sainteté qu'évoque le mot de religion. Les espèces et les ancêtres totémiques, présents au cours de ces rites, sont bien de ces puissances respectées ou craintes dont l'intervention est, pour M. Frazer lui-même, le signe de l'acte religieux. Elles sont même invoquées au cours de la

cérémonie '. » Et les rites sympathiques se rencontrent dans les religions comme dans la magie ; ils ne sont pas spécifiquement caractéristiques de cette dernière. Ce qui a fait naître, on peut dire simultanément, quoique ce n'ait pu être d'un seul coup, la religion el la magie, est la différenciation qui s'est produite dans la confusion primitive, par l'effet du développement social, intellectuel et moral, des premiers groupes humains.

II n'est ni possible ni opportun d'esquisser ici un aperçu de ce développement hypothétique. Notons seulement que la distinction de la magie et de la re ligion, la sélection de leurs pratiques respectives, leur opposition grandissante tournent autour d'un principe social : la religion est un culte officiel et public ; la magie est une espèce de rituel privé, souvent mal vu et même prohibé. L'on est donc autorisé à conjecturer que ce sont les progrès mêmes de l'organisation sociale, le sentiment plus vivant de l'intérêt commun, la conscience plus forte de ce qu'on peut appeler la personnalité sociale, conscience qui n'a pas grandi sans un certain affermissement de la conscience personnelle dans

i. Hubert et Mauss, Année sociologique Vil, 17.

les individus, et la personnification des puissances invisibles, reflet des personnalités individuelles et de la personnalité sociale, qui ont opéré une réglementation et un choix des anciennes pratiques, pour adapter celles-ci aux exigences et aux aspirations nouvelles des sociétés. L'idée d'obligation morale et de devoir social se fait ainsi jour, mais enveloppée de ce nuage prestigieux qui vient de l'invisible au-delà et qui se définit dans le sacré : c'est la religion. En dehors de ce système qui devient loi, restent les anciennes pratiques qui ne sont pas devenues religieuses et qui manquent par la même de s'élever à la hauteur de la religion, qui ne sont pas censées servir les intérêts publics. Elles n'en demeurent pas moins investies de leur autorité traditionnelle; on continue de les croire efficaces, et on les utilise dans des intérêts privés. Dès que, pour le service de ces intérêts, de passions individuelles, elles vont contre l'ordre et le droit sanctionné par la religion, elles deviennent illicites, sont rejetées comme telles et poursuivies ; c'est la magie condamnée, une espèce de caricature de la religion, que celle-ci ne pourra manquer de traiter en ennemie.

Dans ces conditions, il est aisé de vérifier si

jamais la religion a pu devoir à la magie un « idéal de société bonne et de conscience satisfaite ». Même dans l'hypothèse de M. Frazer, si la magie avait partout précédé historiquement la religion, ce n'est pas durant la période qu'on pourrait appeler l'âge magique de son histoire que l'humanité aurait acquis la notion de la justice et la conscience de l'obligation morale ; elle n'aurait connu alors que l'action du semblable sur le semblable et la continuité physique de la sympathie. Par conséquent ce serait dans la période suivante, dans l'âge religieux de l'humanité, que celle-ci se serait peu à peu construit un idéal moral. Selon les vues que nous venons d'émettre, la magie, comme telle, n'est ni logiquement ni historiquement antérieure à la religion; mais magie et religion se distinguent et se séparent, tendent à devenir ennemies par le seul fait que la religion s'autorise d'un principe d'obligation que la magie ne reconnaît pas. C'est de la conscience sociale religieusement informée que se dégageront avec le temps les idées du devoir, de juste et d'injuste. De la conscience individuelle en tant qu'adonnée à la magie rien ne peut sortir que la recherche de l'intérêt personnel. Cette recherche et cette préoccupation

pourront un jour contribuer à la définition, à la revendication et à la défense du droit de l'individu contre l'extension abusive de ce que la religion prétendra être le devoir social. Mais il est bien clair que la magie, par elle-même et en tant que magie, n'a pas créé la moralité dans le monde, et qu'elle n'a même pu être qu'un obstacle à son progrès. Représentait- elle alors une science embryonnaire, suprême ressource de l'humanité dans la banqueroute future des religions ? C'est ce que nous allons maintenant examiner.

D'après ce que nous venons de voir, la magie n'avait rien d'une science ni d'un art. « Dans un art ou dans une science, écrivent MM. Hubert et Mauss' les principes et les moyens d'action sont élaborés collectivement et transmis par tradition. C'est à ce titre que les arts et les sciences sont bien des phénomènes collectifs. De plus, l'art ou la science satisfont à des besoins qui sont communs. Mais, les

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