Marc, vin
logie de l'Eglise et en négligeant la croyance de Simon-Pierre. La morale de l'Évangile serait audessus du devoir: sentiment tout puissant, qui nous arracherait au péché en nous élevant à une vie nouvelle; idéal inséparable de la personne de Jésus, qui aurait été ainsi et qui serait encore actuellement Sauveur. Jésus, dit-on, a été le révélateur de la Jjonté divine et du pardon ; il ne fut pas seulement un docteur de la vérité, il est mort pour elle ; et si l'on ne peut pas dire qu'il ait institué une religion parfaite, du moins a-t-il posé des principes d'une valeur infinie. Dieu père, Dieu et l'àme, le péché et le pardon : voilà le noyau de l'Evangile. C'est par là que Dieu s'est révélé en Jésus, qu'il était en lui pour se réconcilier le monde. La foi a besoin de s'appuyer sur un fait, et le fait où s'appuie la foi, c'est Jésus-Christ. Ce que Ion présente parfois comme le Jésus de l'histoire n'expliquerait pas la réalité incontestable de l'expérience chrétienne. De cette expérience il résulte que Jésus a véritablement révélé Dieu, effectivement racheté l'homme du péché.
Ces conceptions sont très hautes; mais le Sauveur qu'elles nous décrivent est assez différent de Jésus pour qu'on puisse le qualiiier de Christ idéal.
On garde la ferveur de l'âme et l'esprit de charité ; on laisse tomber le règne de Dieu et son prochain avènement. Ainsi fait-on subir une sorte de métamorphose morale au Jésus que l'histoire connaît et à la foi que lui-même avait inspirée à ses disciples. Peut-être, d'abord, serait-il sage de ne pas faire si bon marché du devoir, que prescrit la raison. Assurément ceux qui pensent que la morale de l'Evangile est supérieure au devoir entendent faire plus et mieux par la vertu de leur sentiment chréien que par le sens de lasim])le obligation. Mais prenons garde que l'un n'est pas séparable de l'autre, et que l'Évangile, du moins, ne les sépare pas. Jésus lui-même imposait un devoir, le renoncement absolu, et il ne l'exigeait pas seulement de quelques-uns, comme on l'affirme volontiers, mais de tous ceux qui acceptaient l'espérance du royaume céleste ; la perspective de ce royaume prochain lui servait à justifier ses préceptes. On peut et l'on doit tout quitter pour le royaume, sans s'inquiéter du lendemain, parce que le royaume est proche. On peut et l'on doit subir sans se plaindre toutes les injustices, laissant à Dieu le soin do rétablir le droit ; car le Juge va venir. Qu'on se résigne à la pauvreté, aux risées, à la persécution : la récom-
pense est là. Qu'on soit bon sans réserve, comme Dieu est bon, si l'on veut mériter pour soi, dans le grand jour qui arrive, un jugement de bonté.
L'Évangile tout entier, en tant qu'instruction morale, est loin d'avoir, pour qui ne le regarde point avec les yeux de la foi, le caractère d'absolue perfection que celle-ci lui reconnaît. 11 a dû être progressivement contrôlé, redresse, complété, pour s'accommoder aux conditions réelles de l'existence humaine. L'on peut encore aujourd'hui se livrer à la poussée d'enthousiasme qui l'animait : le choc brutal de la vie saura toujours y mettre un frein, et la froide critique de l'expérience rationnelle pourra aussi la modérer. Ce sentiment n'est pas un guide à qui l'on puisse toujours et en toute sécurité s abandonner. L'enthousiasme peut faire des saints ; il a produit souvent des fanatiques. Et ce ne serait peut-être pas, à la longue, un régime très salutaire pour une société, que celui où l'on poserait en principe l'autonomie absolue de la conscience individuelle, percevant dans une intuition supérieure à tout examen l'idéal moral qui doit la charmer et en dehors duquel l'homme ne connaîtrait pas de loi. '
Plusieurs voudraient oublier l'élément eschatolo-
gique de l'Evangile, l'attente du royaume de Dieu, parce qu'il semble trop évident maintenant que cette attente fut une illusion, et comme si le reste de l'Évangile était beaucoup plus consistant ou pouvait même être tenu pour immuable. 11 doit exister une part d'erreur dans cette opinion ; il est arbitraire, en tous cas, d'abstraire la doctrine morale de la doctrine eschatologique, en proclamant celle-ci accessoire et celle-là essentielle à l'Evangile de Jésus. Il n'est pas douteux que le Christ embrassait l'espérance du royaume avec autant d'ardeur que la foi du Dieu père. Cette espérance et cette foi se conditionnaient, s'appuyaient réciproquement. Quoi qu'on fasse maintenant pour les séparer, elles n'ont pas cessé d'être solidaires Tune de l'autre; dans la mesure où l'une est caduque, l'autre doit l'être aussi; de même, s'il y a quelque chose à conserver de l'une, l'autre ne peut être tout entière à rejeter.
Ce qu'il y avait au fond de l'espérance évangélique, et ce qui la recommande encore à notre admiration, c'est l'idée d'un avenir favorable pour l'humanité, où la justice serait l'unique loi, où même les iniquités du passé seraient vengées, les
douleurs imméritées seraient compensées, 'où la
mort serait vaincue. Cela aussi était un grand idéal, et l'on aurait tort de le dédaigner parce qu'il se fonde sur la notion du droit. Cet idéal légitimait et consacrait l'aspiration des hommes vers un sort meilleur, vers un état de société bienheureuse. Mais il ne lencourageait pas sans montrer dans la charité universelle, comme dans le respect du droit et dans la pratique du devoir, la condition unique et indispensable du bonheur souhaité.
L'idée se définit en une sorte de rêve grandiose, puéril aussi, eu égard aux réalités de ce monde. Et ce ne fut pas la prédication du Dieu bon qui occasionna la mort de Jésus, ce fut l'annonce du royaume dont lui-même bientôt devait être le chef. Si l'on veut bien s'en rapporter au seul témoignage que nous possédons sur ce point, celui de la tradition apostolique, de ceux qui avaient entendu le prédicateur de Nazareth et qui avaient cru en lui, Jésus ne proclamait pas lÉvangile du Dieu père qui pardonne le péché, mais rÉvangile du royaume en vue duquel il fallait se repentir, afin d'y être admis. Ceux qui le dénoncèrent à Pilate ne l'accupèrent pas d'avoir prêché que Dieu était bon, mais de prétendre à la qualité de roi Messie. Ce grief n'était pas un prétexte, puisque Jésus fut condamné, sur son
propre aveu, comme roi des Juifs. Qu'il n'ait pas été un agitateur politique, on est fondé à le croire; mais qu'il fut un agitateur inquiétant pour les politiques, cela n'est pas moins évident. César n'avait aucune place dans la future Jérusalem, et si l'Evangile n'était pas une invitation à la révolte contre Rome, c'était une prédiction, au moins implicite, du renversement prochain de sa puissance. La prétention de Jésus enfermait une équivoque dont il ne pouvait sortir que par la mort. Ce fut cette mort qui lit du royaume annoncé une cité spirituelle, et du Christ un roi des âmes. L'on peut donc voir ici à quelle cause Jésus sacrifia sa vie.
Son espoir, on ne saurait trop le répéter, n'était ni plus ni moins enfantin qu3 la foi au Père céleste qui habille les lis des champs et qui nourrit les oiseaux du ciel. De cet espoir nous pouvons apprécier encore aujourd'hui et retenir le- sentiment qui l'inspirait, à savoir la passion de la justice et l'amour de l'humanité, il n'est pas démontré que ridée du Dieu père, qui pardonne le péché, ait une valeur d'un autre ordre et une signification plus durable.
Certains théologiens parlent de l'expérience religieuse comme s'il n'y en avait qu'une pour tous
les hommes, de toutes les races, sous toutes les latitudes, dans tous les temps. Mais il leur a été déjà répondu, au nom de la psychologie religieuse et au nom de la science des religions, que les expériences religieuses, en tant qu'expériences il y a, sont multiples et variées, et que l'on ne saurait s'autoriser d'une expérience unique pour rejeter en bloc et condamner ou déprécier toutes les autres. Ce qu'on nous présente comme l'expérience chrétienne n'est même pas l'expérience de toutes les communautés issues de l'Évangile. La vie religieuse du catholique romain ne se fonde pas, en réalité, sur la double notion ou sur le double sentiment du péché de l'homme et du pardon divin, mais plutôt sur la notion et le sentiment d'un double devoir, imiter le Christ, édifier ou servir l'Église. A plus forte raison l'expérieoce en question n'est-elle pas celle du genre humain. C'est l'expérience du néoprotestantisme, une forme épurée de la fui ancienne en des âmes profondément trempées par la tradition de la Réforme, et que dominent encore, jusqu'à un certain point, les vieilles doctrines du péché inhérent à l'homme et du salut parla foi seule.
11 est difficile de voir sur quoi l'on s'appuie pour soutenir que cette expérience a eu son type original,
sa perfection dernière et à tout jamais communicative, en la personne de Jésus. Le Christ lui-même ne paraît pas avoir soupçonné qu'il était le premier et le grand révélateur du Dieu père. On s'est avisé d'interpréter au sens moral les paroles évangéliques : « Nul ne sait quel est le Fils, si ce n'est le Père; et nul ne sait quel est le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révélera «Mais on n'arrive pas à dépouiller ces paroles de leur sens métaphysique et transcendant ; on ne réussit pas à y introduire le seul objet de la bonté divine, à l'exclusion de tout autre; et l'on ne résout pas non plus l'objection que l'emploi absolu des mots «Père» et « Fils », soulève, entre autres difficultés, contre l'authenticité de ce passage pris comme discours de Jésus. Le Christ ne se donne pas dans son enseignement comme le prophète de la bonté divine ; il ne considère pas cette bonté comme une vérité nouvelle, qu'il tiendrait immédiatement du Père céleste lui-même, et dont la prime connaissance aurait fait de lui, entre tous les hommes, le Fils do Dieu. Cette vérité, il le savait bien, était connue avant lui ; mais le sentiment très vif qu'il en avait