Luc. X, 22. Matth. XI
lui faisait penser, qu'elle n'était point comprise ; il la rappelle à ses auditeurs, il ne la leur manifeste pas comme une expérience toute personnelle, une illumination prophétique dont il serait le prédicateur autorisé. Si on veut l'entendre ainsi, ce Christ révélateur de la bonté du Père n'appartient pas plus à l'histoire que le Verbe fait homme.
■ Et de même que la foi au Dieu incarné fut une transposition de la foi à Jésus Messie, la foi actuelle au Dieu bon, qui pardonne le péché, est une transposition de la foi à la promesse du royaume céleste où sera re(,u le croyant repenti. Jésus, en effet, ne disait-il pas que les publicains et les pécheresses entreraient avant les pharisiens dans le royaume de Dieu? L'expérience dont on nous parle s'arrête au pardon, sans s'inquiéter du royaume. Gomme elle est la conscience du péché, elle est la conscience du pardon obtenu; elle semble même vouloir être la conscience du sentiment que Jésus a eu de la bonté divine, c'est-à-dire du péché pardonné. Ne lui contestons pas ces impre«sions qui sont des réalités psychologiques. Ce que nous ne pouvons ni ne devons faire, c'est d'admettre la valeur absolue de telles perceptions dans l'ordre ontologique et dans l'ordre historique, comme si
elles devaient être pour nous-mêmes une révélation du Dieu bon et de l'âme de Jésus. D'autres croyants ont la conscience intime de la divinité du Christ, de sa présence réelle dans l'eucharistie, et l'on n'a pas lieu de suspecter leur témoignage plus que celui des précédents. Mahomet eut conscience d'être le prophète d'Allah, Gotama Bouddha eut conscience d'être arrivé à la connaissance parfaite. Toutes ces diverses consciences, qui s'excluent mutuellement en fait, et dont chacune est pénétrée de sa propre supériorité, ne sont pas à traiter de pures illusions ; elles ne sont pas davantage à considérer comme la vision exacte d'objets pleinement réels. Ce ne sont })as des vérifications méthodiques de choses existantes, ni des vues qui s'ouvrent tout à coup sur des vérités précédemment ignorées. Même en tant qu'intuitions personnelles et parfois novatrices, elles ont des antécédents et des préparations qui échappent plus ou moins au contrôle du sujet en qui elles se produisent.
Comme les autres expériences religieuses, celle qui se résume dans la foi au Dieu père, qui pardonne le péché, n'est donc vraie que relativement, en tant qu'elle est réelle chez un grand nombre d'hommes, à raison des conditions particulières qu'ont faites à
leur vie spirituelle rhérédité, l'éducation et le milieu; elle est vraie pratiquement, en ce qu'elle fournit à cette vie spirituelle un cadre normal et à la conduite un idéal déterminé. Religion particulière, forme récente et simplifiée du christianisme, dont un jour on pourra marquer la place dans l'histoire générale des religions. Son avenir est bien incertain, puisque, parmi ceux-mêmes qui font profession d'y adhérer, il en est déjà qui proclament le caractère symbolique de ses trois termes essentiels : Dieu, péché, pardon. Si une vérité plus profonde se cache derrière ces images, qui nous empêchera de la chercher; et qui sait si, pour la trouver, il ne sera pas nécessaire de sacrifier ou de modifier grandement les symboles qui la recouvrent? En tout cas, cette expérience religieuse est bien loin de remplir l'histoire du passé humain ; dans le présent elle occupe une place limitée; il n'est pas certain, il n'est même pas vraisemblable que dans l'avenir l'humanité entière doive perpétuellement s'y reconnaître.
Tirer argument d'une telle expérience pour définir historiquement la personne et le rôle de Jésus, ou plutôt pour élever le Christ au-dessus des témoignages de l'histoire, est vouloir bâtir un palais sur
les nuées du ciel. Autant Aaudrait prétendre que l'on doit regarder comme vrai en soi à l'égard du Christ ce qui serait faux historiquement à l'égard de Jésus. La distinction du Jésus de l'histoire et du Christ de la fui est fondée en raison, elle correspond à une réalité ; mais, précisément parce que cette distinction est légitime et nécessaire, elle ne permet pas de dire que ce qui n'était pas vrai de Jésus durant sa vie soit vrai du même Jésus en tant que Christ immortel. Le Christ de la foi, multiple idéal qui procède de la personne historique de Jésus, mais qui ne se confond pas avec elle, a été pour l'Eglise un principe de vie très haute et très féconde. Ce fut vraiment une grande force spirituelle. Mais la réalité historique et actuelle de cette force ne prouve pas la valeur absolue et immuable des concepts où elle s'est définie pour la croyance : concepts du Dieu père, du péché, du pardon, de Jésus Christ immortel, médiateur et sauveur universel. Il n'est pas un atome dans l'univers qui n'exerce une action permanente et qui ne subisse des réactions ; dans l'ordre des choses morales, une impulsion donnée peut se propager indéfiniment parmi les hommes, avec des modifications diverses selon les milieux et les temps ; on n'en conclut pas
d'ordinaire que celui ou ceux qui en ont été les initiateurs continuent, bien qu'invisibles, à subsister en personne dans le mouvement qu'ils ont créé.
Bien d'autres fois religieuses ont été aussi des forces en ce monde sans que leurs symboles aient été la pure expression de l'éternelle vérité. En combien de cultes ne trouve-t-on pas des prières vécues, sincères, pénétrantes, qui traduisent aussi une expérience psychologique? Prouvent-elles l'existence des dieux à qui elles s'adressaient, et l'expérience qu'elles interprètent peut- elle être prise telle quelle pour une règle de la connaissance scientifique de l'univers et de l'histoire ? Vainement nous essaierions de ressusciter ces dieux morts. A mesure que progresse la science des religions, il devient déplus en difficile de soutenir que le christianisme soit né, qu'il ait grandi, qu'il se maintienne dans des conditions tout exceptionnelles. En ce monde, lorsqu'on y regarde de près, tout se ressemble et rien n'est identique ; il en va des religions comme de tout le reste. Et la transcendance absolue du christianisme est en grand péril si on ne peut la sauvegarder que provisoirement en alléguant les divergences qui existent encore maintenant entre les critiques des Evangiles.
Comme les principales de ces divergences résultent de ce que des vues de foi s'opposent encore sur le terrain de l'exégèse aux simples constatations de la critique historique, elles attestent seulement que la foi se défend contre la critique ; elles ne prouvent pas que les questions soient en elles-mêmes inextricables. S'il n'existait actuellement une foi au Dieu bon, qui pardonne le péché, nul ne ferait difficulté à trouver que TEvaiigile ne met point en cette foi le royaume des cieux, et que Jésus ne l'a pas compris ainsi. S'il n'existait une foi au Christ immortel, on ne s'embarrasserait pas d'une distinction subtile entre cette foi au Christ toujours vivant, et le témoignage apostolique touchant Jésus ressuscité, distinction qui tend à sauvegarder la substance du témoignage, nonobstant les objections qu'il provoque.
Dira-t-on, après cela, que l'on peut adapter à la mentalité contemporaine l'idée du Dieu père en y associant l'idée d'évolution ; que Dieu manifeste sa bonté dans l'évolution universelle, qui serait sa façon d'habiller les lis des champs et de nourrir les oiseaux du ciel ; que Jésus lui-même s'est soumis à cette volonté générale et souveraine du Père en se résignant à mourir i Etrange alliance, où l'on peut
prévoir que la bonté divine perdra tout le terrain gagné par l'évolution ; et l'évolution sans doute en prendra beaucoup, si elle ne prend tout. A lire l'Evangile, on ne soupçonnerait pas que Jésus ait accepté cette loi ; on le dirait soumis à une volonté particulière de Dieu, pour une épreuve terrible mais passagère, après laquelle se retrouveront la bonté du Père et son royaume. Jésus s'abandonne au bon plaisir du Père, non aux lois fixées par le Dieu de l'évolution.
C'est aussi avec le Dieu père que s'établit Je rapport personnel où plusieurs mettent l'essence de la religion. On nous assure que cette relation ne peut exister avec Jésus homme du passé, mais qu'elle doit exister avec Dieu seul. Au fond, le rapport supposé avec le Christ immortel ne fait que donner une détermination plus précise à la personnalité divine. Traiter avec le divin de personne à personne est toujours faire de Dieu un homme transcendant, et la différence n'est peut-être pas aussi grande qu'il paraît entre ce Dieu qui ne serait pas Christ et le Christ-Dieu.
Il est des alliages de doctrine que le christianisme ne peut admettre sans cesser d'être lui-même. On le vide plus sûrement encore de sa nature propre lorsque, sous des formules antiques, on insinue des théories étrangères ou même entièrement opposées à l'Evangile et à son esprit.
Que l'Eglise, en créant im abîme entre l'homme et le monde, d'une part, et Dieu, d'autre part, ait elle-même fait naître l'agnosticisme, c'est une thèse soutenable, quoique peut-être il fût plus vrai de dire que l'agnosticisme, dans les civilisations vivantes, naît spontanément à l'égard des traditions qui s'immobilisent, et que c'est la théologie chrétienne dans son ensemble, non seulement Tidée du Dieu transcendant, qui a donné lieu à l'agnosticisme. Mais la question est de savoir si l'on préviendrait ou si l'on ferait cesser le divorce entre le christianisme et la science positive en proclamant que Jésus était homme et que l'humanité entière est divine. L'idée qui est ainsi introduite sous les mots de
la vieille théologie n'a rien d evangélique, et ce doit être temps perdu que de vouloir la combiner avec le concept du Dieu père. Ce concept est tout moral. L'idée du Dieu immanent est métaphysique; et si elle peut prendre un caractère mystique, ce n'est pas de ce mysticisme que s'inspire l'Oraison dominicale. Si l'identité foncière de la nature divine et de la nature humaine est le dernier mot de la religion, Jésus a ignoré la religion.
Le Dieu de Jésus est le Père qui est aux cieux, celui qui, il y a quelques milliers d'années, a créé le monde, et qui le gouverne souverainement ; à la vérité, il le pénètre de son influence, et il atteint par sa toute-puissance aux extrémités de l'univers ; mais il se distingue nettement du monde qu'il a créé ; il n'en est pas l'âme ; c'est la vertu de sa parole, et non sa propre nature, qui s'épanouit dans sf n œuvre. Moralement parfait, Dieu de bonté, il parle au cœur de l'homme, et il a parlé au cœur de Jésus. Toutefois la distance nVst pas moindre de l'homme à Dieu que du monde à son créateur. Jésus est l'envoyé de Dieu, confiant en celui qui lui a donné mission ; il n'est pas le mystique contemplatif, en extase devant l'Infini et aspirant à s'enfoncer délicieusement dans la source de l'Etre. L'Esprit qui le
conduit est pour lui une force communiquée d'en haut, non la puissance cachée au fond de son âme et jaillissant de lui-même.
Ainsi donc l'idée qu'on nous présente comme le principe essentiel de la religion suppose une philosophie générale que Jésus ne semble pas même avoir soupçonnée. Ce n'est pas à dire que celle doctrine, comme toute philosophie, n'ait pas ses origines les plus lointaines dans la religion ou dans la spéculation religieuse. Les dieux des cultes primitifs, personnification des éléments ou des forces de la nature, sont des dieux immanents. Mais le judaïsme s'est fondé sur une opposition à ces cultes naturistes; la transcendance de son Dieu implique à la fois l'indépendance de celui-ci à l'égard de l'univers, et sa perfection morale. L'évolution des croyances en dehors du judaïsme put aboutir çà et là à une sorte de panthéisme mystique où l'immanence divine entrait dans la religion. L'influence des doctrines licllénistiques s'est exercée sur lejud;iïsrr.e et sur le christianisme naissant: Philon d'Alexandrie, les gnostiques, le quatrième Evangile en sont témoins. Le Dieu johannique est immanent à son Verbe, comme le Verbe est immanent à Dieu ; pareillementle Verbe est, dans une certaine mesure,
immanent à l'humanité ; surtout lo Verbe-Christ «st immanent aux siens. Encore est-il que cette immanence, dans le quatrième Evangile, ne concerne pas une humanité qui serait divine au même titre que Jésus lui-même. S'il y a une sorte d'immanence du Verbe-vérité en tout homme, immanence plutôt virtuelle que réelle, le Verbe-Christ n'habite pleinement qu'en ses fidèles, par une sorte de ■grâce, il n'est pas censé présent en tout être humain. Cette immanence relative nous mène déjà bien loin de l'Evangile galiléen, des pensées naïves et de la piété simple qui apparaissent dans l'enseignement de Jésus. A plus forte raison l'esprit de Jésus était-il sans la moindre idée d'une humanité naturellement divine.
Cette notion systématique de l'immanence divine est affaire de philosophie. Elle n'est utilisable en religion que si on la complète par une distinction nécessaire entre le monde phénoménal et son principe, entre la vie réelle et sa loi, entre l'humanité et son idéal divin. En un sens, la religion ne se fonde et ne subsiste que sur la distinction, au moins initiale, de l'humain et du divin. Dans les formes les plus hautes de son évolution, elle apparaît comme un effort de ' tre imparfait pour atteindre et réaliser
le parfait. L'absorption finale de l'homme dans son idéal, conçu comme la suprême réalité, peut être l'objet ultime de la religion. Ce n'en est pas, il ne semble pas que ce puisse en être le point de départ. L'on pourrait donc ainsi développer la théorie de rinimanence divine en philosophie de la religion. Cette philosophie ne serait pas une religion; elle pourrait servir à moderniser une religion existante; mais il ne faut pas se dissimuler que, si on veut l'appliquer au christianisme, elle en changera la base, par cela même qu'elle cesse d'attribuer à Jésus une place et un rôle uniques dans l'économie de la religion et dans l'histoire de l'humanité. Elle n'a pas d'affinité particulière avec le christianisme et pourrait tout aussi bien être employée à la transposition de l'islamisme, ou d'une religion quelconque, avec le même résultat, c'est-à-dire en modifiant essentiellement le caractère de ces religions.
Peut-être y a-t-il aussi quelque illusion à se persuader qu'on assure l'avenir du christianisme en rattachant au nom du Christ la notion d'un homme idéal, àme de l'ordre universel, en germe dans chaque individu, progressivement manifesté avec le
temps dans le perfectionnement des relations
humaines; en légitimant ainsi le culte d'une humanité divine ; en faisant de Jésus le révélateur de cet idéal humain; en lui conservant pour cette raison la qualité de Christ; et en défiant la critique de pouvoir, en ces conditions, la lui contester.
La critique serait depuis longtemps morte de douleur et de honte si ello avait pris à cœur les dédains, parfois assaisonnés d'injures, que lui ont témoignés les théologiens. Une doctrine aussi vague que celle de ce Christ idéal opposerait à ses entreprises la résistance d'une toile d'araignée. Jamais Jésus n'a eu la pensée de fournir aux hommes en sa personne cet idéal purement humain, cette belle image d'eux-mêmes, si belle qu'ils pourraient l'adorer. Jamais, au cours des siècles chrétiens, la notion du Christ, aux divers degrés de son évolution, n'a eu cette signification particulière et uniquement morale. Jusqu'à ces derniers temps on n'avait pas cru que l'Evangile prétendît être la révélation de l'homme à l'homme; on croyait, pour beaucoup de raisons, que c'était la révélation de Dieu, de ses desseins pour le salut du monde, par le ministère du Christ. Et ne vient-on pas encore de nous dire que Jésus avait fait connaître aux hommes le Dieu père, la bonté divine? Ne va*t-on plus
même compter cela comme matière d'Évangile? Jésus et ses disciples se seront trompés en pensant que la bonne nouvelle annoncée par eux était l'avénement du règne de Dieu! Sans le savoir, lo Christ aurait prêché la grandeur et la dignité de l'homme! L'idéal en question n'est donc pas l'Evangile; tout au plus est-ce un aspect de l'Evangile, très librement interprété, singulièrement agrandi et transformé. Le Christdont on parle n'est pas Jésus, celui qui est venu dire aux pêcheurs du lac de Tibériade : « Faites repentance ; le règne de Dieu est proche ». C'est une idée flottante d'humanité, une personnification inconsistante, qui ne tient pas plus au Jésus de l'histoire que les antiques spéculations de la gnose. L'on n'a donc pas même à se demander si cet idéal humanitaire n'impliquerait pas nécessairement l'existence de Jésus et le caractère éminent de sa personnalité. L'existence de Jésus et son action réelle dans l'histoire sont des faits indépendants de l'idéal dont il s'agit. Rien n'aurait empêché cet idéal de se personnifier dans un être mythique, et le Christ ainsi com})ris paraît bien être, en effet, un mythe, ou peu s'en faut. La valeur de cette conception ne tient à aucun rapport spécial avec la personne et l'enseignement de Jésus;
peut-être même est-elle plus compromise qu'augmentée par l'artifice du rapport qu'on voudrait établir.
Ici encore rien ne sert d'invoquer les incertitudes de l'exégèse. Tout n'est pas clair dans les Evangiles. Mais beaucoup d'obscurités viennent peut-être de ce qu'on aborde ces livres en y cherchant quelque .chose dactucUementvrai. Lu critique borne ses prétentions à y découvrir ce qui y est, si étranger que cela puisse être à notre pensée et à nos préoccupations. Un prédicateur peut tirer d'un texte obscur toutes les beautés que son esprit et son zèle lui suggèrent. L'historien considère comme seul acceptable en ce cas l'interprétation probable qui est en conformité avec le sens certain des textes clairs. Surtout il ne s'arrête pas à l'objection : a Savez-vous tout ce que Jésus a pensé? » Certes, non; mais nous ne pouvons lui attribuer d'autres pensées que celles qui nous sont garanties par des témoignages suffîsamment authentiques. Celles de ses pensées que nous ignorons ressemblaient, tout porte à le croire, à celles qui nous sont connues, beaucoup plus qu'aux théories subtiles des théologiens libéraux de notre temps.
Quand on a lu toutes les dissertations qu'a provoquées la question posée par le Rév. Roberts, on est bien obligé d'admettre que la théologie contemporaine, — exception faite pour les catholiques romains, chez qui l'orthodoxie traditionnelle a toujours force de loi, — est une véritable tour de Babel où la confusion des idées est encore plus grande que la diversité des langues.
Si l'on pousse un peu plus avant la réflexion, l'on se dit que la philosophie du christianisme, des religions et de la religion, ne peut plus s'édifier sur l'analyse, même critique, de la seule foi chrétienne. Cette analyse, tant qu'elle sera faite par des chrétiens qui n'auront pas étudié les autres religions, ne produira que des réductions diverses de l'ancienne théologie et de l'ancienne îoi, ou bien encore des psychologies du christianisme vivant. Les théories sont nécessairement insuflisantes, parce qu'elles reposent sur un examen trop étroit du phénomène religieux. Les psychologies du
christianisme ont leur intérêt pour l'historien et pour le philosophe, mais elles ne sont pas, quoi qu'elles y prétendent, une philosophie de la religion.
Quand même le christianisme, sous toutes ses formes ou dans l'une ou l'autre de ses formes, serait la plus haute et la plus parfaite des religions, comme il n'est dans l'histoire qu'une religion, et une religion relativement récente, il n'est pas un thème d'observation assez complet pour fournir une idée générale, bien définie, de ce qu'a été, de ce qu'est encore, de ce que paraît devoir être la religion pour l'humanité.
Que tous, en pareille matière, se comportent pratiquement selon leurs lumières, leurs expériences et leur conscience. Un grand progrès serait déjà réalisé dans la discussion des problèmes religieux le jour où chacun voudrait bien se persuader qu'une conviction différente de la sienne peut être aussi sincère et n'être pas non plus dépourvue de toute vérité ; que le fond des âmes humaines est naturellement aussi varié que les traits des visages humains; qu'une intelligence et une conscience peuvent cesser de se sentir en équilibre et en paix dans des positions qui satisfont d'autres intelli-
gences et d'autres consciences. Les variations du christianisme dans le passé devraient peut-être inspirer une certaine modestie à ses apologistes et à ses interprètes dans le présent. Le dernier mot de la vérité restera toujours à dire. Trop de croyants sont portés encore à regarder comme absurde ou inspirée par de bas motifs toute dissidence à l'égard de leur foi. Mais il semble qu'ici l'indulgence ne soit plus un acte do charité : c'est un devoir de stricte justice. Un certain respect de la pensée et de la conscience d'autrui pourra bien entrer comme élément essentiel dans la religion de l'avenir.
Le Mythe du Christ
Que Jésus ait existé, c'était un point jusqu'à présent admis même par les adversaires du christianisme, et il serait assez facile de compter les savants qui, depuis la fin du xviii'= siècle, ont voulu voir dans la tradition des Évangiles une pure fiction. Cependant le bruit qui se fait en Allemagne autour d'une publication récente ", la façon dont on y répond, l'espèce d'inquiétude qu'elle a provoquée pourraient donner à penser que la question n'est I>eut-être pas aussi claire qu'il semblait.
Serait-ce l'intérêt actuel de la foi qui ferait maintenir une opinion dont une science impartiale ne pourrait fournir la preuve, et dont elle pourrait, au contraire, démontrer l'inanité? Ou bien ne serait-ce
1. Article publié dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, septembre-octobre 19l0.
2. A. DnEws, Die Ch:-istusmythe. Diederichs, léna; première édition, janvier 1910 ; édition augmentée, mars 1910.
pas un autre intérêt, négatif celui-là, qui engagerait certaines personnes à contester ce qui paraît être le fondement indispensable du christianisme? Ou bien encore ceux qui aflirmcnt et ceux qui nient auraient-ils failli à mesurer la juste portée des témoignages, les uns, on voulant tirer des textes ce qui n'y est pas, ayant induit les autres à ne pas voir ce qui s'y trouve réellement? Comme il y a vinc contagion des idées qui n'est pas toujours au bénéfice de la vérité scientifique, et que des opinions fort analogues à celle de M. Drews se sont déjà fait jour parmi nous, il ne sera probablement pas inutile de fixer l'état du problème.
Non seulement, nous dit-on, le messianisme a préexisté au christianisme, mais, à la faveur du syncrétisme religieux qui s'est produit depuis le temps de la domination persane et surtout de la domination grecque, il s'était constitué, au sein du judaïsme et dans ses entours, une secte ou même
plusieurs sectes qui adoraient, à côté du Dieu suprême, une sorte de médiateur céleste sous le nom de Jésus Sauveur, dont la tradition chrétienne a fait, par un contresens, Jésus de Nazareth. C'était, comme les Joseph et les Josué de l'antiquité israélite, un doublet d'Adonis, un dieu mourant et ressuscitant. 11 naissait miraculeusement, comme il convenait à un dieu. Sa mort était interprétée en sacrifice, et on se le figurait supplicié, crucifié pour le salut des hommes ; mais cette mort, comme celle d'Adonis, d'Osiris, n'était que passagère ; c'était le prélude et la condition de sa gloire.
Vers l'an 30 de notre ère, un groupe de ces croyants existait à Jérusalem, assez fort pour porter quelque ombrage à l'orthodoxie juive. Paul, qui les avait combattus, fut subitement gagné à la foi de Jésus par un accident fortuit, et il prêcha cette foi aux païens. Il n'avait connu aucun personnage du nom de Jésus, ni aucun disciple se réclamant d'un tel personnage comme d'un maître qui aurait enseigné quelques années auparavant. Mais il s'était persuadé que le Messie attendu par sa nation était déjà venu et avait réalisé en sa personne, comme dieu incarné, la parfaite justice, que les hommes ne pouvaient atteindre en observant la Loi. Son sup-
plice avait été l'acte suprême de l'obéissance, par lequel tous les croyants étaient justiliés devant Dieu. C'est bien à Antioche que le christianisme est né, comme le dit le livre des Actes, et il y est né par la prédication de Paul. Celui-ci ne connaissait encore que le Christ de la foi, le dieu incarné, qui meurt et ressuscite. Conçoit-on vraiment qu'il eût pu regarder son Jésus, fils de Dieu, homme céleste, médiateur du salut, même créateur du monde, comme le propre frère du Jacques qu'il avait rencontré à Jérusalem, cl dont il laisse entendre qu'il n'a pas eu toujours à se louer ?
C'est qu'en effet la méthode et les succès do Paul étaient vus d'assez mauvais œil à Jérusalem parles « frères du Seigneur », les anciens fidèles du divin Jésus. Pour combattre ce rival entreprenant. Ion n'imagina rien de mieux que de préciser les conditions de l'authentique apostolat. 11 ne sullisait pas, comme Paul s'en targuait, d'avoir vu le Christ ressuscité ; il fallait l'avoir connu vivant et avoir été désigné par lui pour le ministère de l'Evangile. Ainsi mit-on par écrit le premier fonds de l'histoire évangéiique, avec le collège des Douze, et Pierre à sa tête, personnage fictif comme le corps dont on l'instituait le chef.
Par là rhumanitc du Christ prenait de plus en plus consistance dans la foi chrétienne, ce qui distingua le christianisme des sectes gnostiques, oîi l'incarnation divine était quelque chose d'assez vague et même de pure apparence. Les tendances ascétiques de ces sectes aboutissaient pratiquement à l'immoralité ; rompant avec le judaïsme, elles exposaient la foi nouvelle à un conflit avec l'autorité romaine. La tradition chrétienne maintint l'humanité de Jésus; s'appropriaut l'Ancien Testament, elle conservait un lien avec le judaïsme et assurait la liberté de sa propagande ; elle ne versa pas dans les fantaisies théologiques de la gnose et se contenta d'une métaphysique relativement sobre. Plus sage aussi fut son idéal moral. Bref, le Christ dit historique est né des besoins religieux et des conditions d'existence de l'Eglise naissante. Le
quatrième Evangile marque le terme des efforts qu'a dû faire le christianisme pour introduire Jésus dans l'histoire : ce fut une sorte de compromis entre la gnose et le roman des Synoptiques, la donnée primordiale du dieu Jésus y étant conciliée avec la détermination concrète de sa légende dans la série des faits humains.
Et maintenant des savants considérables pensent
découvrir que l'essence du christianisme est dans rhumanité de Jésus ; que la religion est un sentiment personnel et que ce sentiment a trouvé sa perfection définitive, sa révélation absolue, dans la conscience que Jésus, homme incomparable, a eue de son rapport avec le Père céleste. Comble de modernisme ! Erreur puérile, qu'on voudrait nous faire prendre pour le dernier mot de la critique religieuse ! Cet admirable Jésus n"a pas existé. Cette religion personnelle aurait semblé aux premiers chrétiens une chose abominable, le péché contre le Saint-Esprit. Le vrai fondateur de l'Église est celui qui n'a point vécu, le Dieu Christ.
A beaucoup d'égards, l'Église catholique est dans la tradition authentique du christianisme ; le protestantisme libéral n'y est pas du tout. 11 est vrai que l'Église romaine a établi ses prétentions sur des volontés du Christ historique, et que, ce faisant, elle s'est assise sur le néant. Mais que dire du protestant libéral, qui croit au Dieu père et à limmortalité bienheureuse parce que Jésus y a cru : parce que cette personnalité unique lui a fait connaître le prix de l'âme, la valeur de la personne humaine; parce que Jésus a été un homme si parfait qu'on ne peut hésiter à le suivre ?
Revenons à l'idée fondamentale du christianisme en supprimant 1 idée mythique du Logos et du Sauveur : c'est chaque homme qui est une incarnation de Dieu ; c'est en chacun de nous que Dieu souffre et qu'il triomphe ; cost dans la conscience religieuse de l'homme qu'il surmonte les limites du fini. Le temps du dualisme théiste est passé. Le principal obstacle à l'établissement d'une religion et d'une philosophie fondées sur le monisme idéaliste est la foi à la réalité historique d'un Sauveur, unique modèle, au-dessus de toute comparaison dans l'humanité.
Telle est la thèse de M. Drews, et l'on comprend sans peine qu'elle ait fait scandale. Au point de vue historique et rationnel, qui est le nôtre, elle prête à de sérieuses critiques. Ajoutons que son exagération peut faire le plus grand tort aux éléments de vérité qu'elle renferme.
La solution du problème dont il s'agit tient à
l'interprétation du rapport qui existe entre le Nouveau Testament, spécialement les Évangiles, et les différentes mythologies qui, vers le commencement de l'ère chrétienne, tendaient à se confondre en une sorte de syncrétisme. Tant s'en faut que ces mythes fussent rassemblés en un corps de doctrine. Ils étaient épars dans le monde grécoroinain et n'ont pu intluencer en même temps, au même degré, le christianisme naissant. Rapprochés les uns des autres pour la comparaison, ils constituent une C(>llectit)n de concepts plus ou moins analogues aux différentes formes de l'idée messianique chez les Juifs et aux idées christologiques du Nouveau Testament. Mais, si on les prend dans leur ensemble, ce n'est qu'un chaos dont on ne peut prétendre que les doctrines chrétiennes procèdent directement. Si on les prend l'un après l'autre, il n'en est pas un dont on puisse affirmer qu'il soit la source immédiate et unique de la christologie. Celle-ci représente un développement doctrinal qui a son originalité, nonobstant la diversité des courants de pensée religieuse où elle a puisé.
Quant à l'existence d'un culte préchrétien de Jésus, on la suppose gratuitement ; car les preuves qu'on en donne ne résistent pas à l'examen. On cite
le grand prêtre Josué, que le prophète Zacharie mentionne à côte de Zorobabel, et Ton dit que ce Josué (Jésus) est le Messie qui doit ramener les exilés dans leur pays, comme le Josué mythique a conduit Israël en Canaan *. De pareilles assertions déconcertent la critique. Zorobabel et le grand prêtre Josué sont des personnages historiques, et il est souverainement arbitraire de les volatiliser en .mythes. De plus, les espérances messianiques de Zacharie ne se portent pas sur la tête du grand prêtre Josué, mais sur celle de Zorobabel, descendant de David. Donc pas de Jésus mythique en cet endroit de l'Ancien Testament.
Hippolyte "' reproduit un hymne des Naasséniens où Jésus prie son Père de l'autoriser à descendre sur la terre pour enseigner aux hommes la vraie sagesse. Cet hymne ressemble extraordinairement au dialogue qui se tient entre le dieu Ea et son fils Mardouk dans certaines incantations babyloniennes, Mardouk signalant à son père le danger que court un malade, et le sage Ea révélant à son fils la recette qui doit sauver le patient. Or, nous dit-on, ces Naasséniens, ces Ophites, sont aussi anciens
\. Zach. m; VI, 9-1 o ; cf. Esr. m. 2 2. Philosophoumena, v, 11.
que le christianisme; cependant leur Jésus n'est pas celui de l'Evangile, c'est un Sauveur mythique, un substitut de Mardouk. Mais il faudrait prouver que rhymne des Ophites est antérieur à tout rapport de la secte avec le christianisme. On ne le prouve pas, et on ne peut pas le prouver. Le Jésus mythique n'est amené ici que pour le besoin de la caus3. Supposer que les Esséniens adoraient ce même Jésus est ajouter une hypothèse fantaisiste à une hypothèse fantaisiste ; y joindre un rapport étymologique du nom de Jésus, qui signifierait « médecin », avec les Esséniens, qui seraient aussi des « médecins », est couronner ces hypothèses par une erreur, que l'autorité de saint Epiphane, dont on se couvre pour la circonstance, ne transforme pas en vérité.
Un papyrus récemment découvert présente une incantation magique dont voici la formule initiale : « Je t'adjure par le dieu des Hébreux Jésus '. » On nous assure que ce papyrus vient des Esséniens, qu'il est très ancien : cela fait encore une preuve. Et quelle preuve ! Le recueil d'incantations est païen ; le papyrus qui les contient est rapporté
. S'oir le texte complet dans De ssman.n, Licbt lOii Oslen,
par les éditeurs aux environs de l'an 300 après Jésus-Christ ; si l'incantation où se trouve le nom de Jésus est d'origine juive, comme on n'en peut guère douter d'après le contenu, il n'est pas pour cela démontré que le morceau soit antérieur au christianisme, ni qu'il ait été inséré sans addition ni retouche dans la collection. La mention des Hébreux pourrait avoir été ajoutée, comme elle .l'est dans les instructions qui se lisent à la fin du document : « Ceci est un discours hébreu, gardé par des hommes purs. » Le nom de Jésus pourrait donc avoir été introduit par un païen qui distinguait mal les chrétiens des Juifs, à moins que ce ne soit par un copiste distrait, qui aurait écrit : a Jésus, dieu des Hébreux », au lieu de : « lao, dieu des Hébreux », la suite contenant les mots « laba, laé », qui semblent être d'autres formes du nom divin. Et si, dès les premiers temps du christianisme, certains exorcistes non chrétiens employaient le nom de Jésus dans leurs conjurations, c'est sans doute qu'ils avaient pensé constater reilicacité de ce nom dans les cures opérées par les disciples de l'Evangile.
Le nom de Nazareth ne figure pas dans l'Ancien Testament ni dans la littérature rabbinique : c'est
chose entendue. Faut-il en conclure que le bourg de Nazareth, dans les Evangiles, soit une fiction géographique? L'hypothèse est d'autant moins acceptable que l'origine de Jésus a été un embarras pour la tradition évangclique. On voulut que le Christ lut né à Bethléem, et on l'imagina « pour que l'Ecriture fût accomplie ». Qu'avait-on besoin de se gêner soi-même en inventant Nazareth? C'est, nous réplique-t-on, que le Christ préchrétien était couramment appelé « Jésus Nazaréen », au s^ns de : « Jésus protecteur a, comme les Grecs disaient « Zeus Xenios ». Conjecture gratuite, et contresens bien légèrement prêté aux premiers chrétiens sur une formule de leur langue qu'ils ne pouvaient manquer de bien entendre. Que la « patrie » de Jésus dans Marc et dans Matthieu puisse n'être pas Nazareth, c'est une assertion qu'il n'est vraiment pas utile de réfuter. Les textes sont là *.
Alléguer, en témoignage d'une doctrine concer nant le Jésus mythique, le passage de Marc ' où il est dit que l'hémorrhoïsse, « ayant oj)pris ce qui regardait Jésus », vint dans la foule et toucha son
1. Cf. Marc, i. 9; vi. 1; Matth. ii, 23: m, 13; xiir, 34- Luc I, 26; IV, 16.