‹ A propos d'histoire des religionsChapitre 29 sur 41 · Par exemple, M.\hc, vi, 4; x. 18; xiv · texte numérisé non relu

Par exemple, M.\hc, vi, 4; x. 18; xiv

sont produits, l'hypothèse de la fiction mythique tomhe d'elle-même.

A la base des Synoptiques est une tradition qui présente d'abord un prédicateur de pénitence appelé Jean, lequel annonçait le prochain règne de Dieu, conformément à l'espérance juive, et fut mis à mort par Hérode Antipas, tétrarque de Galilée. Le cas n'a rien de surprenant, puisque le judaïsme palestinien sous la domination romaine traversait une crise où l'exaspération du sentiment religieux aboutissait à l'agitation politique. Cette fièvre, comprimée sous le règne d'Hérode le Grand, éclata après sa mort, et, avec des alternatives de rémission et de paroxysme, seprolongea jusqu'au temps d'Hadrien. Après Jean, dans des conditions analogues, un jeune galiléen qui était venu l'entendre, Jésus de Nazareth, proclame le message de salut ; moins violent que Jean dans ses discours, indifférent à l'égard des pouvoirs politiques dont il attend l'effondrement subit, il s'attribue dans la cité future un rôle plus considérable et se croit prédestiné à régner sur les élus de Dieu; confiant dans son idée, fort de sa foi, il se rend à Jérusalem, afin de dire aux Juifs, venus de tous pays pour la Pàque, ce que le ciel prépare, et le jugement par lequel va

s'inaugurer le règne de justice. Les prêtres, qui connaissent la puissance romaine et qui craio^nent de se compromettre à ses yeux, les docteurs, que le prophète galiléen ne ménage pas et à qui il est naturellement suspect parce qu'il n'est pas l'homme de la Loi, tous les chefs du judaïsme flairent un péril et s'empressent de livrer le prédicateur à Pilate. Jésus est condamné et crucifié selon la loi romaine .comme perturbateur. Ne s'est-il pas avoué roi des Juifs?

Jésus n'avait pas été à l'école des docteurs de son temps et il n'avait pas leur esprit. Ce qu'on peut savoir de son enseignement, c'est-à-dire le fond commun des discours qui lui sont attribués dans les trois Synoptiques, ne constitue pas un système doctrinal ; mais tant s'en faut que ce soit un recueil artificiel de sentences et de paraboles ramassées au hasard dans la tradition juive et imputées par les premiers chrétiens au héros de l'Evangile. Jésus, étant juif, ayant été élevé dans le judaïsme, ne dit rien qui ne se puisse expliquer par lejudaïsme. Mais ce qu'il dit n'en porte pas moins l'empreinte de sa personnalité, n'en est pas moins en rapport avec la mission qu'il se donne, et n'en forme pas moins un enseignement homogène,

original, qui n'appartient qu'à lui, que ses disciples ont reçu de lui et qu'ils n'auraient pas su combiner pour le lui prêter. Il va de soi que le principe essentiel de cette prédication est le règne de Dieu, le règne qui va venir, la grande révolution que Dieu va opérer dans les affaires de ce monde pour l'avantage de ses élus, non je ne sais quel idéal d'humanité parfaite, de lente rénovation des cœurs, de progrès à réaliser par l'effort incessant des âmes vertueuses. Jésus était fils de son peuple et il partageait, il incarnait l'espérance de son peuple. D'autre part, ce n'était pas un illuminé qui aurait été hypnotisé par son rêve au point de ne rien demander à autrui que de partager son illusion.

Son idée du règne de Dieu n'était pas une hallucination patriotique ou le songe d'un mystique exalté. Le règne de Dieu est le règne de la justice. A cet égard, Jésus se présente à l'historien dans les mômes conditions que les anciens prophètes dlsraël, pour qui le règne de Dieu signifiait le châtiment des impies et le triomphe des justes. Ce règne commençait par un jugement. A ce jugement Jésus voulait qu'on se préparât par le repentir, afin d'éviter la condamnation. Qu'était pour lui h^ repentir ? Un changement de vie, une transformation

de sentiments. Et quels sentiments demandait-il que l'on prît ? Ceux qu'il supposait à son Père céleste : une égale bienveillance pour tous les hommes, la disposition à les servir, la volonté de supporter tout le mal que Dieu laisse faire. N'avoir souci de rien que de cette charité. Tout pardonner aux hommes et se confier totalement à Dieu.

Ces préceptes n'étaient pas d'un moraliste soucieux de réformer la famille et la société, mais d'un croyant absolu qui proportionnait le devoir à l'espérance dont il était consume. Le pardon universel, la non résistance au mal, l'abandon à la Providence pour tout ce qui regarde les besoins corporels ne sont pas des règlements pour une société bien ordonnée, qui ne peut pas plus négliger le droit qu'elle ne peut mépriser le travail. La condamnalion du divorce, trait si personnel de l'enseignement du Christ, et si difficile à comprendre si l'on refuse toute originalité à cet enseignement, offre le même caractère idéaliste. Elle n'a pas été exprimée pour donner à ia famille une base plus solide, mais afin de réprouver l'injustice de l'homme à l'égard de la femme.

A tout prendre, la morale évangélique n'est pas plus consistante que l'espérance du royaume. C'est

— 289 — ~ qu'elle lui est directement coordonnée, c'est que Tune et l'autre sont associées et confondues dans l'âme du prédicateur enthousiaste. Considérées en elles-mêmes, telles que l'Evangile nous les fait connaître, elles ne sont pas mythiques, mais mystiques. Elles sont une âme vivante, celui qui a prêché l'Evangile, et qui en est mort. D'où que viennentles éléments de cette espérance et de cette morale, quelle que soit la valeur de l'une et de l'autre, la synthèse harmonieuse que nous en donnent les discours évangéliques est quelque chose d'éminemment personnel. La morale de l'Evangile est ce qu'on peut attendre du prophète-Messie qui est aile à Jérusalem déclarer aux princes des prêtres et aux scribes que le règne de Dieu était sur le point de se manifester.

Par conséquent, le personnage de Jésus est tel que la critique historique ne peut l'arguer d'invraisemblance, abstraction faite des témoignages qui certifient son existence réelle. Ce qui est invraisemblable, abstraction faite du néant des témoignages concernant un Jésus mythique antérieur au christianisme, est que la combinaison de cette espérance et de cette morale se soit opérée artificiellement,

pour donner corps à une personnalité inexistante.

L'Évangile roman serait plus difficile à concevoir que l'Évangile réalité. On s'explique Jésus. On ne s'explique pas ceux qui l'auraient inventé. L'hypothèse d'un romancier de génie n'est même pas à envisager. Car les rédacteurs évangéliques ne faisaient pas œuvre de romanciers, et ils n'avaient pas de génie. D'ailleurs, il faut rendre compte du mouvement chrétien : avant Jésus, ce mouvement n-'existe pas ; après Jésus, il existe ; mais il n'existe pas par le prestige d'un livre ; il existe par l'initiative de celui que raconte le livre, et le livre nous le fait voir tel qu'il devait être pour inaugurer le mouvement qui est sorti de lui.

Ni Jésus ni ses premiers disciples n'ont écrit. Les principaux traits de sa carrière, les éléments caractéristiques de son enseignement ont été rédigés quelque trente ans après sa mort par des gens qui recueillaient les souvenirs des apôtres. Pour être anonyme, leur témoignage n'est pas suspect ;

c'est celui du premier groupe de croyants; et nous n'aurions ni plus ni moins de garanties si nous connaissions les noms des premiers évangélistes. On n'a donc pas le droit d'écarter ce témoignage ou de le considérer comme insignifiant, afin de n'avoir plus en face de soi que celui de Paul. Pour certains, Paul est l'autorité qui les empêche encore de nier que le Christ ait réellement existé. D'autres n'ont pas ce scrupule et contestent l'authenticité des Epîti'es, M. Drews ne s'aventure pas si loin, bien que l'intérêt de sa thèse l'exigeât impérieusement. On a vu comment il interprète ce que Paul a écrit du « Seigneur Jésus ».

La tentation est grande, lorsqu'on élimine Jésus, de suppinmer aussi Paul ou de neutraliser son témoignage à Tégard du Christ. L'école hollandaise qui a poussé le scepticisme sur ce point jusqu'à la dernière limite, fait composer les Epîtres vers le milieu du second siècle, lorsque le mythe évangélique était constitué. Elle est ainsi dispensée d'attribuer à l'auteur ou aux auteurs des Epîtres la foi à un Christ mythique dont ils n'auraient pas su déterminer la place dans l'histoire. Le grand argument contre l'authenticité des Epîtres est que l'intensité d'opposition au judaïsme qui se remarque

dans ces documents, ne serait pas concevable aux débuts du christianisme, mais se place beaucoup plus naturellement au temps où certains gnostiques vont jusqu'à la réprobation complète de l'Ancien Testament.

De telles preuves sont bien fragiles. Si l'on regarde la position où se trouve à l'égard du judaïsme l'auteur do TEpître aux Galates et de l'Epître aux Romains, il est aise de voir que cette position n'est pas seulement doctrinale mais personnelle; c'est la situation d'un homme qui a professé la foi juive cL qui a dû justifier devant le judaïsme son adhésion au Christ ; c'est en même temps celle d'un prédicateur qui a besoin d'expliquer à des Israélites et même à des païens convertis pourquoi les fidèles de Jésus ne sont pas tenus de se soumettre aux observances légales. Cette dernière question ne s'est-elle posée qu'un siècle après la naissance du christianisme? 11 est bien difficile de le croire. C'est, au contraire, dans les premiers temps, lorsque le christianisme commençait à s'organiser en dehors du judaïsme, que l'on a pu, soit pour répondre aux objections des Juifs non convertis à la foi de Jésus, soit pour calmer les scrupules de ceux qui avaient accepté cette foi,

chercher des raisons qui excusaient les chrétiens de ne pas suivre les pratiques juives. Cette préoccupation n'existait plus au temps de saint Justin. Et il semble également que, si des documents présentent un caractère d'inimitable originalité, de personnalité intense, d'idées et de sentiments correspondant à des réalités actuelles, vivement senties par celui qui écrit, ce sont les Epîtres aux Galates, aux (Corinthiens, aux Romains.

Mais l'auteur de ces lettres ne vit pas seulement dans la question du rapport de l'Evangile à la Loi, il vit dans la foi et l'amour de son Christ. Est-il bien vrai, comme on nous le dit, que ce Christ ne soit pas Jésus, le prédicateur galiléen qui a été crucifié par ordre de Ponce Pilate, mais un Jésus- Dieu, personnalité mythique, dont Paul aurait été fort empêché de dire à quelle époque elle avait paru sur la terre ? Force nous est d'entrer dans le détail des arguments qu'on allègue, tout en regrettant qu'ils ne soient pas plus dignes de retenir l'attention de nos lecteurs.

Paul dit qu'il a vu le Christ et que Jésus en personne a pris soin de l'attacher à son service en se révélant à lui. Toutefois, observe-t-on, le fait de la vision ne prouve pas l'existence réelle de Jésus. Et

en effet, la vision, par elle-même, ne prouve pas rhistoricité du personnage qui est l'objet de la vision. Si Paul avait vu l'archange Michel, l'archange ne deviendrait pas pour cela une individualité historique. Seulement la question est de savoir si Tapôtre parle de Jésus comme il pourrait parler de l'archange, et non comme d'une personnalité contemporaine, dont la mort, toute récente, s'est accomplie dans des conditions bien connues de celui qui en parle. La vision de Paul est rattachée par lui-même à une série dont le point de départ est précisément la mort de Jésus. « Je vous ai transmis d'abord, écrit-il, ce que j'ai appris moi-même : que le Christ est mort pour nos péchés, selon les Ecritures ; qu'il a été enterré, qu'il est ressusciti- le troisième jour, selon les Ecritures ; qu'il est apparu à Céphas, puis aux Douze ; ensuite il est apparu à plus de cinq cents frères ensemble, dont la plupart sont encore vivants et quelques-uns sont morts ; ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres ensemble ; en tout dernier lieu, comme à l'avorton, il est apparu aussi à moi^ »

Quoi que l'on pense de la vision de Paul, quoi que

Page 1