‹ A propos d'histoire des religionsChapitre 5 sur 41 · Orpheus · texte numérisé non relu

Orpheus

Parce que le langage courant emploie des formules telles que : « la religion de la patrie, de la famille, de l'honneur », l'éminent critique a pensé devoir chercher une définition qui convînt à ce qui est proprement la religion et au sentiment patriotique, à celui de la famille, à celui de la dignité personnelle? Serait-il donc nécessaire de lui rappeler la distinction du sens naturel des mots et de leur sens figuré? La saine logique ne réclame pas que l'on englobe dans une même définition l'acception simple du mot et ses acceptions métaphoriques, le concept premier et direct d'une chose donnée et les concepts dérivés ou analogues. Elle exige même le contraire, afin de prévenir la confusion d'idées et d'objets différents. Où en serait-on si, pour définir la notion propre du culte, l'idée du culte religieux, il fallait avoir égard à toutes les applications dont est susceptible en français le mot « adorer » ?

On peut dire, il est vrai, et l'on dit que les sentiments de patrie, de famille, d'honneur, ont une origine commune avec la religion. Ce n'est pas une raison pour les confondre maintenant avec elle ; car ils en sont depuis longtemps différenciés. Personne aujourd'hui ne songe à réunir sous une même définition la médecine et les sciences de la nature avec

la magie, à laquelle pourtant ces sciences se rattachent par leurs origines les plus lointaines. Et qui voudrait associer de la même façon la philosophie avec la mythologie, les vieilles croyances cosmogoniques et les théologies ?

Ne nous arrêtons pas ici à examiner si le patriotisme, les lois de la famille et celles de l'honneur ne sont que des scrupules qui font obstacle au libre exercice des facultés humaines. Un sentiment moral s'est introduit dans ces scrupules, y a grandi, les domine maintenant, et de ce sentiment moral ni l'historien ni le philosophe n'ont le droit de faire abstraction. De plus ces règles gouvernent encore plus qu'elles n'entravent le libre exercice de nos facultés. Qu'aurait donc produitce « libre "exercice » sans la société, sans la famille, sans un certain respect de soi ? Liberté n'est pas synonyme de caprice aveugle.

On ne voit pas pourquoi M. Reinach n'a pas voulu mettre dans sa définition tous les éléments qu'il reconnaît comme primitifs dans la religion. Dans VAifertissement ioint à sa sixième édition, il en compte trois : l'animisme, les scrupules et la magie. Le scrupule n'est donc pas tout. Avec l'animisme nous retro'avons les êtres spirituels, que la

définition a voulu éliminer, et qu'elle a eu tort d'éliminer, s'ils font, dès le début, partie de la religion. C'est le rudiment de la croyance religieuse. Avec la magie nous rencontrons les moyens d'agir sur ces êtres spirituels ou sur les forces mystérieuses de la nature. La magie n'est pas un culte religieux, mais elle est entrée dans le culte religieux. C'est, en un sens, et pour une partie, le germe du rite sacré. Et les scrupules dont on nous parle procèdent de l'animisme, comme aussi les rites, le tout, croyance, scrupules et rites, puisant dans la volonté anonyme, presque inconsciente, du groupe humain qui les fait siens, la force qui les rend obligatoires et durables.

La définition de la religion par le scrupule non motivé est donc incomplète et inexacte, le scrupule en question n'étant pas logiquement ni historiquemcnl antérieur à l'animisme ni à la magie. Ce que M. Reinach entend par scrupule est le tabou des Polynésiens, compris comme une interdiction aveugle, qui serait censée avoir pour sanction automatique une calamité naturelle, mort, maladie, infirmité, famine, dont seraient atteints les violateurs de cet interdit. Parce que le tabou est une défense sans indication de motifs, le savant archéologue

sup2)oso toujours qu'elle est sans raison. M^'i^, s'il m est ainsi, comment le tabou peiil-il être jugé tellement eflicace? Et s'il résulte uniquement d'une volonté arbitraire de ceux qui le subissent, comment la sanction peut-elle en être si terrible, et rattachée à la force immanente des choses?

Animisme et tabou, ces éléments indiscutables de la relig-ion des non civilisés, et qui ont dû exister aussi dans celle des hommes primitifs, ne peuvent pas être indépendants l'un de l'autre, comme s'ils avaient été, comme s'ils étaient encore séparés par une cloison étanche dans l'esprit de l'homme inculte. L'interdit religieux, le tabou, est en rapport nécessaire avec l'animisme. Ce rapport est établi par le témoignage des faits, et il rend caduque la définition du tabou en tant que scrupule non motivé, Dans la pratique, les tabous sont extrêmement var ries, et il n'est pas sans inconvénient d'en parler comme si tous les genres d'interdits religieux se rar menaient à un concept unique et simple. On peut dire nt'anmoins que, si l'expression du tabou est une dé-? fense non motivée, la défense elle-même est conr sidérée comme impliquant toujours une raison quelconque.

D'où vient, en effet, que la violation de l'interdit

est supposée entraîner do si funestes conséquences, sinon parce qu'une force mystérieuse et redoutable est censée exister dans les personnes et dans les choses qui sont afF(^ctées du taboul Cette force, si on renvisago dans l'ensemble des objets où elle est comme latente, ne peut pas être une simple conséquence de rinterdit, et elle nest pas regardée comme telle ; mais l'interdit a été jugé moyen nécessaire de traiter cette force, de telle sorte qu'elle 'soit utile à l'homme ou que du moins elle ne lui soit pas nuisible. Par exemple, l'impureté des animaux que la Loi défend aux Israélites de manger ne résulte pas de l'interdit ; c'est l'interdit qui suppose l'impureté, et celle-ci consiste en je ne sais quelle influence pernicieuse, quel esprit réprouvé, avec lequel on ne pourrait se mettre en contact sans les plus graves dangers. L'interdit veut empêcher l'impureté de faire contagion et malheur. Il en va de même pour la souillure qu'ocsionnent l'attouchement des cadavres, la lèpre, certains états de la femme, etc. Les interdits sont des moyens de protection sociale contre des êtres pénétrés d'une influence dangereuse et qui contaminent les autres.

Au fond, les tabous sont les contraintes que les

non civilisés croient devoir s'imposer à l'égard des puissances mystérieuses qu'ils pressentent partout dans l'univers. Ces contraintes peuvent être purement absurdes et arbitraires selon notre jugement. Pour ceux qui les ont d'abord énoncées et observées, elles étaient fondées sur la nature même des choses. 11 importe peu que les molifs de ces interdits nous échappent souvent. Ce n'est pas sans quelque raison vaguement perçue, d ailleurs imaginaire en tout ou eu partie, que les tabous se sont produits. On a supposé que tel lieu, tel temps, tel objet, telle personne, dans tel état, tombaient particulièrement sous l'influence de ce que, faute d'expression assez compréhensive, nous appelons la force invisible, l'esprit, les dieux. L'on a pensé que le ménagement ou le respect de cette puissance exigeaient que l'on s'abstînt à son égard de tels ou tels actes qui étaient supposés la contrecarrer ou l'offusquer, selon qu'elle était plus ou moins personnifiée. Certains individus pouvaient être considérés comme sujets, dépositaires ou organes de cette mystérieuse influence, soit temporairement soit de façon durable. Pour cela même ils étaient tenus et l'on était tenu envers eux à des précautions particulières qui se traduisaient en interdits affectant les personnes

îiinsi revêtues d'un caractères sacré, au sens le plus large du mot, et concernant soit leur manière de vivre et d'agir, soit leur relations de famille et de sociétë. S'il arrive que les chefs de groupes non civilisés, qui ont pouvoir de prononcer les tabous particuliers, en usent capricieusement et dans leur intérêt personnel, ils ne font pourtant accepter ces tabous que par la persuasion où l'on est qu'une puissance supérieure réside en eux qui autorise •leurs décisions, qui passe dans leurs interdits et qui en punirait la violation.

Ainsi tabou et animisme se conditionnent mutuellement, et l'on ne peut pas déduire lanimisme du tabou, mais bien plutôt le tabou de l'animisme. Quant à la magie. « c'est, nous dit M. Reinach', la marque d'une offensive hardie de Ihomme contre les périls qui l'entourent et les misères qu'il subit ; la crainte qui s'exprime par le tabou doit avoir précédé la réaction qu'elle suscite. » Ne nous avançons pas trop sur ce terrain, qui n'est pas celui de l'histoire, mais de la psychologie et du raisonnement. Contentons-nous d'observer qu'on n'a pas le moindre motif de placer à l'origine des sociétés humaines une

1, Correspondance, i'6 janvier 1910, p. 209.

période de pure crainte où le tabou seul aurait gouverné leur existence. Ce régime de l'interdit universel les aurait conduites à la mort avant qu'elles eussent eu le temps de vivre. Or le fait est qu'elles ont vécu. Si les groupes humains ont pu se constituer, se perpétuer et s'ils n'ont existé pourtant qu'avec la préoccupation intense des forces qu'ils supposaient partout dans la nature, c'est qu'ils ne se bornaient pas à s'abstenir, à s'effacer, à reculer devant elles, et qu'ils avaient, outre cette façon négative de les traiter, une façon positive. Cette façon positive, non scientifique, de traiter les influences mystérieuses qui s'agitent daps le monde, cet art d'user des choses sans péril, cette prétention de les diriger même, selon le besoin, est en gros la magie. Et la magie ne procède pas du tabou ; elle lui est plutôt connexe, les deux constituant l'ensemble des moyens par lesquels l'homme, commençant d'exercer son intelligence, se compose une altitude devant le monde qui l'entoure.

Le tabou, seul et par lui-même, ne rend compte de rien, ni de la magie, ni de l'animisme, ni de la religion. Une définition de la religion par le seul tabou n'est pas une définition, pas même une définition minima. Ce n'est qu'une vue fragmentaire et

une hypothèse purement artificielle touchant l'origine de la religion.

Mais M. Reinach nous oppose un argument aussi redoutable qu'inattendu. Le tabou, dit-il existe chez « les animaux supérieurs », puisque ceux-ci. en règle générale, « ne mangent pas leurs petits et ne se mangent pas entre eux ' » : ce ne peut donc être qu'un scrupule non motivé. L'animisme, d'ailleurs, c'est-à-dire la tendance qu'a naturellement l'homme à supposer dans les êtres et les objets qui frappent son attention, dans tout le monde qui l'environne, une vie et des sentiments analogues aux siens, serait aussi un héritage transmis, avec le tabou, par l'animalité à l'humanité. En revanche « il n'y a pas la moindre trace de magie chez les animaux, auxquels il faut toujours revenir comme au point de départ, puisque l'humanité est sortie par sélection du monde animal - ».

On accordera volontiers à l'éminent auteur

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