‹ A propos d'histoire des religionsChapitre 6 sur 41 · Correspondance, loc. cit · texte numérisé non relu

Correspondance, loc. cit

d'Orphens que les animaux, même supérieurs, n'ont aucune idée ni pratique de la magie. Il sera plus difficile de lui concéder que l'animisme des bêtes soit le même que celui des hommes, et que les tabous observés par les animaux soient de tout point identiques à ceux que s'imposent les non civilisés. Que « le Riquet de M. Bergeret », que tous les chiens sont animistes à leur manière, c'était chose connue longtemps avant que M. Reinach s'avisât de faire remonter les origines de la religion aussi haut que celles du règne animal. Seulement on pensait voir aussi que l'animisme des bêtes était moins conscient, moins réfléchi, moins raisonné que celui des hommes ;bref, on ne trouvait pas cequc'fùtla même chose. On n'aurait pas plus songé à identifier l'animisme des hommes à celui des bêtes, qu'on n'aurait eu l'idée d'attribuer même sorte, même qualité, même degré d'intelligence au chien Riquet et à son maître. On faisait commencer l'histoire de l'humanité avec l'homme, et sans doute on avait raison. Ce qui constitue l'homme en son espèce, c'estce qu'il a en plus que les bêtes et non pas ce qu'il possède en commun avec elles. De ce que l'humamanité procède de l'animalité il ne suit pas que l'humanité s'explique et se définisse toute par

ranimalilé. Ou bien il faudrait nier l'évolution. Il en va de même pour le tabou. Sik's animaux ne font pas certaines choses qu'ils pourraient faire, s'ils semblent se les interdire, le tabou des hommes se diftérencie de ce tabou animal parla pleine conscience de l'interdit et la crainte réfléchie de sa sanction. Par conséquent l'assimilation des scrupules animaux et des scrupules humains n'est pas . f ecevable. Une peut pas plus être question de tabous Véritables à propos des animaux qu'il ne peut être question de religion. Au surplus il est téméraire daflirmer que les scrupules des animaux sont un simple caprice, une abstention qui s'impose toute Seule, on ne sait comment, et qui a un bon résultat. Voyons-nous si clair dans la psychologie des animaux, et qui sait si leur scrupule ne naît pas d'une intuition extrêmement rudimentaire et confuse, qui produit un certain respect de la vie dans le semblable ? Les animaux supérieurs ne vont-ils pas jusqu'à reconnaître leurs petits et même à les aimer ? Il paraît que^ suggérant hypothétiquement cette idée d'une intuition très rudimentaire, on a tenu des propos vides de signification, verba et çoces '. Est-

li Correspondance, Ij novembre 1909, p. 106.

ce que, par hasard, M. Reinach, qui nous dit que les bêtes sont animistes comme Thomme, leur refuserait toute perception, toute forme de connaissance ? Lui-même reprend ces paroles dénuées de sens pour demander si l'intuition dont il s'agit serait donnée aux animaux par Dieu, — et certes l'idée de cette révélation aux bêtes serait peu scientifique, — ou bien s'ils la tiennent de leur nature. Sans être un bien grand incrédule, on peut préférer la seconde hypothèse. Mais celle-ci est la simple constatation dunfait; elle n'explique rien du tout, pas plus que la première ; et, si elle signifie quelque chose, elle ne prouve pas que le scrupule soit purement aveugle; au contraire. La nature d'un animal n'est pas un simple mécanisme ; elle comporte des aptitudes et des opérations, un exercice de facultés qui n'est pas le simple fonctionnement d'une machine ; l'animal qui ne mange pas ses petits distingue ses petits de sa nourriture ordinaire, sait que ceci n'est pas cela, choisit ceci, épargne cela, ne songe pas à toucher à cela, — car s'il y pensait seulement à moitié, la chose serait déjà faite ; -il n'y pense pas, il n'y est pas porté, parce qu'il éprouve pour ses petits un autre sentiment que celui qu'il a pour sa nourriture»

M. Reinacli ne leiilentl ])as ainsi. 11 ajoute: « La nature propre d'une espèce est de vivre ; si les animaux mangeaient leurs petits, Fespèce ne vivrait pas. n'existerait pas; donc le tabou qui empêche les animaux de manger leurs petits est antérieur à l'espèce, qui est impensable sans lui. » Puisque le savant auteur ne parle jamais pour ne rien dire, son argument doit être très profond ; mais il est si pro- .fond. si profond, que l'on ne comprend pas. ou qu'on a peur de comprendre. Il ne sulTil pas de prononcer le mot de tabou pour que la question soit claire. Qu'est-ce donc, en français, que ce tabou qui empêche les animaux de manger leurs petits ? 11 faut bien que ce soit quelque chose ; et si ce n'est pas une idée consciente, une volonté réfléchie, sera-ce un instinct aveurrie et mystérieux dont il est interdit de scruter l'origine et le caractère, ou bien un sentiment, peu à peu affermi au cours de générations successives, qui ressemblera plus ou moins aux sentiments humains de crainte, ou de respect, ou d'amour, et dont on pourra quelque jour établir approximativement la genèse ? Comment ce tabou peut-il être antérieur à l'espèce? L'espèce existerait-elle indépendamment des individus ou avant eux? Ou bien est-ce en Dieu que ^LReinacll fait préexister le tabou?

Voici comment il résout la difficulté ' : « Soient A et B, C et D, les ancêtres hypothétiques de deux espèces, en puissance dans ces deux couples. A et B, sous l'influence d'un tabou, ne mangent pas leur progéniture ; alors il peut se former une espèce AB. C et D mangent leurs petits ; alors l'espèce possible CD ne se forme pas. Les seules espèces possibles étant celles où le tabou est assez fort pour combattre la faim de leurs pères et mères, aucune espèce pensable ne peut être dépourvue de ce tabou. Et cela ne m'oblige pas à faire préexister le tabou en Dieu... Il suffit de supposer dans le pullulement infini des êtres, dix couples sur dix millions qui auraient bénéficié de ce tabou salutaire ; ces dix couples auraient fait souche d'espèces ; quant aux autres, ignotis perler unt mortibus illi, »

La compétence universelle de M. Reinach lui permet d'avoir une opinion arrêtée sur cette question abstruse. Nous devons penser que cette opinion est solidement fondée, et les termes qui l'expriment sont certainement lumineux. Cependant, on est confus de l'avouer, l'obscurité semble grandir à mesure que s'allongent les explications ? Que sont

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