‹ A propos d'histoire des religionsChapitre 7 sur 41 · Correspondance, 15 janvier 1910, [f · texte numérisé non relu

Correspondance, 15 janvier 1910, [f

A et El , G et D, sinon les types de l'espèce qui naîtra ou qui peut naître d'eux et qui existe déjà en eux ? CarjA et Ë, C et D ne sont pas, sans doute, en dehors de toute espèce, de tout classement. On se demandé surtout avec anxiété d'où viennent A et B, G et D. Sont-ils tombés du ciel? Non; car M. Reinach n'a que du mépris pour « les insanités du créationisme et du finalisme * ». Ils sont donc nés de pères et de .mères qui ne mangeaient pas leurs petits, bien (jtiè, dans l'hypothèse, le tabou n'existât pas encore. Ce rnystère-là vaut bien celui de la création ; peut-être même est-il un peu moins rationnel. Si c^est en vertu d'un tabou que les animaux ne mangent pas leurs petits, le tabou existait avant A et B, C et D ; A et B auront bonnement suivi la tradition ancestrale, que les cruels G et t) auront vilainemetit abandonnée. Et si le tabou n'a pas été indispensable pour assurer la conservation des couples A et Bj C et D, il fie l'a pas été davantage pour procurer la conservation des petits nés d'A et de Ë, et ce sera pour d'autres causes que l'espèce représentée par G et D aura disparu.

1. Correspondance, 15 novembre 1909, p. 106. Deux pages plus loin, M. Reinach proteste qu'il n'a « jamais » traité la religion de « sottise mais d'illusion ».

Mais, dans ce nouveau système, ce n'est pas seulement la conservation des deux couples A et B, C et D, qui devient un miracle, le tahou lui-même est une apparition plus merveilleuse encore. Si nous passons sur le premier mystère, nous mettant en présence des deux couples A etB, C et D, créés par la puissante imagmation de M. Reinach, comme la Bible raconte que les espèces animales furent Créées par la parole souveraine de l'Éternel, nous voyons . A et B prendre le parti de respecter la vie de leur progéniture, tandis que C et D se mettent promptement à dévorer la leur. M. Reinach, bien quil n^ait pas été présent quand la chose advint, sait comment elle se produisit. Il nous enseigne que A et B se sont soumis à un tabou, et que C et D négligèrent de se l'imposer. Mais à quelle idée, à quelle réalité correspond ce prestigieux tahou ? A et B. nous dit-on, avaient le même appétit que C etD ; mais il se sont abstenus de manger leurs petits, à cause ^.Mtabou. Que signifie donc le tahou par rapport à ces pauvres bêtes ? On voit bien ce que c'est chez les sauvages : c'est une chose qu'il ne faut pas faire. Une chose que les sauvages croient qu'on ne doit pas faire, un interdit qu'ils croient devoir respecter. Mais comment lé tahou s'est-il imposé

au couple A et B? Car il a fallu que le tabou s'emparât de l'un et de l'autre en même temps. D'où vint cette inhibition ? En quoi consista-t-elle dans l'âme de ces bons parents? Si l'affirmation de ce solennel tabou ne signifie pas autre chose qu'un empêchement subit, dont on ne peut pas rendre compte, il ne faut pas le présenter comme une explication. 11 faut dire simplement : « Certains animaux •ne mangent pas leurs petits parce qu'ils ne mangent pas leurs petits. » Et si tel est le dernier mot de la science, on pourra trouver que la science est un peu trop facilement contente d'elle-même. L'ignorance en eût pu découvrir autant, sans s'affubler d'un vocable étrange pour déguiser sa pauvreté.

Ces choses-là doivent être beaucoup plus complexes que l'hypothèse des deux couples, A B, CD. M. Reinach est resté plus près du créationisme qu'il ne pense, et c'est, hélas î un créationisme moins intelligible que l'autre, moins excusable aussi, qu'il nous propose, qu'il a même un peu l'air de nous imposer, en instituant si sommairement les espèces animales et en formulant la loi qui est censée avoir garanti leur perpétuité. Le fait primordial et la loi qui sont ainsi affirmées semblent

pareillement impensables. L^habitude dont l'éminent archéologue veut faire un tabou n'a pas dû naître d'un seul coup et définitivement chez des couples qui auraient fait souche d'espèce, elle se sera formée peu à peu et aura pris consistance au cours des générations animales, à mesure surtout que se constituaient les espèces dont les petits ont besoin, pour subsister, non seulement de n'être pas mangés, mais d'être assistés et nourris par leurs parents; les causes qui contribuèrent à la former ne se résument pas dans une contrainte subitement acceptée et constamment gardée, sans autre cause qu'ellemême. Car cette contrainte qui se produit toute seule, qui dure sans qu'on sache pourquoi, n'est pas une cause naturelle, n'est pas un facteur biologique, n'est même pas une hypothèse scientifique ; ce n'est ni un fait constaté, ni un postulat nécessaire, ni une possibilité concevable.

Après avoir antidaté l'origine du tabou en le faisant remonter aussi haut que les principales

espèces animales, M. Reinach, voulant raconter et expliquer toute l'histoire des religions à partir <\\i tabou, devait être amené à retrouver celui-ci partout. Il ne sera pas inutile, pour éclairer cette discussion, de déterminer la portée véritable des exemples bibliques sur lesquels l'éminent écrivain a voulu appuyer sa thèse.

« Adam, nous dit-il *, est averti par l'Éternel qu'il ne doit pas manger du fruit d'un certain arbre sous peine de mort; c'est un tabou caractérisé, car rÉternel ne dit point pourquoi Adam ne doit pas manger du fruit de l'arbre. »

Cette opinion serait soutenable si la défense de lahvé pouvait s'interpréter sans égard au récit dont elle fait partie. Quand lahvé annonce à Adam qu'il mourra s'il mange du fruit, lahvé sait fort bien que cela est faux, et qu'Adam ne mourra pas. Le narrateur a soin de le faire dire par le serpent à la femme, après que celle-ci a expliqué au serpent la défense, avec son motif. « Nous mangeons, dit-elle *, du fruit des arbres du jardin ; mais du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin Dieu a dit : Vous n'en mangerez point et vous n'y toucherez point, de peur

Page 1