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PROCHES DE LA CRITIQUE DANS L^':TUDE DU STYLE

Ces diversités littéraires se traduisent aux veux des philologues par des pliénomènes précis. C'est ainsi qu'ils ont observé avec exactitude les mots ou les iîgures de langage employés par Cicéron à chaque époque de sa vie et prouvé des différences incontestables ^

Dans les auteurs français, on pouvait noter des diversités analogues. On l'a fait depuis quelques années et Ton a su tirer parti de ces indices dans des questions difficiles de chronologie.

On apprend à distinguer les plus petits détails de l'expression dans les sermons de Bossuet ; on y note les archaïsmes particuliers aux premiers discours, les variations du langage, et jusqu'aux

discours de Cicéron, p. 76-77 et dans : De M. Tiilli Ciceronis studiis rhetoricis, Paris, Picard, 1907, p. 57, note 3. — Sur révolution du style de Cicéron dans l'ensemble de ses œuvres : P. Partzinger, Beitrage zur Kenntnis der KnUvicklung des Ciceronischen Stils, Landshnt, Thoman, 1910.

1. Par exemple, /->ro/?/t»r<?a quod, remplacé progressivement par quod, tametsi par etsi, verum par sed, ou l'emploi, beaucoup plus fréquent dans les premiers discours, de deux synonymes accolés : fines terminosque.

changements d'orthographe, phonétique ou étymologique ^

Victor Hugo commence par employer des comparaisons ; plus tard, au contraire, il préfère des métaphores ; on ne trouve pas, dans ses premières œuvres, ces expressions doubles ou appositions bizarres comme « le vautour aquilon », « le pâtre promontoire », « la bouche tombeau ». M. Dupin a relevé toute une série de particularités analogues, concordant avec des différences dans le fond des idées. Elles confirment les dates données dans les manuscrits, qui, comme on sait, sont souvent en désaccord avec les éditions : Victor Hugo, en publiant ses vers, ne se faisait pas scrupule de les antidater ou de les postdater ; la critique arrive à le prendre sur le fait. Quand le manuscrit est muet sur la date, les caractères du style indiquent l'époque de la composition-. On constate les mêmes dissem-

1. Voir les travaux de labbé J. Lebarq, en particulier : Histoire critique de la prédication de Bossuet, Lille, Desclée, 1888, p. 101-117, 'i49-456 ; OEuvres oratoires de Bossuet, Lille, Desclée, I, 1890, p. \\\ {c'est et ce sont), p. xxxv {ha et ah), p. xlviii-l (participes présents), etc. ; II, 1891,

p. V-XXII.

2. H. Dupin, Etude sur la chronologie des Contemplations dans : Mélanges d'histoire littéraire, publiés sous la direction

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blances quand on étudie riiarmonie et le rythme poétique.

Les statistiques de ce genre peuvent servir à comparer non seulement deux poêles enlre eux, mais aussi les diverses œuvres d'un même poète... La comparaison des cent premiers vers de L'Année terrible avec les cent premiers à'Aymerillot est très suggestive à cet égard. Si on lit successivement ces deux morceaux, on sent bien vite que ce n'est plus le même art ; le poète est devenu vieux : la poésie a baissé, la langue et le rythme ont perdu leur souplesse, mais l'harmonie a augmenté : Tauteur a sensiblement perfectionné son instrument à ce point de vue, qui est malheureusement, dans une certaine mesure, secondaire. L'étude de rharmonie par statistiques peut donc fournir un j)récieux concours pour étudier l'évolution de l'art d'un poète ^

Du reste les différentes nianières d'un môme écrivain ont été souvent signalé(îs depuis qu'on porte dans les appréciations littéraires un souci

de G. Laiison, Paris, Alcan, 1906, p. 41-107. M. Dupiii noie avec raison des styles « iniininiont diHérents » (p. 92). Des indications analogues sur les changements du style de Vigny se trouvent dans P. M. Masson, L Influence d'André Chénier sur Alfred de Vigny : lievue d'Histoire littéraire de la France, XVI, 1909, p. 1-48; voir spécialement p. 28 et 47.

1. M. Grammont, Le Vers français, ses moyens d'expression, son harmonie, Paris, Picard, 1904, p. 375; cf. p. 60.

grandissant de l'exactitude. N'en citons que peu d'exemples :

... Bossuet n'y réussit pas du premier coup en perfection. Il y a des traits de génie dans ses sermons de Metz, et jamais il ne fera mieux que dans le Pané*»?/riqne de saint Bernard (1053). Mais souvent l'imagination est exubérante ; le style, d'une vigueur tendue et d'une couleur chargée, va jusqu'au mauvais goût et aux trivialités répugnantes ; la science, de fraîche date, s'étale, subtile ou pédante, théologique ou profane ; il y a trop de citations plaquées, trop de raison- ' nemenls en forme, un mélange de sèche logique et de grande rhétorique. Surtout, il y a trop de tout : les discours sont trop longs. L'expérience, le travail corrigèrent ces défauts peu à peu. A Metz, Bossuet s'applicpia aux Pères grecs, dont l'heureuse influence s'ajouta aux leçons de ses auteurs jusque-la préférés, saint Augustin, Tertullien, les âpres Africains, subtils et violents : Basile et Grégoire détendirent son éloquence et lui enseignèrent la puissance de la douce simplicité.

Quand il arrive à Paris, il est maître de son talent et de sa forme : cependant, dans cette suite de chefsd'oeuvre qu'il accumule pendant onze ans. on peut distinguer deux manières : les sermons des premières années sont plus voisins des sermons de Metz, par la vigueur de l'appareil logique, par la chaude couleur du style. Vers 1()6(), cette éloquence s'atténue, pour ainsi dire, sans s'amoindrir, elle se subtilise, se fait plus délicate, plus limpide, plus dégagée d'éléments

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matériels, étonnante de lumière abstraite et de pureté intellectuelle. Knfin, lorsque, retiré à Meaux, il prêche dans son diocèse, aux bourgeois, aux paysans, aux communautés, à des humbles d'esprit et de fortune, alors ce grand orateur consomme le sacrifice de son éloquence. Alors il rappelle et met en pratique les enseignements de Vincent de Paul ; il fait taire sa science, et laisse couler de son cœur des homélies familières, ex(iuiscs et efficaces dans leur petitesse volontaire ^

L'évolution de Chateaubriand, comme écrivain, est plus caractéristique encore :

Chateaubriand a eu, comme écrivain, quatre manières : il a eu d'abord le stvle diff'us et embarrassé de V Essai sur les Révolutions ; puis celui des Natchez^ de Henè, d'Atn/a, du Génie ^ de Y Itinéraire (notes écrites avant les Martyrs); puis le style, peu différent au fond, mais un peu plus guindé et tendu des Martyrs, où il se hausse au ton épique, déjà essayé dans les Natchez ; puis le style des Mémoires et de la Vie de Hancé. qui est très mêlé, souvent très beau, sentant parfois la décadence-...

Son style se gâta plus tard. Celui des Mémoires est bien singulièrement inégal : très souvent pur, nom-

1. G. Lanson, Histoire de ta titlérature française, 11' édition, Paris, Hachette, 1909, p. 578-579.

2. E. Faguct, Dix-neityième siècle, 11» éd., Paris, Lccène- Oudin, 1893, p. 66.

breux, sonore comme autrefois, et plus court, plus énergique, d'une plénitude plus savoureuse ; quelquefois brusque, saccadé, visant à étonner. A cette époque. Chateaubriand a une préoccupation, une tentation qui souvent le perd ; celle de renouveler son style en substituant à la belle phrase harmonieuse d'autrefois, la formule concise et voyante, le mot à efjét * .

Parmi les travaux récents sur des questions analogues, l'un des plus instructifs est celui qui nous a révélé les changements du style de Lacordaire. On savait bien que ses conférences ne trahissent pas toutes la même inspiration et n'ont pas la même valeur littéraire; on commence à saisir l'évolution de son talent, l'influence de ses lectures, les variations dans l'usage de la langue, des termes abstraits, par exemple :

Un auditeur des conférences de Metz qui aurait assisté à celles de Bordeaux ou à celles de Nancy aurait remarqué une différence et un changement... Nous sommes en présence d'un style et d'une manière d'argumenter qui n'est plus guère celle des conférences (|ue Lacordaire a prèchées à Notre-Dame en 1835 et 1830. Ce n'est plus la langue d'un poète lyri-

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