‹ A propos d'Homère [microform]Chapitre 14 sur 31 · Ihid., p · texte numérisé non relu

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PROCJRÈS DE LA CRITIQUE DANS l'ÉTUDE DU STYLE

que, emportt' par la verve de son imagination féconde, mais bien plutôt celle d'un homme qui raisonne froidement, à la manière d'un philosophe nourri de scolastique. (Dans l'intervalle, Lacordaire s'est mis à étudier saint Thomas)... Avec le temj)s, Lacordaire laisse de coté les mots dont l'abstraction peut être une énigme pour un grand nombre d'auditeurs; se mettant mieux à la portée de la foule, il parle une langue moins haute et plus accessible à la multitude. Sous ce rapport et à la longue, son style s'épure et se perfectionne dans une évolution lente, qui arrive à l'apogée à la fin de la seconde période de sa carrière oratoire *.

Des diversités de style comme des diversités d'idées se rencontrent dans un seul et même ouvrage, surtout quand il a été composé progressivement, et cette remarque est la clef de bien des énigmes. C'est ce qu'a bien vu l'un des critiques qui ont le mieux étudié l'œuvre de Montaigne :

Il m'a i)aru que toutes ces contradictions apparentes et ces oppositions pouvaient s'expliquer, quelles correspondaient à des différences de dates dans la composition des Essais, et que la pensée de Montai-

1. J. Favre, /Mcordaire orateur. Sa formation et la chronologie de ses œinres, Fribourg, Œuvre de Saint-Paul, 1906, p. 169-171.

gne açait carié d'époque à époque, comme sa manière d'artiste avait changé '...

On se représentait autrefois l'œuvre littéraire comme une coulée de bronze ; elle devait nécessairement être d'un seul jet. Apercevait-on une légère trace de jointure, on concluait aussitôt qu'on avait affaire à deux œuvres et non n une seule. Mais la comparaison était fort inexacte. Le poème, le discours, le livre ressembleraient plutôt à un monument dont les murs se sont lentement élevés ; les pierres et le ciment se sont rejoints peu à peu, les arcs se sont dessinés un à un. L'œuvre est une, mais les matériaux sont multiples. Les éléments réels dont se compose le langage sont les mots et les groupes naturels de mots- ; ils se coordonnent en phrases, en développements, en scènes de tra-

1. P. Villey. Bévue des Deux Mondes, L, 1909, p. 437. Voir l'ouvrage du même auteur : Les Sources et VE^'olution des Essais de Montaigne, 2 vol., Paris, Hachetle, 1908 (surtout le second volume, sur l'évolution des Essais, montrant les progrès de lindividualité de Montaigne et les influences qu'elle subit).

2. Cf. J. van Ciinneken, Principes de linguistique psychologique, Paris. Rivière, 1907, p. 26'j-285. Pour W. Wundt, l'unité réelle est la phrase [Vôlkerpsychologie, I : Die Sprache, I, 2e éd., Leipzig, Engelraann, 190i, p. 599-603).

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gédie^, en points de discours ; mais l'analyse, de plus en plus pénétrante et judicieuse, arrive à les reconnaître, en découvre la provenance, en précise l'individualité K

1. Les études poursuivies maintenant sur les manuscrits permettent de saisir non seulement les corrections de style mais le travail de la composition et les parties diverses dont est formé un même poème. Voir, par exemple : P. et V. Glachant, Papiers d autrefois, Paris, Hachette, 1899, p. l-i:{8 (Les Manuscrits de Victor Hugo), p. iZo-Wï ( Quelques fra ments de Lamartine).

et.

Contre-coup sur la question homérique.

Si, des analyses si délicates poursuivies sur un grand nombre d'auteurs anciens ou modernes, on passe à la lecture de la plupart des ouvrages consacrés pendant le dix-neuvième siècle à VlUade et à VOdyssée, on ne peut se défendre d'un sentiment de surprise. Tandis, en effet, que la méthode critique perfectionnée distingue, dans un seul et même écrivain, dans un seul et même livre, des différences de conception et d'idées, des différences de forme et de style, la critique homérique en était récemment encore à supposer que la moindre diversité suffit à prouver un poète différent. Elle se demandait seulement si une partie est plus belle qu'une autre, ou « si cela est beau du même genre de beauté* », et la moindre dissemblance suffisait à prouver l'existence de deux aèdes.

1. Alfred et Maurice Croiset, Histoire de la Littérature grecque, I (par Maurice Croiset), Paris, Thorin, 1887, p. 145 ; 3« éd., Paris, Fontemoing, 1910, même page.

44 CONTnE-COlP SUR LA QUESTION HOMERIQUE

Heureusement on s'est enfin aperçu de Terreur commise.

Le savant helléniste Blass comparait la question homérique à un marécage. Il faut, disait-il, le (lessccJier : <c Pour parler sans métaphore, il est temps (rappliquer à Homère les mêmes principes (jue nous nous sentons ohligés d'employer pour tous les autres auteurs. Quiconque aujourd'hui met en pièces Horace ou Juvénal, ou n'importe quel autre des Grecs et des Latins ne trouve plus créance ; on ne l'écoute même pas * ».

Le mot cai)ital était dit : on n'étudiait pas Homère comme les autres auteurs : la méthode, si perfectionnée ailleurs, était ici restée rudimentaire ; les raisons qui semblaient futiles appliquées à d'autres poètes étaient, pour celui-ci, admises sans contrôle.

Blass eut l'heureuse idée, pour convaincre ses compatriotes, de chercher des points de comparaison dans la littérature allemande :

Si le dmï-d'anivre ( rOdfpssée) n'est qu'une compilation, de quel nom injurieux faut-il appeler le /V///.s7 de

1. F. Blass, Die Interpolationen in der Odyssée, Halle, IViemeyer, IDOi, p. 2.

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