LE PREMIER « PHILOLOGUE
L'étudiant de 1777 fut bientôt maître. En 1795, il publiait ses îameux Prolégomènes K Croyant que VIliade et VOdysséc avaient été composées sans l'aide de l'écriture, il cherche à montrer qu'elles sont l'œuvre de nombreux aèdes, une réunion de chants dispersés. D'innombrables savants devaient s'engager sur les traces du premier « philologue ». Les systèmes sur la composition des poèmes homériques se sont succédé, en Allemagne surtout. Les épopées grecques ont été soumises à une analyse rigoureuse. On a relevé dans leurs diverses parties quelques différences de style, certaines cont!\adictions ou inconsistances et l'on a imaginé d'ingénieuses théories pour les expliquer. On supposait, par exemple, que les parties les plus belles devaient être les plus anciennes, et que les aèdes d'un génie médiocre les avaient peu à peu grossies d'additions
Macmillan, 1911, p. 405; W. Christ, Geschichte der f^riechischen lAUeratur, I, 6^ éd. par W. Schmid, Munich, Beck, 1912, p. 90; S. Reiter, Friedrich Augusi Wolf : Neue Jahrbilcherfur das klassische Altertum, XIII, 190i, p. 89-111, spécialement p. 95.
1. F. A. Wolf., Prolegoniena ad Jlomerum, sive de operum homericorum prisca et genuina forma K>ariisque mutationihus et probahili ratione cmendandi (1795), 3e éd., par K. PeppmùIIer, Halle, Verlag des Waisenhauses, 1874.
12 LK i»hkmii:h « piiilolocuk »
sans valeur. On proclamait que c'était là un résultat (le la méthode critique. Longtemps, la France a fait la sourde oreille ; et seules quelques voix isolées répétaient de ce coté du Rhin les assertions de l'Ailemagne savante. Pourtant, depuis qu'en 1887 un ouvrage d'une grande valeur et d'une grande utilité, Yllistoirc de la lUtéralure grecque de M^I. Alfred et Maurice Croiset, résuma, dans un style élégant, ce que les Allemands d'alors disaient, les systèmes dérivés de celui qu'avait imaginé Wolf ont pénétré chez nous ; ils sont descendus dans les derniers mamuils et les moins érudites vulgarisations ; bien des amateurs qui n'ont jamais lu de grec, croiraient se déshonorer s'ils admettaient l'existence d'Homère.
Wolf s'était en même temps attaqué à Cicéron. Remarquant quelques diiférences entre certains de ses discours, il lui enlevait ceux (pii paraissaient trop peu semblables aux autres, comme le Pro Marcello et une des Catilinaires. Là encore, il trouva des partisans : longtemps on suspecta, comme lui, une partie de l'œuvre oratoire de Cicéron.
Progrès de la critique dans Tétude des idées et de la composition.
Mais la critique a progressé. Elle ne s'est pas toujours tenue aux vues un peu simplistes de Wolf. Elle n'a pas toujours cru que toute dilférence d'idée ou de style prouvait une diversité d'auteur.
Bien rares sont les hommes qui n'évoluent pas. Ceux-là mêmes qui paraissent avoir dans leurs théories la fixité la plus géométrique changent au moins quelque peu. Les uns poussent, forcent, foncent dans leur sens, toujours plus avant, irrités de la contradiction. D'autres cèdent, reculent, s'effacent et finissent par devoir beaucoup à leurs contradicteurs. Il en est qui vacillent et tantôt accentuent leurs aflirmations, tantôt les tempèrent. Beaucoup suivent les idées du jour et varient avec l'opinion ; beaucoup apprennent ; beaucoup oublient.
14 PIUXJRKS I)i: LA cniTIQUE
La critique donc, à mesure qu'elle est plus avisée et plus consciencieuse, ne se borne plus à considérer comme en gros, en bloc, les idées d'un écrivain ; mais elle distin<^ue les («poques. Le Platon do V Apologie et celui des Lois sont plus dillerents (juo ne seraient entre eux deux philosophes d'originalité nu)yeniuî. Cicéron, écrivant le De Inventione (probablement à vingt ans), n'est qu'un bon écolier, modeste et diligent, répétant la doctrine des écoles. Ouand il j)ublie VOrator (à soixante ans), il est instruit par l'expérience et par de vastes lectures, fier de ses glorieux succès, irrit('' contre quelques jeunes gens dont l'admiration pour lui est trop modérée. Les idées qu'il exprime n'ont presque plus rien de commun avec celles qu'il exposait dans son premier ouvrage.
Ce n'est pas tout. Dans un seul et même ouvrage, dans un seul et même discours, il est sou vent dillicik^ de ne pas se contredire, de ne pas avancer une allirmation qui ne s'accorde pas avec ce que l'on a dit précédemment. Il est étrange que l'on ait pu méconnaître ce fait. Cicéron l'avait pourtant remarqué'. Et ce qu'il affirmait, il l'a, sans le vouloir,