Ibid., II, p. 89; cf. p
22 QUELQUES CONTRADICTIONS CONSTATEES
aux dieux d'avoir abandonné la cause de la liberté, mais il annonçait qu ils en seraient punis : ne sera-ce pas pour eux la plus cruelle des liumiliations de voir qu'on ose mettre les Césars en leur compagnie * ?
Tacite. — Il y a d'autres contradictions chez Tacite, non seulement d'un ouvrage à l'autre, ce qui peut s'expliquer par la découverte de documenis nouveaux, mais dans le même ouvrage ^,
JuvÉNAL. — Aussi lui est-il arrivé, comme à tous ceux qui écrivent plus par tempérament que [)ar raison et qui se laissent trop emporter à leurs premiers mouvements, de se contredire quelquefois •^
On pourrait poursuivre. ^lais les faits sont clairs. D'ailleurs, ce que la critique découvre, avec une sagacité croissante, dans les écrivains d'autrefois, ne se retrouve-t-il pas dans ceux d'aujourd'hui ? Continuellement, on lit des comptes rendus reprochant à tel ou tel auteur de n'être pas d'ac-
1. G. Boissier, La lieligiun romaine, I, p. 176 ; cf. G. Boissier, l/opposition sous les Césars, 6*^ éd., Paris, Hachette, 1909, p. 280-282.
2. G. Boissier, Tacite, 3« éd., Paris, Hachette, 1908. p. 78, n. 1 ; et. p. 13'i, ii. 1 ; Th. Fabia, Les sources de Tacite, Paris, Colin, 1893, p. 390-391, 428-430.
3. G. Boissier, La Religion romaine, II, p. 157. Une contradiction bien connue est celle qui existe entre le commencement et la fin du roman d'Apulée, L'Ane d'or ; cf. G. Boissier, L'Afrique Romaine, 4« éd., Paris, Hachette, 1909, p. 285-286.
quelques CONTRADICTIONS CONSTATEES 23
cord avec lui-même. Et n'est-ce pas Flaubert, le laborieux, le consciencieux, l'impeccable Flaubert, qui, malgré tous ses soins, toute son exactitude, a — dans son chef-d'œuvre — commis un lapsus étonnant, signalé ainsi par M. Stapfer :
Au chapitre m de la première partie (de Madame Bovary], le père Rouault vient apporter à Charles 75 francs en pièces de 40 sous. Ktourderie, non plus de grammaire mais de comptabilité ! Une somme de 75 francs en pièces de 40 sous appartient à la même arithmétique hardie de bachelier es lettres que la joie du numéro 2 se gaudissant d'être impair, selon la traduction mémorable du vers de Virgile :
Numéro deiis impare gaudet^.
1 P Stapfer, Récréations grammaticales et littéraires, 2e éd * Paris, Colin, 1910, p. 53. Parmi les contradictions plus ou moins réjouissantes qu'on rencontre tous les jours, ie n'en citerai qu'une. M. A. Guillaume a pubHé un album plein de détails vécus, intitulé Mes vingt-huit jours (Pans, Simonis. sans date). Dans plusieurs des gravures, les arbres sont représentés dépouillés de leurs feuilles ; on est en plein hiver, il y a même de la neige. Aussi est-on étonne de lire parmi les « motifs » de punitions portés par les grades ; « s'avoir baigné isolément, ensemble à la baignade ». Et limage qui illustre ces paroles, montre trois hommes qui nagent en pleine rivière. A quelle époque de 1 année ces vingt-huit jours ont-ils donc eu lieu, ou combien de temps ont-ils duré ?
Progrès de la critique dans Tétude du style
C'est vrai, dira-t-on ; un auteur peut se contredire ; mais si Ton ne retrouve pas toujours ses idées, il ne peut renier son style. Le fond varie, la forme se laisse toujours reconnaître. N'est-ce pas le mérite de la critique au dix-neuvième siècle que d'avoir mis en lumière tant de particularités de style jusque-là ignorées ?
Oui, et l'on a raison de le dire, c'est depuis le dix-neuvième siècle que l'on a commencé à étudier méthodiquement, exactement les faits de style.
Mais c'est précisément la rigueur scientifique de la méthode qui fait découvrir chaque jour, au lieu de l'uniformité qu'on supposait dans chaque écrivain, une diversité de plus en plus considérable. Les conclusions qu'on a su tirer de ces observations sont quelquefois importantes.