L'ÉCOLE OBLIGATOIRE
Du Journal des Débats, février 1907:
Sans crier à la faillite de l’École, il est permis de constater que l’enseignement primaire n’a pas répondu aux espérances des Paul Bert et des Jules Ferry. Nous avons montré maintes fois que la proportion des illettrés se maintenait invariablement depuis 1900 et que cette proportion ne nous faisait pas honneur par comparaison avec les autres pays soumis comme le nôtre au régime de la gratuité et de l'obligation. Ces constatations désagréables se trouvent aujourd’hui sous la plume du ministre de l Instruction publique, qui en prend acte pour renforcer le principe de l'obligation scolaire. Le projet de loi déposé par M. Briand édicte des pénalités contre les parents dont les enfants ne seront pas suffisamment assidus.
Il est évidemment triste d’avouer qu’un quart de siècle après la loi prescrivant l'obligation, loi qui date du 22 mars 1882, on compte encore 45 conscrits illettrés sur 1,000. Cette proportion est d’ailleurs exactement la même que celle à laquelle aboutissent les statistiques officielles pour l’ensemble de la population, à savoir 43 illettrés aur 1,000 chez les hommes, 63 sur 1,000 chez les femmes.
Ce qui est plus triste encore c’est de penser au minimum d’instruction qui est admis comme suffisant pour n'être pas réputé illettré. Quiconque est capable de signer son nom est considéré comme sachant écrire, quiconque arrive à épeler péniblement un titre de journal est censé savoir lire. En écartant
(1) Reproduit de ! Education chrétienne de Paris, du 16 février 1907
mm —
— —— ces lettrés à bon compte, on reste en présence d’une masse ignorante qui monte au quart de la population, 25 à 30%, pour nous en tenir à l' valuation ministérielle. On peut dire, en se reportant aux chiffres croissants du budget de l'instruction publique, que nous n’en avons pas pour notre argent.
Pourquoi ? Au lendemain de la guerre, pendant la période héroïque de la troisième République, tout le monde comprenait la nécessité de l'instruction. Le nombre des candidats aux Écoles normales était considérable, 4,500 par an, et permettait une sélection salutaire. Le corps des instituteurs était plein de zèle et de foi dans son œuvre, les familles, sans aucun besoin de contrainte, s’'empressaient d envoyer leurs enfants à l'Ecole, et l’enseignement libre se piquait, comme l’enseignement de l’État, d'améliorer chaque jour ses méthodes et ses résultats.
C’est entre 1877 et 1901 que toutes les conquêtes sur l’ignorance ont été faites: la situation depuis lors a plutôt empiré et il y a plus d’enfants aujourd’hui qui vaguent par les rues qu'on n’en voyait il y a dix ans. Car il faut encore tenir compte d’une particularité qui a son importance: si le nombre des enfants inscrits à l’écols ne diminue pas, le nombre des enfants Présents à la classe est en baisse. Tous les inspecteurs d’académie signalent le manque d’assiduité de plusieurs élèves, et les vérifications faites inopinément à des reprises diverses et à diverses saisons dans toute la France ont révélé une proportion d'absents scandaleuse, allant jusqu’à 49% dans les pays de
montagnes. :
A. AzBert-Perir
L’'INSTRUCTION OBLIGATOIRE (i)
Cette question est de nouveau à l’ordre du jour. Voici ce que Guizot disait de l'instruction obligatoire en 1865, alors que Duruy, ministre de l’Instruction publique de France, à la fin du second empire, proposait cette mesure au Corps législatif : “ L'obligation légale de Tinstruetion, dit Guizot, est une intervention dans le domaine de la famille, une limitation imposée, une contrainte apportée à l’autorité paternelle. Jai peu de goût en général pour une telle intervention. la loi intervient quelquefois pour réprimer les abus graves de l’autorité paternelle, non pour imposer à l’autorité paternelle ses devoirs. que sera-ce, ajoute-t-il, si dans un grand État de grands et répétés événements ont amené entre les familles de grands dissentiments religieux et politiques? L’instruction primaire obligatoire deviendra alors une exigence tyrannique ; elle contraindra les parents ou bien à envoyer leurs enfants dans des écoles publiques qui n’auront pas leur confiance, ou bien à voir les inspecteurs de l’État entrer dans les familles pour s’assurer que l'instruction primaire y est en effet donnée. Et remarquez que, dans la plupart des communes, il n’y a qu’une école primaire, ce qui rendra la contrainte bien plus fâcheuse et bien plus difficile à éviter.”’(1)
Cette opinion du protestant Guizot, ancien ministre de l’Instruction publique au temps de Louis-Philippe (1832.36), mérite d’être méditée.
(1) Reproduit de I Enseignement Primaire, de novembre 1918. (2) Voir Journal des Débats, 6 mai 1865. Cité par de la Gorce, Histoire du Second Empire, volume IV, page 282.