‹ À propos d'un buste égyptien récemment acquis par le Musée du LouvreChapitre 2 sur 7 · A PROPOS D'UN IHJSTE ÉGYPTIEN · texte numérisé non relu

A PROPOS D'UN IHJSTE ÉGYPTIEN

témoigna il d'un sentiment de la forme, de la composition et do l'agencement des ligures qui avait les plus étroits rapports avec ces scènes de la vie réelle et n'en avaient que de très éloignés avec l'hiératisme contemporain. Ces contradictions étaient acceptées, mais non expliquées, ou simplement reçues comme une preuve des aptitudes variées du génie de la race et de ses ressources artistiques et industrielles. 11 était pourtant visible que ces deux formes de Fart correspondaient à deux courants parfaitement distincts et qu'on pouvait tout au moins suivre depuis le Moyen Empire jusqu'à la lin de l'époque saïte, à savoir un courant de production laïque et populaire, éminemment libre et exposé à subir au plus haut degré toutes les influences, et un courant de pratique traditionaliste et sacerdotale, susceptible de ne subir d'influence qu'à l'intérieur de certaines limites fixées d'avance.

Ce fait capital, qui domine tout le développement de la sculpture égyptienne à travers les trois ou quatre millénaires de sa durée, pour cesser d'être considéré comme une simple vue de l'esprit et prendre rang de vérité acquise, avait besoin, comme c'est toujours le cas, d'être mis brusquement en lumière par une découverte importante. C'est ce qui est arrivé grâce aux fouilles du musée de Berlin au temple d'Ousirnira à Abousir. Le déblaiement des bas-reliefs 1 a dû quelque peu surprendre ceux qui, s attendant à voir réapparaître le style contemporain des mastabas de Saqqârah, se sont retrouvés en présence des procédés de figuration hiératique d'un âge plus récent. Ce n'était pas là, à. vrai dire, le plus ancien échantillon de ce style, qui remonte bien au delà, dans les bas-reliefs rupestres du Sinaï ; mais c'était, par le rôle même qu'il jouait dans la décoration du temple et par l'importance des représentations, le plus significatif. En outre, cette constatation permettait, d'en reculer singulièrement les ori-

'1. Ces curieux bas-reliefs, dont une notable partie représente le cérémonial tic la fête Sed, vont. cire, semble-t-il, incessamment publiés par M. de Bissing, qui a largement subventionné les fouilles exécutées par MM. Borchardt et Schaefer, pour faire suite au volume consacre à l'architecture par le D r Borchardt.

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gines. attendu que les bas-reliefs en question n'ont, à aucun degré, ce caractère de tâtonnement et d'incertitude qui marque les premières étapes d'une transformation. Je pense au surplus qu'il en aurait été de même, si l'on avait retrouvé les bas-reliefs des temples de la iv B dynastie. Le point de départ de ce style hiératique me paraît devoir être cherché, bien au delà du temps des pyramides, en pleine époque thinile et, probablement, beaucoup plus près de Mènes que des derniers rois. Dès que furent fixés et stylisés les attributs de la royauté et les types des dieux, cet art protocolaire et religieux était par cela même créé 1 et avait, dû très rapidement se fixer, comme fécriture dont il n'est pour ainsi dire qu'une forme, plus exclusivement figurative.

Ceci admis, une objection est à prévoir. Dans les mastabas, indépendamment et parfois même au milieu des scènes mouvementées de la vie réelle, il existe des représentations (en pied ou assises) des propriétaires de la tombe qui, tout en ayant les traits du visage empreints d'un caractère réaliste plus ou moins marqué, n'en gardent pas moins des altitudes invariables et conventionnelles à ce/ point que 1 epithète d'hiératique leur convient presque aussi bien qu'aux images royales et divines ; la même observation s'applique aux statuesportraits trouvées dans les mêmes tombes. Et, inversement, les statues royales, et, pour m'en tenir à l'exemple le plus topique, In célèbre image en diorite du roi Ghéphren, conçue dans son ensemble comme un monument de Fart officiel régi par les prescriptions canoniques relatives aux images divines, ïien est pas moins traitée dans le détail avec une préoccupation du réalisme qui appartient en propre à Fart que nous avons qualifié de laïque et de profane. N'y a-t-il pas dans ces deux cas dérogation au principe admis, et comme ils se multiplient par une infinité d'exemples, ne doit-on pas se demander ce qu'il reste d'une règle qui tient dans l'art égyptien moins de place que ses exceptions P Nous ferons simplement observer que la repré-

1 . Il atteint déjà un haut degré de perfection dans les Ivoires du roi Den (l'Ousaphaïs de Mané- Ihon), FI. Pétrie, Rayais Tomhs, 1, pi. X. i3, et pi. XI, 8.

sentation du double, qu'il s'agisse ou non du roi, constitue à toutes les époques de l'art égyptien, un type hybride qui participe par sa nature même aux deux formes de l'art. La pose et le maintien, le costume et les attributs n'y sont pas laissés à l'arbitraire du modèle ou au goût de l'artiste, mais restent les éternelles répliques d'une formule traditionnelle qui les fait rentrer dans l'imagerie religieuse ; mais, en même temps, le souci de la ressemblance, qui a sa source dans le génie observateur et naturaliste du dessinateur et du sculpteur égyptien et, de plus, dans la nécessité de ne rien négliger de tout ce qui peut assurer l'identité du mort en vue de la vie d'outretombe, ajoute à ces images une saveur de réalité; dans les meilleurs morceaux, ces traits de vie et d'individualisme sont si puissamment marqués et l'emportent tellement sur la part faite aux conventions que le caractère religieux et funéraire du monument est celui auquel nous pensons le moins,

Et certes nous devons nous féliciter de cette rupture de l'équilibre à laquelle d'habiles artistes, virtuoses du calcaire tendre ou des rochesfdures, se laissèrent parfois entraîner par l'ardeur de leur tempérament, car, si l'on fait abstraction des monuments religieux ou funéraires par destination, il ne reste plus, pour nous documenter sur la sculpture iconique conçue sans aucune intention religieuse ou funéraire, qu'une catégorie d'oeuvres relativement restreinte comme nous l'a lions voir, et même est -il bon de se rappeler que cette catégorie est aussi le plus souvent de provenance funéraire. Les serdabs des mastabas et les caveaux des hypogées en sont le gisement le plus ordinaire et cela ne doit pas plus nous surprendre que de retrouver autour des cercueils des pièces de mobiliers qui, après avoir embelli la demeure supraterrestre de l'Egyptien vivant, partirent après sa mort par le même convoi que la momie, pour partager sa vie souterraine et lui ôter le regret de l'autre. Telles sont, à mon sens, dans de très nombreux cas, les élégantes et cl i armantes statuettes thébaines exécutées avec un art infini dans un bois choisi : elles offrent cette particularité bien significative d'être arrivées

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jusqu'à nous emmanchées avec peu de soin et d'une manière expédilive sur des socles à légendes funéraires dîme fabrication rudimentaire, qui font le plus violent contraste avec la parfaite exécution des figures et que, selon toute vraisemblance, les fournisseurs de la nécropole adaptaient au dernier moment, pour ne rien laisser tomber cl un formalisme dont tous les profits n'étaient pas pour le défunt. Ce qui prédomine dans nos musées et tout spécialement dans la catégorie des monuments lourds, c'est la statue officielle, votive ou intentionnellement funéraire; et, comme, en dépit même du soin avec lequel le détail en est traité, le type en est traditionnel, il s'en dégage cette impression de monotonie et de roideur qui fausse sensiblement la notion que nous devrions avoir de l'art égyptien en général et de la sculpture iconique en particulier. Pour arriver à une conception approximative de ce qu'a pu être la véritable activité artistique de l'Egypte, il faut commencer par faire table rase de la majeure partie de ces œuvres, les reléguer dans les tombes, ou dans les entrepôts de monuments funéraires qui avoisinaient les cimetières; il faut, au besoin, clore les portes du temple 1 et reporter sa pensée tout entière sur cette infinité d objets d'art plus ou moins menus, sur ces milliers de débris qui portent l'eskimpillo non d'une race de nécrophores, absorbée toute sa vie durant en des pratiques funèbres ou cultuelles, mais d'un peuple vivant, jeune, ima^inatif ayant au plus haut degré l'instinct de l'élégance, parce que fart ainsi révélé est celui de la rue, du bazar, du harem surtout, où devaient aboutir les plus jolies trouvailles de l'imagination artistique,

1. Ceci s'applique d'une manière absolue au temple ptotémaïque, où aucune place n'est faite à Part profane. Il n'en est pas de même des temples de la période théhahie : l'extérieur des pylônes et même des sanctuaires et, d'une manière générale, le grand développement de murailles qui forme les cours y Mtit décorés de bas-reliefs représentant, par des moyens complètement en dehors du formulaire hiératique, tes principaux épisodes militaires et religieux, du rèsrnc. De plus, une cachette, comme celle que M. G. Legrain exploite depuis trois ans sans l'avoir encore épuisée, nous montre que, parmi les très nombreuses statues votives déposées dans un temple, il en est qui répondent complètement h la donnée de la sculpture iconique sans intention religieuse et j'ai 1res présents à l'esprit certains morceaux qui modifient singulièrement les idées qu'on pouvait se faire de la statuaire thébaïne par les statues des musées.

les plus ingénieuses nouveautés de la mode. Cette fécondité ne se manifestait pas seulement dans le domaine purement industriel ou décoratif, elle ne se bornait certainement pas à la création d'objets de toilette, d'ustensiles de luxe où la sculpture de figurines intervient avec ses thèmes charmants et variés, elle s'exerçait d'une manière aussi essentielle dans une branche encore plus importante, celle de la sculpture de portraits non funéraire ou religieuse, mais profane» civile et domestique, destinée à orner les habitations et répondant à un besoin de la nature humaine aussi justifié que celui qui a présidé à la décoration et à l'aménagement de la tombe.

Les formes diverses qu'a pu revêtir cet art du portrait, il serait certainement vain de se les représenter si, par avance, on n'a pas détruit en soi le préjugé tenace que les statues du double en étaient le décalque. Le personnage y est toujours conçu comme une sorte d'hiéroglyphe de l'homme ou du couple humain debout ou assis, et Ton conviendra que cette uniformité de pose et d'attitude, voire de costume, se concilie beaucoup plus avec sa destination spéciale qu'avec la diversité d'opinion, de moyens, de but et d'emploi, c'est-à-dire tout l'ensemble des questions que soulève la thèse du portrait pour le portrait dans une civil isation^aussi peu démunie de ressources que pouvait 1 être, même dans l'Ancien Empire, la civilisation égyptienne.

A quel esprit réfléchi peut-il échapper qu'une statue aussi complètement réalisée comme portrait que notre Scribe accroupi doive nous ouvrir la perspective d'ouvrages plastiques conçus dans un esprit et par des moyens très différents des autres statues de l'Ancien Empire? Ce n'est pas seulement une question de degré dans la beauté de l'exécution, ce qui d'ailleurs ne se comprendrait guère pour cette image d'un personnage obscur et anonyme, découverte dans un semblant de chapelle sans stèle gravée ni inscription. L'abîme qui sépare ce monument de tous les autres, ou peu s'en faut, ce n'est pas le génie d'un artiste incomparable qui l'a creusé, mais le bon hasard, grâce auquel ce petit portrait d'employé aux écritures non destiné à une tombe a fini par s'y échouer, alors que

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tant d'autres statues analogues, d'une qualité égale, sinon meilleure, n'ayant jamais franchi l'enceinte dos villes, ont partagé leur sort sans laisser de traces. Ce n'est pas tout : la propension bien naturelle qu'avait le modèle à se l'aire représenter dans l'exercice ou avec les attributs de sa fonction et de son métier était-elle une particularité de la profession de scribe et tout autre attirail que le papyrus et le calame était-il exclu des thèmes permis à la sculpture. P Le point de vue strictement réaliste et le goût quelque peu enfantin du trompe-l'œil qui se manifestent et dans la polychromie, et dans le procédé des yeux rapportés en cristal, et dans cette figuration de serviteurs de toute sorte, de soldats, de bateliers dont beaucoup franchissent, la démarcation qui sépare le simple jouet de l'œuvre d'art, et. dan» les statues divines, mannequins à demi-articulés qui rendaient des oracles, tout cela ne nous rapproche-t-d pas des conditions de la sculpture occidentale du Moyen Age et n'est-ce pas de nature à élargir singulièrement le problème qui se pose à nous au sujet de lune des branches les plus importantes de la sculpture:' Toiles sont quelques-unes des idées qu'il m'a paru intéressant d'agiter en un moment où l'attention des savants, un peu moins désintéressée do l'art égyptien, commence à prendre part à un ordre de recherches qui a fait tant progresser l'histoire des autres civilisations.

Le monument au sujet duquel j'ai cru devoir faire cet exposé est un buste grandeur nature du roi Aménôlhès 1 V-Akhouualon, récemment acquis par le Louvre (pi. I et 11). La matière est un calcaire assez lin fie grain, quoique très tendre et que le temps a revêtu «l'une patine jaunâlre. Le roi couronné du khoprash. les épaules couvertes d'un large collier, incline la tète on avant dans l'attitude penchée que lui prêtent toutes les représentations qui nous restent de sa curions,,

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