I. — Extraits des Mémoires de
M. Hyacinthe Loyson
Voici maintenant les documents annoncés pai M. Paul Hyacinthe- Loyson dans sa dernière lettre à M. Mugnier.
La publication de ces extraits est d'autant plus opportune que M. A.lired Baudrillart, qui, pour la gloire de l'Oratoire, ne recule devant aucune insinuation, n'a pas craint de dire qu'il a « des raisons de croire » que le journal de M. Loyson « n'estpascontemporaindesévénements )){Univers, 4 juin), et que le témoignage de M. Loyson est irrémédiablement suspect « en raison de son âge même, s'il s'agit de souvenirs présents » {Univers ^ 2 juillet). Ces assertions, empreintes d'une charité vraimentorthodoxe, ontdécidé M. Paul Hyacinthe- Loysonàjoindreaux extraits relatifs à M. Mugnier, deux passages concernant M. Baudrillart. Par ce
4ui le concerne, le digne oratorien pourra constater si M. Hyacinthe Loyson, qui écrit au jour le jour, écrit avec exactitude :
Paris, 3 décembre içoù, 4 heures — Longue visite de l'abbé Baudrillait, qui écrit la vie de Mgr d'Hulst. Très catholique et cependant libéral. Honnête.
II décembre iço6. — Longue et bonne conversation avec M. Baudrillart, arrière-petit-fils de Sylvestre de Sacy. Il a beaucoup connu mon irère et m'a offert spontanément (si on peut le retrouver après le déménagement chaotique du noviciat de l'Oratoire) un buste de lui. Il m'a quitté en me disant : Or émus pro invicem.
i5 janvier iQoy. — L'abbé A. Mugnier, premier vicaire de Sainte-Clotilde, Chanoine honoraiie de Saint-Dié, de Digne et de Dijon. — Vers de Victor Hugo qu'il se redit souvent, en traversant Sainte-Clotilde, pour dire sa messe :
Les grands temples obscurs, pleins d'âmes qui tâtonnent.
Moi à M. Mugnier : « L'Eglise catholique est perdue, un miracle seul la pourrait sauver. » Lui, avec énergie : « D.eu ne fera pas le miracle. »
D'après M. Mugnier, ma vie a été « si honnêtp, si sincère et si logique... »
« On vous comprend mieux chaque jour et vous grandirez beaucoup dans l'avenir... ».
« Il ne faut pas créer d'associations cultuelles, car c'est du culte qu'on ne veut plus (on est catholique jusqu'au confessionnal et jusqu'à la table de
communion, exclusivemenl), et quand on y tient encore, on le demande à l'Eglise Mère... Il faut prêcher en dehors des églises un christianisme supérieur, ou, ce qui revient au même, le grand spiritualisme que vous prêchiez à Notre-Dame... de telle sorte que les deux extrémités de votre vie se rejoindront. »
Comme je lui parlais de ces catholiques qui prétendent qu'il est dangereux aujourd'hui de prêcher la parabole du bon Samaritain, il s'est écrié : « Le Samaritain et la Samaritaine, c'est pour ainsi dire tout l'Evangile ! »
25 janvier içoy. — La C^esse de E... m'écrit : (( J'aurais dû, l'autre jour, vous redire un mot de l'abbé Mugnier qui m'est allé au cœur : « Je vou- « drais, m'a-t-il dit, être Pape pendant cinq mi- « nutes pour ouvrir mes bras au Père Hyacinthe, « et lui dire : Sans condition, mon fils; sans « examen de ce que vous croyez ou ne croyez pas, « je vous rends votre place. Vous ne nous avez « jamais quittés', vous serez éternellemtînt nôtre, « puisque vous avez l'amour du Dieu de Vérité. »
12 février içoy, — J'ai quitté ma chère Emilie, toujours retenue par sa grippe, pour aller déjeuner chez l'abbé Mugnier (où elle était invitée avec moi), avec la contesse de F... et un ami de séminaire de M. Mugnier, l'abbé D... On ma demandé de dire le Benedicite, et au dessert on a bu le Champagne à la santé de ma chère femme.
Cette réunion m'a lait du bien. Je suis resté catholique par le cœur, j'aime l'Eglise et les
prêtres, et je suis toujours tenté d'espérer contre l'espérance.
M. D... a dit pendant le repas : « A un tel Dieu, il ne reste plus qu'à donner sa démission. » Il s'agissait de Dieu, tel qu'on l'enseigne dans l'Eglise. M. Mugnier a ajouté : « Il est le seul père qui brûle ses enfants... Le père de Tropman n'aurait pas agi ainsi. »
En me reconduisant chez moi dans sa voiture, M. D... m'a rapporté ce propos tenu par lui sur mon compte à M. Mugnier : « Lui, du moins, a été honnête ! »
Cette pensée m'attriste : il y a quelque chose de grand à tomber dans un abime, mais non à glisser dans un bas-fond. Ce dernier cas est celui de l'Eglise.
i5 mai igoy. Paris. — Lettre de l'abbé Mugnier : « En Venant me voir, la semaine dernière, vous m'avez donné une grande joie. Je retiens toutes vos paroles. Elles sont lumière et flamme. »
20 mai. — « J'accepte tous les dogmes, mais je ne pense à aucun. » Il y a quelque chose de vrai et de salutaire dans cette parole, en apparence sceptique ou même cynique, de l'abbé Mugnier. Il y a de la flamme dans sa parole comme dans son âme; il fait du bien par un ministère étendu, actif, inspiré par l'amour et dirigé par le bon sens; il accomplit avec un respect profond les rites antiques auxquels il ne donne pas une foi absolue.
Les grands temples obscurs, pleins d'àmes qui tâtonnent.
Il redit souvent ce vers de Victor Hugo, êil traversant l'église de Sainte-Clotilde pour dire la messe.
Il m'a cité cette parole de Bourdaloue, qu'on est surpris, m'a-t-il dit, de trouver sous sa plume: « Les poètes étaient les théologiens de l'antiquité. » 11 m'a dit que l'enthousiasme ne peut plus se trouver chez les catholiques, mais chez les déistes, V. Hugo, par exemple. Ce qui n'est que tiop vrai.
3i mai. — Visite de l'abbé Mugnier : « On quitte de plus en plus le vieux bercail, m'a-t-il dit, parce qu'on y est mal nourri, et qu'on y a des cauchemars ou tout au moins des songes qui ne ressemblent pas aux « songes d'une nuit d'été. »
3 juin jçoy. — Nous avons été, ma chère Emilie et moi, déjeuner chez l'abbé D... Notre ami commun, l'abbé Mugnier, nous attendait à la gare pour nous accompagner; la journée a été absolument charmante. M. Mugnier m'a cité les mots de Tertullien, contre Marsion : Si rosam tihiohiulero, non fadidis creatorem, et ceux de saint Augustin exprimant l'espoir de retrouver un de ses amis per amœna virentia Paradisi,
Dans le joli bois de M. D..., au pied d'une statue de sainte Catherine d'Alexandrie :