‹ A propos de BergsonChapitre 10 sur 21 · CONCLUSION DES NOTES SUR .L'INTRODUCTION A LA MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

CONCLUSION DES NOTES SUR .L'INTRODUCTION A LA MÉTAPHYSIQUE

L'Introduction met en vive lumière l'impuissance de l'analyse à dépasser le symbolisme: la nécessité d'une prise dynamique pour saisir quoi que ce soit en son intimité: le mode de cette prise dynamique qui est sympathie intellectuelle ^ la condition de cette s}rmpathie 2), à savoir, au moins généralement, l'importance du commerce, d'abord plus superficiel, entretenu avec l'objet; la réaction, que l'exercice de cette prise sympathique et dynamique exige, sur nos habitudes de manipulation quasi-mécanique d'abstractions; la préférence que ceci suppose, accordée à l'inquiétude vivante de la recherche, plus généralement de la tendance, sur la satisfaction illusoire d'atteindre des solutions, des buts.

Tout cela est vivant, profond, fort. Ce n'est peut-être pas la partie la plus originale, je veux seulement dire la plus neuve de la philosophie de Bergson. Car, outre Pascal et Leibniz, dames subsiste. Mais c'est la moins discutable.

Suivra-t-on jusqu'à ses limites la pensée de Bergson? Non, car ses limites ne sont plus du mouvement même de sa pensée.

Croira-t-on atteindre l'absolu dans l'intuition? Il ne s'agirait pas, il est vrai; d'un absolu de stabilité: l'absolu serait la pénétration même de la durée, de la mobilité con-

*) Nous dirions simplement sympathie et réserverions la sympathie intellectuelle pour les formes les plus accentuées de la prise dynamique en question. C'est préoccupation de ménager la continuité entre tous les modes de psychisme, même non rigoureusement intellectuels, lesquels aussi, à notre sens, sont de ces prises, — un peu comme, pour Leibniz, toutes les „Entéléchies" ou „Monadesu étaient actives représentations, comme une expérience de tout, (saisie en elles-mêmes, consciences universelles et non point simplement latentes, quoique ne s'illuminant pas et ne pouvant, vu L'infini, s'illuminer distinctement toutes, sous tous aspects, de la même intensité d'attention). Mais nous ne songeons pas à faire nôtre le pluralisme ou les autres restes de concepts statiques, du moins apparents, de Leibniz; nous ne nous référons à ces symboles que pour la continuité, l'intériorité et l'universalité de toutes prises psychiques, envisagées comme se développant, soit chez ce qu'on appelle le même iedividu, soit entre elles généralement et au sens le plus souple et le plus large, en une compénétration infiniment infinie.

2) Nous parlons ici des cas de sympathie intellectuelle, des cas éminents de sympathie. Cette distinction, comme la précédente, nous est imposée par le fait que nous adoptons, beaucoup plus que l'auteur, le point de vue dominant de la continuité, qui nous fait trouver la prise sympathique en toute phase de psychisme, voire en toute activité, niais qui ne nous laisse pas néanmoins confondre leurs modalités ou degrés relativement divers. („Relativementu s'entend: relativement à la phase de psychisme, d'où n'importe quelle phase de psychisme, sj proche soitelle de l'identité absolue avec celle-là, est envisagée, bref si profondément virtuolle que demeure, comme sabîmée", la racine abyssale de leur multiplicabilitô).

crête. Pourquoi donc parler d'absolu? Pour qu'il y eût du rigoureusement immédiat, il y Faudrait quelque identification, lue identification a-t-elle un sens, du moins strict? Elle supposerait identité d'une dualité, fût-ce une simple dualité de points de vue, ce qui, pas plus aujourd'hui qu'au temps où Platon composait le Sophiste, ne se laisse ni dire, ni penser, si ce n'est au sens de ces relativistes qu'écarte précisément Fauteur.

Supposerons-nous toute multiplicité évanouie? L'intuition sera-t-elle le mouvement concret de la durée réelle elle-même? Oui, sans doute, car tout est tout, et infiniment plus intimement que nous n'aurons jamais fini de le concevoir, et cela nous le saisissons de façon plus vigoureuse encore quand il s'agit de tout pris dynamiquement, de toute vie par rapport à toute vie. Encore, l'expression d'absolu est-elle bien la plus heureuse? N'est-elle pas contradictoire en soi, comme tout autre terme, d'ailleurs, dès là qu'on l'emploie absolument, comme toute phrase qui s'isole, comme toute objectivité qui s'arrête, laissant alors, sans elle qui demeure soudain morte, passer outre le mouvement de l'esprit?

Faut-il prendre ce mot d'absolu dynamiquement? Il s'y prête moins qu'un autre, traduisant avant toute chose le summum du statique. . Au reste, c'est un mot chimérique,, plus immédiatement contradictoire que presque tout autre, puisqu'il supposerait, pour être pensable, l'exclusion de toute relativité externe et même interne, sans quoi, ni dans l'expérience, ni dans aucun ordre de la réalité ou de la pensée ou de l'intuition même, l'absolu n'est plus absolu par rapport à ses points de vue. Pour que l'absolu absolument pris fût concevable, il faudrait qu'il n'y eût, sous nul rapport, nulle relation. Qui niera si radicalement toute relativité?

S'il ne s'agit que d'un absolu relatif, la difficulté tombe, mais aussi l'opposition que l'auteur a paru vouloir si complète avec tous les relativismes. Exclure les relativismes systématiques, il est vrai, s'impose. Mais sera-ce pour réédifier d'autre manière un système à forme assurée ou rigoureuse, fût-ce sur la durée ou l'intuition? Eliminera-t-on là mieux qu'ailleurs la relativité incluse en tout mouvement comme en toute pensée? Et mnnquera-t-on si soudain à ce qui npparaît comme la vigueur même de la tendance dynamique?

La plupart des philosophes, il est vrai, ne se résignent jamais à quitter cette chimère de l'absolu. Ils ne la chassent solennellement que pour subrepticement l'aller rejoindre. Kant, Hegel, Comte, Eucken, Bergson, si hjbératrice soit leur oeuvre, — diversement, en recourant à des expressions variées, — reviennent, comme par besoin atavique de stabilité à ce statique, comme par caducité congénitale à cette mort commencée que paraît être l'énoncé d'un définitif, d'un ultime ou d'un immédiat. Mais on ne chemine après personne pour que sa ligne d'arrêt vous devienne une limite. Et pour ces esprits eux-mêmes, ne répond-elle pas à la nécessité de marquer un point, symbole d'un repos relatif, plus qu'au sentiment de poser un terme?

Page 1