CHAPITRE IV Notes sur r„Introduction à la Métaphysique
Pindare, 8e. Pythique, fin.
intuition Notons d'abord quelques expressions relatives à la ma-
nière dont l'intuition pénétrerait son objet.
P. 1. On entre en elle (dans la chose à connaître par intuition).
Je m'insère en eux (dans les quasi „ états d'âme" attribués à l'objet à connaître par intuition).
P. 2. Je serai dans l'objet lui-même (par l'intuition).
(Le but de l'intuition) : .l'aurai renoncé à toute traduction pour posséder l'original. Bref le mouvement ne sera plus saisi du dehors, et, en quelque sorte de chez moi, mais du dedans, en lui, en soi. de tiendrai un absolu
(Si, par intuition, on pénétrait dans une personne, on atteindrait) ce qui constitue son essence.
Son essence, sa réalité? Elle reste un inachevé, un idéal. 11 est donc inconcevable qu'on l'atteigne, si ce n'est relativement à un certain point de vue incomplet ou mieux impartait, absolu Ib. Seule la coïcidence avec la personne même
me donnerait l'absolu.
Mais si c'est chimérique, l'intuition, entendue telle que le veut l'auteur, l'est aussi. Or comment coïncider strictement avec une personne qui est toujours de l'inachevé? Toute ^coïncidence" reste de l'ordre statique, comme tout notionnel, comme tout isolé, comme tout absolu.
Mais il nous ïàut parler cette langue? Rien ne nous empêche d'avertir que nous l'interprétons du point de vue dynamique, qui est, si Ton ne s'abuse, relatif toujours comme le mouvement même, si peu qu'on voudra, assez pour tout nuancer, à l'indéfini, de relativité.
P. 3. Vu du dedans un absolu est . . . chose simple, mais envisagé du dehors, c'est-à-dire relativement à autre chose, il devient par rapport à ces signes qui l'expriment, la pièce d'or dont on n'aura jamais fini de rendre la monnaie.
J) Revue de Métaphysique et de Morale, année 1903 p. 1 — 36. 2) „ Songe d'une ombreu.
L'absolu est-il simple „du dedans", s'il peut être exprimé, si inadéquatement que ce soit, par divers signes? Sa virtualité n'implique-t-elle pas une relativité interne et, cette question même laissée à part, pourquoi dénommer absolu, comme un être en soi, ultime, premier, ce qui est atteint, si inadéquatement que ce soit, par des signes qui ne sont pas adéquatement lui, ce qui soutient donc avec ces signes une relation, d'identité, je le veux bien, — s'entend, d'identité virtuelle et relative, sans quoi nul rapprochement d'aucune sorte ne serait possible, — mais enfin une relation qui ne le laisse pas isolé, ou du moins pas adéquatement isolable puisque pas adéquatement simple, donc pas absolu 1).
Parfois on serait porté à croire, tant le contraire paraît dur, que Bergson n'entend jamais parler que d'absolu relatif, d'absolu à l'humaine, dirait-on. Que ne le déclare-t-il alors plus nettement?
Le point de vue de l'ensemble, objectera-t-on peut-être, ne doit-il pas être préféré à celui du détail, je veux dire, par le philosophe? — Si fait, mais beaucoup plus le point de vue de la prise d'ensemble, que de l'ensemble pris. Et là ou il y a ensemble, ou même prise d'ensemble, pourrait-il y avoir absolu strict, simplicité, même interne, rigoureuse? Au surplus, nul point de vue n'étant unique ni isolable, ne saurait devenir exclusif. Mais ne parait-il pas y avoir toujours de l'exclusif dans l'absolu et de l'exclusivisme dans une théorie qui le pense atteindre, ou, à tout le moins, dans l'apparence dogmatique dont se défend peu, dans le cas présent, la thèse de notre auteur?
Servirait-il beaucoup de dire: l'absolu est le suprême inclusif, loin d'être exclusif en rien? Bien que la difficulté, en apparence, se déplace, elle subsiste : exclure ou inclure, c'est soutenir un rapport. Les Scolastiques admettaient, il est vrai, que l'absolu, bien que tout lui soit réellement relatif, n'est réellement relatif à rien. Mais qui conçoit que la relation n'atteigne qu'un de ses termes? Et si l'absolu se laisse si peu atteindre, comment se laisserait-il penser? Il parait demeurer le parangon des expressions arbitraires, Voire vides d'un sens propre.
1\ 3. On appelle intuition cette espèce de sympathie intelle ctuelle par laquelle on se tr ansporte a l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et par conséquent d'inexprimable.
P. 4. Même les plus concrètes des sciences de la nature, les science de la vie . . . étudient
*) On s'apercevra que nous sommes revenus équivalemment à cette question de relativité interne qui, en une discussion de cet ordre, ne se laisse qu'apparemment écarter. Si hardiment qu'on accueille la compéuétration indéfinie des points de vue, sens ou tendances, il reste au moins comme une apparence «de virtuelle opposition: la relation, pour être mieux approfondie, ne s'élimine point.
le fonctionnement de la vie dans ce qui en est,, pour ainsi dire, le symbole visuel.. La métaphysique est ... la science qui prétend se passer de symb oies.
Visuels, soit, au moins dans une mesure. De tout symbole? Il faudrait alors atteindre à l'identité absolue, ce qui n'est possible ni pensable.
intuition et P. 4. Par intuition et non par simple analyse...
analyse ye saisjs en moi) une continuité d'écoulement qui
n'est comparable à rien de ce que j'ai vu s'écouler. Qui n'est pas tout à fait explicable, évidemment, mais reste comparable toutefois, à cause de sa virtualité même et de l'apparentement étroit de tous les aspects, ou mieux de toutes les tendances de l'être. Donc impuissance relative de l'analyse, mais non inaptitude absolue pour elle à traduire; supériorité d'une intuition qui est prise d'ensemble, prise en continuité, au sens ou les deux expressions se correspondent, (c'est-à-dire prise continuante), mais non opposition absolue de cette intuition (qui substitue un ordre d'approximation à un autre, ou mieux un ordre de symboles à un autre) à l'analyse qui, elle aussi, suppose des intuitions, bien que moins puissantes, et reste même, dans tout ce qu'elle a de pénétrant, intuition, bien que moins directe, ou plutôt aussi directe pour son objet propre, moins directe pour ce qui fut l'objet des intuitions plus élémentaires qui l'ont préparée et rendue possible. L'analyse n'est jamais que l'aspect statique d'une synthèse dynamique en laquelle seule est la vie, qu'on n'attribue à l'analyse que par voltige rapide d'un point de vue à l'autre, et qui n'appartient à l'analyse que dans la mesure et au sens dynamique où, soit dans son unité active élémentaire, soit dans son unité active d'ensemble, elle reste intimement synthèse1). Il est indiscutable que nous ne pénétrons plus ou moins dans les choses que selon la mesure ou nous saisissons, mieux que notre solidarité, notre identité profonde avec elles. Mais comme cette identité, quoique indéfiniment plus étroite que nous ne saurions le réaliser tout clairement, n'est pourtant jamais adéquate, notre connaissance, notre intuition même n'est jamais absolue ni rigoureusement achevée. Notre étreinte défaille en l'assoupissement, mais n'atteint jamais strictement à l'assouvissement," — si Ton veut bien prendre ces doublets aux deux sens matériel-et moral, en une acception relativement plus passive d'abord, et plus active ensuite. Cette tendance, comme n'importe quelle tendance, glisse à la distraction, à la déviation de toute part. Elle ne rencontre pas de terme, un terme n'ayant pour elle valeur aucune, possibilité de rapport aucune, pas plus que la vie n'accueille en soi la mort, ou la réalité le néant.
l) Voir P. 78 la note sur la P. 201 de „Matière et Mémoire".
Mais alors, si l'intuition n'est elle-même qu'une prise inadéquate, elle reste, en un sens très fort, symbolique et de pure traduction.
P. 13. Autant vaudrait nier que l'Iliade ait un sens (que de chercher le sens dans l'intervalle des mots).
D'accord, mais fût-ce par l'intelligence la plus sympathique et dynamique du texte, atteindra-t-on son sens? L'Iliade n'a pas un sens absolument défini. Elle comporte une infinité de sens suivant l'indéfinie virtualité de pensée, et des lecteurs, et même déjà de chacun de ses auteurs. Jamais l'objet n'est tout à fait défini, et jamais il n'est atteint tout immédiatement, et les deux impossibilités sont corrélatives.
Entre la prise artistique de n'importe quel objet et la prise conceptuelle, il n'y pas opposition absolue: la littérature qui analyse, aussi est un art, parce qu'encore une fois cette analyse est un nom qui voile la dégradation de la synthèse toujours présente, seule agissante, seule éprenante", et, inversement, l'art le plus divinateur, le plus créateur, est analyse encore, en ce qu'il n'épuise jamais (même cet art supérieur qu'est la philosophie vivante, l'intuition la plus haute) l'infinie virtualité de l'objet si sympathiquement vécu qu'il soit.
Dans l'un et l'autre cas, il y a identification, mais imcomplète, bref différence apparente de méthode pour l'observateur extérieur à verres de statique; au fond, différence de degré, pour la conscience dynamique de l'un et de l'autre procédé. Ni l'empirisme, ni le rationalisme n'ont raison seuls, je veux dire de s'exclure. Mais tous deux touchent juste et se compénètrent s'ils sont autre chose que des mots, à savoir de la pensée vivante. Alors ils se rejoignent l'un et l'autre dans la conscience du complexe universel, du dynamisme commun. Le ,, mélange" des ,, concepts" p. 15 ne donne rien. Mais l'union des courants de vie apporte et livre tout. Les méthodes ne restent pas contraires. Elle sont la même sous les variantes, comme tout ce qui est positif est un, sans l'être toutefois absolument.
P. 19. L'analyse opère toujours sur l'immobile, tandis que l'intuition se place dans la mobilité. Lcà est la ligne de démarcation bien nette entre l'intuition et l'analyse.
Et voila pourquoi, si elles se distinguent, elles ne s'opposent pas plus que l'immobile au mobile, l'immobile absolu n'étant qu'une chimère, et impensable, l'immobile relatif n'étant conçu que dans la mesure ou, en nous, vit le sens du mouvement: le souvenir, (au moins l'imagination), des actes ou nous appréhendons les qualités concrètes de l'objet réputé immobile. Or ces actes ont été et revivent mouvements. Toutes les qualités ne sont perçues psychiquement que dans, et par, et, au fond, comme nos mouvements. In immobile ce serait, sous le rapport et dans la mesure même
ou il se rapprocherait de cette limite, un néant de perceptibilité. Dans le dynamisme vécu tout le statique même s'engouffre, comme un point de vue partiellement distinct, mais en fin de compte étroit, débordé.
C'est pour la même raison que l'absolu, en tant que définitif, donc statique, n'est jamais admissible, ni concevable, — comme tout statique, — absolument. Le dualisme rigoureux de l'analyse et de l'intuition repose sur la même antinomie que celle du matériel et du psychique: on ne le sent pas définitif, pas plus d'ailleurs que ne le seraient un monisme ou un pluralisme absolus.
Ce que nous appelons statique, voire statisme, est du dynamisme non inconscient mais irréfléchi. Le dynamisme réfléchi peut permettre d'utiliser le statique, ou il sait se retrouver à la fois conscient et réfléchi. L'intuition n'a pas à chasser l'analyse, même de la philosophie. Le dynamisme a le droit de se révéler plus clairement a la conscience. Comme Leibniz jadis, James et Bergson l'y ont aidé. Mais il est trop grand et trop fort, trop universel, pour adopter vis-à-vis du statisme des concepts, en quelque domaine que ce soit, une attitude belliqueuse: ce serait guerre civile et suicide partiel, analogue, daas ses résultats comme dans ses causes, à celui d'un spiritualisme exagérément austère, ou d'un individualisme rigoureusement érémitique: toutes déperditions de soi, toutes chimères, inverses strictes du narcissisme comme elles lui restent corrélatives, également anti-naturelles et à peine moins fatales. Les Narcisses sont idolâtres, et se perdent. Les dualistes sont bourreaux de soi pour s'être incomplètement connus; Narcisses par surcroît, car c'est sur un mirage, mais rétréci, tronqué, d'eux-mêmes qu'ils se penchent jusqu'au vertige. symbole tou- P. 23. Si au lieu de prétendre analyser la durée...
penïaWe ls on s'installe d'abord en elle par un effort d'intuition, on a le sentiment d'une certaine tension bien déterminée.
L'intuition, dans la mesure ou elle est possible, recourt plus au symbole moteur, voire à la perception motrice, mais elle ne se passe pas plus de symbole, au moins d'une perception sensible, (que tout symbole suppose, comme réciproquement toute perception, dans la mesure même ou elle est distincte, demeure inéluctablement symbolique, l'actuel, le distinct, le discontinu, l'objectif étant, nous l'avons vu x), l'expression invinciblement mi-traitresse ou du moins inadéquate, le succédané et signe imparfait, bref le symbole du virtuel et du continu, comme et parce que toute phase postérieure de l'éclaircissement, de l'expérience, de la conscience, l'est de toute phase relativement antérieure, — fondamentalement plus nouée, mais plus confuse, et sous le rapport ou cette phase apparaît comme antérieure).
i) Plus haut P. 17 et 47 n. 1.
L'intuition n'est donc pas d'une autre essence que toute opération psychique, fût-ce conceptuelle, que tout le conscient psychique 1) dont ne s'isole pas le conceptuel.
P. 25. Il y a une réalité extérieure et pourtant donnée immédiatement à notre esprit. Le sens commun a raison sur ce point contre l'idéalisme et le réalisme des philosophes.
Contre l'exclusivisme des systèmes, qui est loin d'être comme l'âme de la pensée des philosophes.
P. 26. Cette réalité est mobilité . . . Le repos n'est qu'apparent ou plutôt relatif.
C'est ce sur quoi nous nous appuyions plus haut, dans la note sur la page 19, ici p. 93.
Toute réalité est donc tendance.
P. 29. Est relative la connaissance symbolique par concept préexistant qui va du fixe au mouvant, mais non pas la connaissance intuitive qui s'installe dans le mouvant et adopte la vie même des choses. Cette intuition atteint l'absolu.
Ce qui a été noté plus haut expose suffisamment nos réserves relatives à la deuxième partie de la seconde des citations ci-dessus.
La science et la métaphysique se rejoignent dans l'intuition.
Oui, mais dans une intuition relative (comme la coïncidence" avec l'objet, qu'elle suppose), qui ne laisse pas de rester symbolique et n'atteint pas l'absolu, ou bien l'atteint toujours, mais il ne s'agit plus alors que d'un absolu relatif, saisi dans une conscience d'identité non adéquate.
P. 29. Non seulement il n'y a pas deux manières de connaître à fond les choses, mais il n'y a pas deux manières du tout, du moins opposées à fond, je veux dire essentiellement, rigoureusement.
P. 35. Cette faculté (d'intuition) n'a rien de mystérieux.
Et l'auteur donne l'excellent exemple de l'activité artistique, fût-ce de simple composition littéraire. Mais si l'intuition nous est présente et commune, bien plus généralement même que ne l'entend Bergson, ce n'est pas tout à fait celle dont il semble exagérer l'indépendance paf rapport à tout l'imaginatif, à tout le symbolique, au conceptuel.
P. 36. (Intuition:) sympathie intellectuelle avec ce que (la réalité) a de plus intérieur.
De très intérieur. La question de l'immédiat se poserait nui actueF ici de nouveau. C'est la question même du statique. Com- définitif ment n'est-elle pas jugée par Bergson le premier?
Il est vrai que c'est, en définitive, la question de la réalité, de tout actuel. Et l'on conçoit que les meilleurs
v) J'entends par ce pléonasme: pris dynamiquement, non comme un objet statique de considération.
esprits hésitent à la résoudre d'ensemble par la négative. Mais notre négative ne serait jamais que symbolique, et relative à l'une des phases du mouvement de l'esprit. Elle serait surtout un refus de prétendre à limiter ce mouvement incoercible, de prétendre à assécher jamais, si Ton peut dire, le bouillonnement fécond du virtuel. Et un aveu que notre humaine mentalité n'est guère consistante1). Aussi une fierté courageuse de ce qu'elle ne semble pas enfermée toute dans cette brume d'infirmité. 2)
1) Si ce qui lui parait d'abord actuel est toujours voué à se révéler ensuite comme le mirage où se simplifie et se concentre, solide, dirait-on, la fluidité du virtuel.
2) Telle la colonne voyageuse et changeante qui, d'après les livres sacrés des Hébreux, avait dirigé leurs pères au désert: nuée pendant le jour, feu pendant la nuit. Ainsi l'actuel (et l'absolu, c'est un), qui nous conduit et nous éclaire dans notre relative obscurité, sous la lumière d'un jour nouveau se mue en nuée, apparaît virtuel, mais guide encore, même quand nous lé savons nuée, car nous ne pouvons nous passer de nous le représenter comme actuel et lumière toujours, (tant sa lueur de mirage est devenue comme l'obsession naturelle de nos yeux); actualiser, en effet, réaliser, objectiver est la condition du procès où le virtuel tend comme à se fixer, bien que, — plus vraiment, serait-on porté à dire, plus vraiment parce que plus conformément à la suite, à la série., à la sorte de loi de nos paresses trompées, ou de nos espérances tenues en baleine, — il tende à tendre. Mais si l'actuel est la forme du guide où les yeux s'arrêtent, le virtuel est cette force intime qui, émouvant le guide, conduit.