‹ A propos de BergsonChapitre 14 sur 21 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Notes sur „L'ÉNERGIE SPIRITUELLE"1).

e 0 Si vovç xiveï Ttâvta *).

P. 2. Si la connaissance que nous cherchons est dualité de méiréellement instructive, si elle doit dilater notre pensée, toute analyse préalable du mécanisme de la pensée ne pourrait que nous montrer l'impossibilité d'aller aussi loin, puisque nous aurions étudié la pensée avant les dilatations qu'il s'agit d'obtenir d'elle.

A moins que cette dilatation ne s'obtînt en l'étude même de la pensée. Elle ne se ferait pas fatalement à vide, puisque les générations présentes ont déjà bien quelque histoire derrière elles, quelque science, voire quelque philosophie, et qui a même ébauché les méthodes en apparence les plus diverses. Cette étude, au reste, ne serait pas nécessairement celle d'un ..mécanisme", terme dont la défaveur, assurément, rejaillirait sur elle, mais que rien ne nous oblige à retenir à la lettre. Enfin, le caractère, dit analytique, de l'étude jugée inopportune ne nous doit pas faire oublier l'aspect profondément synthétique de toute activité de reprit, même de >;elle dont les résultats sont, dans l'exposé, analytiques, comme il arrive toujours3).

L'auteur accentue donc une fois de plus, et un peu artificiellement, l'antagonisme entre deux méthodes, celle qu'il pense écarter restant inévitable, et se ramenant, au fond, au simple développement de celle qu'il préconise.

Qui ne voit que la philosophie, bien qu'elle suppose l'étude empirique (ib. p. 3), ne se confond pas avec elle, ou •du moins la domine d'un biais si elle est un effort pour l'ordonner? X'est-elle qu'un essai de vivre les choses en leur profondeur complexe de durée V En un sens, nous n'en doutons [»as, mais nous avons noté4) que cela ne va pas sans une prise de conscience qui est graduelle, c'est-à-dire, à sa manière, dialectique et la dialectique même.

Quant à croire se trouver jamais (sur le chemin de la certitude (p. 4). d'une certitude définitive, même

]) 5e édition, 1920.

-) „Mais l'esprit meut tout.' ) Voir ces notes p. 92 et 106.

4) Par exemple aux endroits rappelés à la note immédiatement précédente.

envisagée comme une limite, c'est peut-être donner plus subtilement dans l'illusion môme contre laquelle on proteste, sans s'éclaircir avec ses lecteurs du sens que comporte la vérité. 11 est vrai que ces questions de haute logique sont précisément exorcisées (p. 2). Mais on ne les peut exiler longtemps. les aspects de P- 5. Conscience signifie d'abord mémoire.

travers^ eieUmà ^u*' car ^a consc^ence es^ une prise en convergence de

rage du présent durées divergentes, c'est-à-dire inégalement amorties, en d'autres termes, diversement rapprochées, en une ébauche d'imparfaite synthèse de cet espace-durée ponctuel ou, dynamiquement, de cette prise comme une des durées, qu'on nomme communément présent.

Quant à l'anticipation de l'avenir qu'est toute conscience (P. 5), sans elle, en effet, manquerait le motif, la force de continuer, la persévérance à devenir, car la fin, la valeur ferait carence, qui nous tire. Elle se ,, présente ', c'est-à-dire elle apparaît dans le style ,, ponctuel", réaliste, des coexistences, comme une ingénieuse adaptation du passé en un présent imaginé, qui soutienne, avec notre présent censé actuel le même rapport que ce présent avec notre passé. La notion distincte du futur est encore plus subsidiaire/ en effet, que celle du présent.

En ce sens délimité, (pour l'ordre conceptuel, objectif, qui est celui de la science envisagée en ses méthodes actuellement suivies, comme si elles étaient fixées, et en ses résultats antérieurement donnés, comme s'ils étaient acquis, bref pour ces prévisions hypothétiques de l'imprévisible vie qui s'esquissent au bout du scalpel des dissections), le passé prime, rayonne, se prolonge et se projette, assoupli, et diversifié par cette souplesse même. De là, pour ce point de vue, la capitale importance de l'histoire. Le passé ne se laisse point, au reste, atteindre hors de son mouv%nent, par quoi il ne s'isole pas des autres aspects temporels. C'est pour cela qu'une étude approfondie du passé reste la condition la plus favorable de l'intelligence renouvelée, améliorée, progressive du présent et de l'avenir: de derrière nous, en cette acception, vient la meilleure lumière qui éclaire, dans leur délicate finesse, les horizons où nos yeux avancent avec nos pas. Mais une telle constatation implique tout le contraire des rétrogrades voltes-îaces. Elle n'envisage et ne recherche que l'éclairage le plus propice à la marche en avant. Et dès qu'il ne s'agit plus de notion claire, mais seulement de sentiment ou d'impression, mieux de motion, intime, le futur reprend l'avantage1). Toujours, d'ailleurs, passé et futur s'impliquent, et le présent, qui n'est pas neutre, apparaît, — telle la conscience, son aspect vécu — , moins comme un trait d'union entre ce qui a été et ce qui sera (P. 6) que comme une certaine confusion des deux').

!) Voir ces notes P. 28.

2) Voir ces notes P. 42, sur le présent, impression due à une sorte de vertige.

P. 13. Le monde laissé à lui-même obéit à des dualisme muiti-

. . - , forme?

lois iatales.

On peut s'étonner que l'auteur, en 1920, ne semble pas tenir meilleur compte de ce qu'exposait lucidement Boutroux ' dès 1874. Paradoxe, en effet, si ce n'était nécessité du système dans ce qu'il a de tel, c'est-à-dire de relativement fermé, de court, je veux dire à cette antithèse de matière et de vie sur laquelle s'échafaude l'antithèse: connaissance rationnelle et intuition. Ces dichotomies outrées se répondent. De là, en cette philosophie, non parce que proche des pragmatismes, mais parce que personnellement bergsonienne. quelques trompe-l'oeil, involontairement mais subtilement créés par des dispositions de plans factices. C'est qu'il y a des cas où, a mêler intimement la langue de la science à celle de la philosophie, un des inconvénients le plus à craindre est une certaine incertitude dans l'ordonnance des perspectives, — ce trouble étant l'oeuvre par excellence, dirait-on, du génie malin qui a talent pour taquiner et comme entraver dans leur marche, et les philosophes, d'abord, et avec eux l'humanité.

-1- • ^~- dualisme psy-

On y trouve accusée l'opposition entre la .,joie" qui biologique signalerait un triomphe de la vie, et le plaisir qui marquerait un résultat de simple sauvetage on conservation. Comme si, demanderons-nous permission d'objecter, une conservation n'était pas un triomphe, un renouveau toujours varié et adapté de création: comme si-, encore, il y avait pour la vie une direction majeure, où avancer, et des directions mineures, où il suffirait de se maintenir, et qui soient vraiment à distinguer de la première ; comme si la joie, qui est sentiment, se laissait psychologiquement opposer jusqu'à irréductibilité au plaisir, qu'on dit sensation: oui, s'il y a esprit et matière adéquatement deux, — ce contre quoi nous n'avons eu cesse de protester,, en essayant de marquer des indices, des attestations de conscience, des raisons de l'inconcevabilité d'un antagonisme aussi rude1).

Dans le cas présent, ce que nous ne signalons pas comme scandalisé, mais comme amusé, Aristote, en somme, est discrètement touché par l'auteur, quand il reproche, sans nommer, il est vrai, personne, aux philosophes, — si fort qu'ils aient spéculé sur la vie et la destinée humaine — , de n'avoir pas relevé cette différence des indications données par la joie ou par le plaisir. — Aristote, constatons-nous, avait bien signalé l'indication que comporte le plaisir. Mais, en effet, si épris d'objectivité, et, par suite, de distinctions qu'il fût, il ne morcelait pas à tel point.

P. 25 et suivantes. artiste et mo-

En veine de faire contraster, une l'ois de pins, les formes raliste avec Je sentiment, — en somme toujours le statique et le

») Voir ces notes P. 63—69.

dynamique, lesquels, selon nous, ne se laissent opposer qu'avec toute espèce <le réserves —, l'auteur compare les points de vue de l'artiste et du moraliste. Mais, si loisible, nul n'en disconvient — , qu'il soit de les classer (Supérieur est le point de vue du moraliste, P. 24), ne pourrait-on incidemment observer que le moraliste est, à le bien prendre, artiste d'un haut degré, puisqu'il établit un ordre très délicat entre fies symboles très profonds, — et aussi que l'artiste, mal gré qu'on en ait. ne laisse pas que d'être, au sens le plus élevé, un moraliste sans le savoir, ou du moins sans l'afficher, si le psychique vit sous le statique, si les qualités dites extérieures sont, — seulement un peu voilées, — nos impressions intimes, si tout agencement de formes est un ordonnancement de joies, si, encore, Ton ne peut dire que la nature soit, pour l'artiste, vue du dehors, et pour cette raison toute générale que rien ne se \eit du dehors, (.n'y ayant, pas plus que haut ou bas aux cieux, dehors ni dedans irréductibles, mais seulement relatifs et gradués); et parce qu'enfin la condition de l'émotion esthétique, chez le créateur comme chez le simple spectateur^ est précisément cette prise sympathique, qui serait, si l'on était jamais sorti, une rentrée en le plus intime de l'objet, en sa connexion avec tous les ..moi", -dans cette région précisément et corr.me dans ce cœur de la vie, où s'élabore le secret de ces infinies confidences qu'échangent, communautés que nouent, et privautés que goûtent complaisamment entre eux tous les aspects de l'être, et à quoi le symbole doit toujours d'emprunter, avec tant de souplesse honnête, avec une telle assurance étrange, les intonations de sa voix, si mystérieuse et si connue ?

Aussi Eucken n'est-il peut-être pas plus autorisé que -Bergson, malgré la coutume, à présenter, en antithèse, d'un côté le philosophe du devenir, ou le moraliste, de l'autre l'artiste, dont la position subalterne deviendrait assez analogue à celle d'une manière d'historien, à celle d'une sorte de spectateur arrêté devant un spectacle arrêté, devant du définitivement donné. Certes, les penseurs qu'on vient de nommer professent tous, pour la beauté et pour la création de beauté, l'admiration la plus profonde, mais le rôle où ils cantonneraient l'artiste, si du moins on suivait sans précaution certaines de leurs réserves un peu vives, n'est pas celui qu'eux-mêmes, quand ces comparaisons de catégories ne les préoccupent plus, sont, comme il convient, les premiers à lui hautement assigner.

Vue du dehors, confesse notre auteur, la nature paraît bien se renouveler. Mais la forme d'un vivant, une fois dessinée, se répète indéfiniment; mais les actes de c|e vivant, une fois accomplis, tendent à s'imiter euxmêmes et à se recommencer automatiquement (p. 25).

N'est-ce pas le même philosophe qui insistait si heureusement sur la nouveauté des créations de la vie? C'est,

du moins, Je même, qui. a souvent opposé fie façon bien abrupte, a une hétérogénéité excessivement pure, et comme sans lien, dans les profondeurs de la durée, une homogénéité excessivement abstraite, dans le statique, comme si on la pouvait vider. — appauvrie froidement, — • des variations incessantes de la vie qui y bouillonne. Quand il s'agit justement de cette nature, dont toujours et sans fatigue, nous sommes là-dessus plus rassurés que les premiers humains selon Lucrèce, la ^nouveauté fleurit", faut-il parler d'automatisme ou même de stricte répétition?

L'auteur néglige-t-il les nuances? Non, certes, quand il s'agit pour lui d'insister sur la discontinuité des qualités et des choses, mais peut-être moins à regret quand justement le chromatisme quasi-subreptice de leurs tons noterait, avec la délicatesse d'une diaprure chatoyante, les insensibles transitions d'une continuité liée, dans le cas présent la variété même de ces formes individuelles, et, à. chaque instant, instables, qu'on nous aurait presque drésentées comme faites à la série.

Mais l'artiste ne s'hypnotise pas sur des uniformités abstraites. Parce qu'il saisit la continuité de tout avec soi et avec tout, il appréhende, de la même force, à raison même de son élan sympathique, l'obstacle, la consistance, la valeur, (valeur en tant que nouveauté, ineîfabilité et problème), de toutes les particularités individuelles, de tous les moments uniques, de tous les rapports singuliers. Si l'on nous permet ce mot des grammairiens, qui désigne les vocables attestés une seule fois, il n'y pas peut-être plus subtil appréciateur que l'artiste, des ana% Xeyôfxeva de la vie. Non qu'il les recherche pour eux-mêmes. Mais ces incomparables, par contraste, font si bien remarquer les symboles, en laissant comme butter dessus! Dessus, vraiment, sur l'écorce irréductible où s'enchâsse, comme au métal résistant et précieux de l'ostensoir, cette latente mais nourrissante et unificatrice présence de l'entre-amour universel.

Ce n'est pas. évidemment, que le moraliste et l'artiste n'aient allures assez diverses. Mais là non plus on ne saurait pousser jusqu'à l'opposition absolue. Ils sont bien plus proches entre eux, que du traitant qui les inéprise. Ils portent, (bigarrées en leurs teintes, surtout par les différences locales des sources d'éclairage), mêmes couleurs de liberté. Car, pour revenir, d'un point de vue un peu plus analytique à ce qu'on avait signalé dès le début de cette note, comme le moraliste est un artiste d'une variété très haute, l'artiste est un moraliste, très discret mais assuré.

Il n'y a pas, en effet, plus de neutralité dans l'art que dans le présent, ou dans n'importe quelle objectivité, qui n'est jamais qu'un nom du présent, cet équivoque et faux dormeur. L'art a toujours sa façon d'épouser et propager la vie. Il ne songe pas à la morale au sens étroit, et comme professionnel, du mot. Il ne concurrence pas Sénèque, ni

■ Bourdaloue, ni Berquin. Mais il a, c'est beaucoup mieux, :son sentiment communicàtif, puisque, (subconscient,* spontané peut-être, agissant toutefois), il a son choix fait sur tout, et d'une manière qui touche à pratique, puisque c'est sur le mode même le plus intime d'accueillir ou d'écarter *) tous ensembles ou tous détails, breï quoi que ce soit de concevable 2) dont se puisse occuper le coeur.

Pour ce qui est des arts extrêmes, musique et architecture, c'est diversement éclatant, et l'on s'en voudrait d'insister sur le choix de prise cosmique, donc sur l'éthique au premier chef, qu'exalte le Don Juan de Mozart ou la partition de Loliengrin, une cathédrale de Reims ou un Parthénon. 11 n'en va certes pas moins apparemment de cet art intermédiaire et mixte qu'on nomme littérature. Quant à la peinture, ne sont-ce pas ,, moralités" caractérisées que célèbrent, si je puis dire, un G-iotto ou un (xiorgione'? X'est-ce pas comme la moralité même, infiniment discrète et nuancée, parre que hautaine et complexe, de la sobre, de la simple vie, qu'interprète Velazquez? Pour la danse, dès quelle s'élève à être, comme il lui convient, un art, qui ne sent que, de la pirrhique ou de la bacchanale aux théories : hiératiques, elle exprime et elle suggère toutes les attitudes mora'es ?

P. 28. L'activité mentale do l'homme déborde son activité cérébrale. . ., la conservation et même l'intensification de la personnalité sont dès lors possibles et même probables après la désintégration du corps.

A condition que l'on fasse subir au concept de personne -an quel sens line élaboration suffisante. Mais alors le moi, dans le prerien ne dé- m{QV sens ou dans le second, n'apparaît plus du tout sur le

bute ni ne A ^ , r,t , ■ , • -\

cesse même plan, bons cette reserve, nécessaire pour éviter les

ambiguïtés, il reste que nul ne saurait adhérer à l'anéantissement strict de personne, (je veux dire de ce qui apparaît en chaque personne comme la raison même de sa conscience, non en tant que sienne mais en tant qu'énergie de pensée, au sens le plus souple}, s'il s'est élevé à envisager les ,,moi" comme un simple point de vue de l'esprit, que l'esprit seul distingue, vivifie, et déborde. Mais avouons alors que, de ce point de vue, chaque personnalité, dans la mesure où elle est distinction entre toutes autres unités et personnalités, s'estompe, qu'elle soit considérée avant ou après la mort.

Mais cette qualité d'être soi, ce n'est pas rien ! En I ce sens, cela même ne peut tout à fait disparaître. Au même sens, il est vrai, nulle individualité ne peut tout à fait ni naître, ni disparaître3), même ceile d'un point de vue:

') C'est-à-dire encore d'accueillir, mais dans un ordre de préférences (voir ces notes P. 35 n. 1 et 2).

tJ) De concevable, car d'aimable (Voir P. 131).

") C'est pourquoi Leibniz n'admettait pas que les bêtes naquissent ou

tout, de ce biais, déborde les limites apparentes de l'actualité superficielle, pour se rejoindre, aux profondeurs du virtuel, en le vivant amalgame d'une sorte d'infrangible, quoique toute ductile, durée: tout ce qui ïut sera à jamais. Mais, comme on le remarque, cela ne commence à s'entendre que sous le signe et l'hypothèse majeure de la continuité active, de ia eompénétration indéfinie, surtout si on la corrobore de celle, nullement au fond différente, des virtualités graduelles où cette eompénétration tend à se réaliser.

Bref, si Ja pérennité est pour un moi humain, elle ne l'inéluctable peut être déniée, en le même sens, je ne dis pas seulement au c™exfstence a moi des bêtes, mais à tous les aspects successifs, à toutes les phases de conscience de tous les „moi". C'est, il est vrai, retrouver et suivre une fois de plus, — pour le plus ample des cas peut-être actuellement concevables — l'alliciance des synthèses qu'on imagine Faites, l'hypnotique despotisme des mirages de coexistence (sans quoi nulle succession même ne s'entend), et de présent1).

Cette convergence décrétée, mais aussi spontanée que la vie, par quoi nous constituons le présent, posant du coup l'actuel et le monde, nous la retrouverons partout, comme la présence, l'entremetteuse inévitable. Le ,, symbole" en est un aspect, de cette concentration tentée, forcée, ni vaine, ni juste. Et si l'on pense en éluder l'arbitraire en doublant le présent de passé, le temps abstrait, de durée concrète, l'actuel et le réel, de virtuel : c'est y répliquer le présent et ses convergences encore. Mais on tâche à l'amenuiser par le sens du graduel subtil, on recourt phansaïquement, ou naïvement bien plutôt, (car cette hypocrisie est naturelle, c'est la comédie dramatique de la pensée même), on recourt donc à des présences diluées, approximatives, à des virtualités indéfiniment enveloppées, et comme calfeutrées par la discrétion multipliée de leurs implications étroites; au dosage qu'est la quantité; au voile changeant du continu: mais, tout miroitant qu'il palpite, il n'en reste pas moins diaphane : c'est le rêve de convergence et l'illusion de présent toujours. C'est, au fond, sous un nom moins grossier, comme une reviviscence obstinée de cette déclinaison conjuguante — (hâtons-nous d'en rire, avec Cicéron, pour n'avoir pas bientôt à pleurer d'une telle misère qui nous reste a tous commune) — qu'Épicure était bien amené a avancer dans ses atomes, s'il ne voulait pas qu'il lui demeurât impossible d'en faire jamais quoi que ce fût. Nous ne nous libérons point de la tyrannique ivresse de la cohérence. — De l'incohérence alors, dirons-nous? — Oui n'en est. comme le virtuel, du réel, qu'un traître repli plus intime.

 r — mourussent à proprement parler (Lettre à Basnage; œuvres, éd. Gerhardt

t. IV, p. 474).

') Voir ces notes p. 42 et tous les passages, marqués à l'index, sur

le rêve vital.

Les Pontifes tiraient leur nom, en la Rome première, d'une vieille fonction constructive. Que la spéculation de luxe pontifie, ou que l'humble besoin cherche à passer jus.qu'auprès du bien rêvé, là toujours est le métier de pensée: jeter des ponts inconsistants entre de mouvantes berges, vraiment sur d'autres inconsistances. C'est beaucoup de bruit et d'agitation pour une creuse fantaisie d'ombres. Lt pourtant ce n'est pas rien. La valeur reste indissoluble. Vertige dit cinesthésie. Lambées de vent pour l'épidémie, que tout ce trouble. Vie pour l'organe dont c'est le souffle. Plus intime même, et, en un sens, plus robuste qu'il n'apparaît, ce mouvement, comme vague et fou, carrousel de pâles tendances, carnaval de masques chimères : c'est le sanguin élan du coeur. Car sous quelque aspect, pauvre ou sain, que veuille se révéler la vie, du moment qu'en nous elle subsiste, c'est que nous l'aimons toujours. P. 48.

toute notation Sans doute le cérébral n'exprime que métaphorique-

est métaphore ment, en quelque sorte, les allées et venues de l'esprit. Mais cela vaut aussi de deux points de vue quelconques comparés. L'un n'est jamais par rapport à l'autre qu'une transposition de fortune: en une autre langue, sur un autre instrument, avec autre timbre, autres harmoniques, et en partie autres suggestions, autres connexions des pensées, et sentiments, et mouvements esquissés dans l'intime par l'auditeur. 11 demeure que le point de vue psychique est, sous les plus saisissants des rapports, plus large que le point de vue cérébral qu'il englobe, bien que toujours inadéquatement, de même qu'une traduction n'équivaut jamais à l'original. L'opposition cérébral-psychique, n'est, comme l'opposition plus large matière-esprit, qu'un cas l) (des plus

l) Si l'esprit, en effet, déborde le cérébral, on peut en dire autant du mental personnel par rapport au cérébral. Ce mental personnel est un autre aspect du cérébral, plus intime, il est vrai, parce que mieux saisi sous le rapport de la connexion-opposition avec le point de vue de l'esprit relativement sur-personnel, ou relativement transcendant. Bref le moi est une unité factice comme toute unité, tout statique. S'il n'est jamais strictement, il ne cesse non plus jamais strictement d'être, et il est légitime d'insister sur la possibilité de s'élever à des points de vue plus larges que le point de vue strictement personnel. En revanche ne serait-il pas dangereux, et équivoque, de dépasser le point de vue commun et scientifique, qui considère la personne expérimentale, tout en continuant, néanmoins, à parler de la personne comme s'il s'agissait encore de la personne expérimentale.

Je le sais bien, Bergson estime que le souvenir spirituel appartient à la personne, au moi du sens commun, mais il semble n'être jamais arrivé à montrer que ce souvenir fût absolument distinct des imaginations sensibles et de ce qu'il nomme matière. Voir dans ces notes p. 65—69. D'où, à notre sens, l'inexact, l'imprécis, le brumeux de ses expressions relatives à la survivance personnelle, comme à l'existence radicalement distincte de la matière et de l'esprit. La querelle vise plutôt l'énoncé que l'intention. L'on n'y saurait insister que pour ôter prétexte à dérobade à l'adversaire commun, je veux dire à cette forme de matérialisme qui resterait délibérément exclusif et court, théorie tronquée, conscience à l'arrêt.

intéressant, il est vrai, pour notre orientation vitale), des coupes toujours un peu arbitraires que nous opérons dans la nuanciatîon quasi-continue du spectre ,, conscience", des indéfinies gradations de l'objet (ou dégradations du dynamique en statique), de la valeur, du bien, du mirage où préfère se refléter l'esprit, c'est tout un, puisque l'objet n'est qu'une valeur, c'est-à-dire une amabilité de soi que le regard conscient choisit de fixer, un mode de préhension ou l'esprit s'acquiert, un aspect de cette vorjoiç vorjoeœç aristotélicienne qui est, en même temps, du point de vue du platonisme, le bien supérieur même à l'être, alpha et oméga de la vie sous l'aspect, à la fois, du jaillissement relativement spontané, et de l'attrait au but, dans l'implication active la plus incessante, la plus je ne dirai pas polyphonique mais polycinématique de toutes les courbes d'être, ou, sous une expression plus motrice, de toutes les directions de l'élan.

P. 85. La psychologie date d'hier. si la psycho-

Comme science. En tant qu'intuition et qu'art, elle est logie est d'hler bien plus ancienne que toute mathématique, mais moins rigoureuse en son exposé mort, monnayable. C'est pour être trop riche qu'elle se laisse moins communiquer: ainsi les les progrès s'y font plus lents. Platon, Augustin, Pascal n'ont-ils pas eu sur l'âme des vues tout aussi géniales que Galilée* ou Newton sur le monde des corps? Mais la notation est restée trop simple pour des réalisations conscientes si complexes, trop visuelle pour traduire un ordre dont s'éloigne moins imparfaitement le sens moteur.

Assouplir, a la fois, la notation/en utilisant, sans dédain dupé, les progrès du notionnel, l'enrichir par une utilisation plus large de style moteur, ne seraient-ce pas pour ses progrès deux des conditions essentielles? En d'autres termes, mieux distinguer les plans divers de conscience pour éviter ces équivoques qui retardent et étroitement entravent l'accord des philosophes; mieux faire appel à la sympathie motrice pour la communication de l'acquis, du positif, du vivant de l'expérience: poursuivre ainsi Leibniz, Hegel, mais en propageant James : cette méthode, si elle est complexe et délicate, ne repaierait-elle pas tout par sa fécondité?

P. 141. S'il n'y a entre le souvenir de la sensation et la sensation elle-même qu'une différence de degré, la sensation deviendra souvenir avant de s'éteindre.

11 n'y a pas simple différence de degré dans la per- comment se ception ; il y a différence de degré dans la conscience de souvenir est durée ou de prise. Toute sensation, si faible soit-elle, est un maximum de conscience aigui'1 de durée, c'est-à-dire un maximum de conscience dans une certaine ligne, dans un certain courant, (maximum qui répond à notre plus grande approximation, dans la ligne envisagée, par rapport à l'idéal, au futur, bref au réel l) ; tout souvenir, si lort qu'on le veuille,

l) Voir dans ces notes 72 et 74 n. 1.

VOl

reste un sous-maximum de conscience de durée par rapport à la sensation correspondante.

La différence n'est pas surtout dans le relief du perçu, mais dans la force d'application à ce relief, dans la ferveur de l'embrassement, toujours inférieure, au moins en acuité, dans le souvenir, à ce qu'elle est dans la sensation, (bien que certaines sensations ou relations connexes à cette sensation centrale puissent, dans le souvenir, trouver éventuellement plus de jeu que dans l'événement chef). De là l'impression caractéristique dépassé, qui s'obtient par comparaison avec la prise singulièrement plus active, plus impétueuse de ce que nous nommons présent.

Or, dans la conscience qui perçoit le passé comme tel, il y a toujours assez d'éveil pour qu'elle embrasse de la même attention, (complexe et, il est vrai, inégale), du présent, — de quelque ordre que ce soit, peu importe, — et que cette comparaison s'établisse*. L'âme va au présent et comme se détourne du passé, au moins par l'ensemble d'ellemême, quelque attention qu'elle fasse au passé, qui ne reste jamais qu'un évanouissement pour elle, au milieu des jaillissements éclatants du présent. Quels que soient le présent et le passé, ce qui distingue le mieu* ces consciences diverses, c'est cettedifïérence d'attitude, à tension croissante, par rapport à un présent qui, en tant qu'opposé au passé, est toujours un peu du futur, ou à tension décroissante, par rapport au passé même quand on s'efforce de le retenir, cet effort n'étant qu'une tension partielle, quasi-digitale, de la conscience réfléchi à côté de la détente générale de la conscience directe.

Peu importe la mélodie jouée par l'objet perçu, aiguë, vive ou sourde. Le souvenir l'atteint toujours comme périphérique ou tendant à la périphérie du thème actuel qui se déploie en la conscience, tandis que la sensation l'appréhende comme centrale. C'est là toute la différence du passé comme tel au présent. Le présent, si insignifiant qu'il soit, est toujours l'âme du thème, le chant, l'élan du rythme, dont le passé n'est que l'accompagnement subalterne, le retombement du rythme, la partie lourde, le contrecourant. Le passé est toujours comme la coquille, ou, si l'on veut, le corps, mais encore et toujours la lourdeur, le point d'appui, fût-ce la lourdeur énergique et forte, de ce colimaçon nomade qu'est l'être conscient, et le présent est comme l'amorce, le but, incessamment désiré, censé atteint, et dépassé.

P. 144. Le souvenir d'une image n'est pas une image.

L'expérience proteste. Voir ces notes p. 65 — 69.

C'est surtout par la conscience de la simultanéité que

naissance certaines sensations sont appréhendées comme présentes,

l'écho d'autres présences renforçant le sentiment de chacune

d'entre elles. Dans la fausse reconnaissance l) (chapitre Y

*) J'ai eu plusieurs fois, enfant et homme, l'expérience de ce phénomène qui m'a laissé un souvenir, je crois, précis.

fausse recon-

p. 117 — 161), cette conscience du simultané défaille, et c'est pour cela ijue le présent vacille a nos yeux du côté du passé. Elle défaille, parce que la vivacité de l'attention portant sur une portion de notre conscience actuelle est si brûlante qu'elle fait comme craquer la continuité ( — qui n'est au reste jamais qu'approximative et, en réalité, le résultat d'une simplification confuse — ) des simultanéités présentes, isolant ainsi, au moins à demi, la portion considérée: elle est appréhendée en elle-même de façon si aiguë qu'il ne reste plus qu'un sens ëmoussé des présences simultanées, et comme c'est surtout appuyé à cette conscience des simultanéités que le présent prend comme son aplomb de présent, ici il y a vacilleraient et nous n'avons plus l'impression accoutumée de porte à-plein, d'équilibre. Quant à l'impression de fermeté moindre qui, bizarre, s'y substitue, nous la baptisons impression de passé si nous sommes plus enclins à l'étiqueter d'après la nomenclature des temps, relativement extérieure, intellectuelle et de tendance comme visuelle, le présent qu'on oppose au passé ressortissant a l'étendue ') dont la forme visuelle est la plus familière a notre attention réfléchie et à notre langage; nous l'appelons plutôt vertige de rêve, si nous sommes portés, davantage, a chercher un nom dans le genre plus subjectif, plus intérieur, plus vécu, plus moteur, qui renferme les contraires: rêve et éveil.

Verlaine a bien note l'impression de discontinuité par rapport au reste de notre vie consciente, même la plus actuelle, dfie, dans le phénomène en question, a l'acuité même du détail envisagé:

l'n instant a la fois très vague et très aigu,

Ce sera comme quand on ignore des causes.' (Caléidoscope).

C'est si aigu que cela s'isole des simultanéités approximatives qui feraient cadre. Aussi ne sait-on plus a quoi le rattacher. Ce n'est qu'un des cas extrêmes de la réciproque de l'adage: pluribus intentus, m in or ad singula sensus. L'attention, excessivement engagée d'un côté, perd presque complètement son ampleur synthétique, qui, d'ordinaire, établit les repères du présent et le constitue tel.

Il arrive, dans un état de très grande faiblesse corporelle, non douloureuse, soit au cours d'une maladie, soit encore dans un début de convalescence, qu'on so.t si uniquement livré a une impression auditive, visuelle, qu'on ait comme l'impression, plus forte qu'on ne l'eût jamais imaginé, d'être la voix, la forme dont on est alors comme tout entier hi perception'). N'est-ce pas un phénomène psychologique extrêmement analogue, sous un rapport, a celui de la fausse reconnaissance? Dans les • deux cas, en effet c'est l'en-

*) Voir dans ces notes p. 31.

v) Cela aussi je l'ai éprouvé, même récemment.

cadrement coutumier qui manque; la vivacité de l'attention rejette (c'est-à-dire, à mon sens, appréhende avec une justesse moins indifférente et plus fine parce que plus partiale), repousse donc, sur un plan plus éloigné que d'habitude (précisément parce que la vue du détail actuellement envisagé est plus aiguë), les simili-contemporanéités, d'ordinaire prises comme continues en tout l'ensemble et de même plan.

Dans le cas de la très grande faiblesse corporelle, c'est surtout du côté des impressions vitales qu'il y a quelque chose de changé : l'attention, moins occupée par elles que d'habitude, atteint (c'est-à-dire, en l'espèce, prend ensemble et confond) moins de simultanéités, et ainsi elle nous laisse, sans le large support du ,, sujet" senti, comme livrés a l'objet, ou se transporte et se fond toute notre conscience d'activité subjective amincie: d'où cette impression qu'on est ce qu'on perçoit.

Dans le second cas, celui de la fausse reconnaissance c'est plutôt du côté des perceptions dites extérieures que manquent les simultanéités, les confusions ordinaires traitées en simultanéités, parce que l'attention aux objets est devenue d'autant moins étendue que plus aiguë. Et le détail saisi, coupé du continu et comme du continent, dirait-on, des autres impressions objectives, nage, quasi-insulaire, vague, épave, ,, bateau-fou", désimultanéisé, par là soustrait à ce monde des coexistences grâce auquel, justement, le présent est senti comme tel.

Quant à expliquer la fausse reconnaissance par un souvenir du présent, en doublure, cette solution bergsonienne — dérivée, non d'une observation personnelle du phénomène, auquel l'auteur déclare n'être pas sujet (P. 158), mais d'une théorie un peu forcée sur les rapports de la perception et de la mémoire, déjà exposée en son livre ,, Matière et Mémoire", — elle a, ce semble, le défaut, ou de dire peu, si l'on prend ici présent au sens large (ce dont il ne paraît pas d'ailleurs être précisément question), ou, si on l'entend comme elle sonne, d'être peu conciliable avec ce sens très juste qu'a d'ordinaire l'auteur de ce que le présent n'est qu'une limite abstraite1).

1) Il est vrai qu'ici Bergson n'admet pas qu'on réduise le présent à une simple abstraction, mais y voit précisément le miroir mobile qui réfléchit sans cesse la perception en souvenir (P. 144.) Selon lui, en effet, le présent se dédouble à tout instant, dans son jaillissement même, en deux jets symétriques dont l'un retombe vers le passé, tandis que l'autre s'élance vers l'avenir (P. 140). Son raisonnement se base sur une série de simultanéités entre la formation du souvenir et celle de la perception, la première n'étant jamais postérieure à l'autre, mais sa contemporaine (Energie Sp. P. 138). Il ne servirait à rien de dire qu'on ne pense pas à de la simultanéité ponctuelle: la simultanéité en série prête tout autant à objection. Toute contemporanéité, en effet, tout parallélisme temporel, même d'un développement, implique, non moins qu'un synchronisme ponctuel, tout le raccourci d'une unifi-

C'est supposer aussi de perpétuels duplicata instantanés de la perception en son souvenir, son image virtuelle (P. 144) qui la suit comme l'ombre (P. 1 38), alors que la conscience, d'accord avec la réflexion, nous révèle seulement la continuité temporelle de la perception et du souvenir, sans simultanéité absolue des deux, ni doubles stricts. Selon l'auteur, dans le cas de fausse reconnaissance, l'esprit prendrait exceptionnellement conscience de ce dédoublement (P. 145) qui est en fait, bien qu'inaperçu, de tout moment (P. 144). Mais il y a, ce semble, erreur sur la donnée même. On aurait tort, en effet, de supposer que la fausse reconnaissance se présente d'abord et soi proprement „ donnée" comme une impression double, et qu'on y éprouve, — même accompagné de la conscience qu'il s'agit d'une seule et même personne, — un sentiment de dualité (P. 149), ainsi que l'auteur interprète, inexactement selon nous, un témoignage étranger. L'impression, ou plutôt l'inférence, d'une répétition, est comme une suite déjà et une dérivation de l'impression du passé, et cette impression, — déjà toute pénétrée de réflexion, — dite de passé, provient, non de ce qu'on a sensation double ou comme double, mais proprement de ce qu'on pousse vers (et fait tomber dans) le cadre passé ce qui apparaît ici décentré, désimultanéisé, mais pourtant donné, et qui, ainsi, ne se prêtant ni à être attribué au présent, à raison de l'éclipsé du sens des simultanéités, ni, •naturellement, à être attribué aux possibilités du futur, puisqu'il a, et vivement, le caractère objectif d'expérimenté, de possession irrévocable, est par là même aiguillé vers le passé par une sorte de conclusion implicite, résultat d'une manière d'élimination, au reste, spontanée et toute rapide, des autres cadres coutumiers.

Ou, pour reprendre la même observation (mais en mettant cette fois, plus justement l'accent sur le caractère de spontanéité relative que prend cette impression et ce rejet presque immédiat au passé ; en insistant, plus profondément qu'à l'instant même, sur la justesse profonde et la •délicatesse, en réalité particulièrement sensible, de cette impression, dite de reconnaissance et si improprement taxée de fausseté): dans les cas en question, l'impression ,,déjà" n'est pas celle d'une doublure : c'est l'impression même du présent- passé, je veux dire du présent fuyant au passe de tout son poids, d'autant plus perceptiblement que, par exception, il ne se laisse pas accrocher à la fixité apparente et comme plus large d'une sorte d'état, d'établi et

cation excessive, toute la réalisation chimérique d'une limite, qu'est, inévitablement, si assoupli qu'on le fasse, le régime statique des coexistants. Je sais bien que l'illusion de présent est inéluctable (voir dans ces notes P. 42 et 145), mais elle a comme des degrés et il semble être du psychologue de lutter contre la fausse simplicité de ses apparences premières. (Voir dans ces notes P. 96 et la note I au texte de l'Annexe).

de plateau de présent, grossièrement échafauclé sur des

nuées grâce à un assemblement confus, à un amas trouble 1 de creuses simultanéités1).

Bref cette impression si aiguë que nous ne pouvons pas la classer parmi les rondeurs un peu bon-enfant des vulgaires et vagues présents ordinaires, elle se fait sentir comme du ,,déjà", comme du passé, parce que nous n'y rencontrons pas cette cohérence et comme pseudo-égalité grise (avec d'autres présents), que nous attribuons d'ordinaire à l'actuel. Et l'explication de notre impression par l'hypothèse d'une répétition, quand nous la formons, n'est qu'une tentative d'élucidation réfléchie, consécutive à l'expérience directe de l'anomalie troublante, postérieure à ce sentiment comme immédiat de simple étrangeté, loin qu'une répétition véritable ait été le point de départ du bizarre phénomène éprouvé.

Ce n'est pas à dire que Bergson n'insiste avec beaucoup de finesse sur cette étrangeté qui accompagne le phénomène, et sur une des conditions de l'impression d'étrange, à savoir la rupture de cette impression, isolée, de durée, avec les durées environnantes. La situation est détachée de tout (P. 1*59): s'il s'agissait de tout le reste de l'actuel,. on ne saurait mieux peindre2).

Mais restait, au lieu de chercher l'explication du côté d'un souvenir présent, doublant la perception, a exploiter cette veine de l'étrangeté. On aurait reconnu, en effet, que le phénomène dit de fausse reconnaissance n'est qu'un cas extrême de cette impression générale d'étrangeté. Partout ou il y a étrangeté sentie, l'explication est de même sorte: la vivacité de la surprise a atténué la conscience des simultanéités, détaché, enlevé telle impression, comme isolée, par-dessus les autres, rompu l'égalité apparente des niveaux et fait ainsi ressortir une partie du champ perçu comme exorbitante, comme une présence qui serait seule,, qu'alors on ne serait plus autorisé par l'habitude a appeler

1) Comme on ie voit, (et l'on nous excusera, mais nous ne faisons qu'exprimer notre pensée avec franchise,) si l'esprit précis, réaliste qui veut du ponctuel, du présent, est un pontife d'inconsistances ainsi que nous le notions plus haut (p. 145) il rappelle singulièrement aussi Zeus assembleur de nuages. La grande vanité de l'oeuvre balance la vanité de l'artiste. Et il n'y a rien de moins solide que la solidité, croirait-on marmoréenne, de ceux qui, méprisant un peu vite les réflexions et les nuances, se vantent de tabler uniquement sur des chiffres et des faits. Ce réalisme enfantin - tout éloigné, il est superflu de le dire, de l'attitude bergsonienne - est aussi risible et, à notre époque, plus triste que l'assurance des magiciens antiques en leurs gestes tout efficaces. Mais le positivisme non exclusif n'est pas du tout condamné à d'aussi frustes contentements.

2) Que l'avenir soit „clôs" apparaît bien moins juste, puisqu'on s'attend au contraire, du moins assez communément, à ce que cette bizarrerie s'étende à toute une série successive d'observations, d'attentions, comme l'auteur l'a entrevu quelques pages plus haut: on sent, en effet, inévitable la reconnaissance à venir (P. 147), c'est-à-dire le développement même du phénomène.

présence ni réalité, et pour laquelle on cherche un cadre du côté du passé ou du rêve.

Ou, plus exactement encore, (excusons- nous d'y insister, mais la question mérite qu'on fasse effort pour l'éclaircir, sans crainte de quasi-redites, lesquelles se précisent en se renouvelant): l'acuité de l'attention, amenant une meilleure distinction des plans, brise le mirage des coexistences, dont l'approximation pouvait être prise, auparavant, pour rigueur par une conscience moins éveillée: du coup, rien n'est plus présent-et c'est le vrai-, et l'objet même qui se trouve appréhendé violemment à part, on le sent très fidèlement passé1) parce que l'objectivité, comme telle, qui est du donné, n'échappe pas à cette déchéance de n'être jamais que dn passé pour le sujet, qui va toujours vers l'înatteint futur: dès qu'il atteint, il n'a que pensé atteindre, et si, comme dans le cas dit de fausse reconnaissance, il est particulièrement lucide pour son objet, il voit fuir sa proie qu'il allait saisissant, mais qui ne se saisit pas. Ce cas n'est, en effet, qu'un des nombreux, ou ce qu'on appelle morbide est comme une exaspération de vie, élevée, au moins sous un rapport, au-dessus du niveau moyen d'engourdissement qu'on qualifie de normal et de sain.

Cette interprétation se trouve en singulier accord avec ce que nous avons observé de la connexion générale de l'altruité (dont l'étrangeté n'est/ qu'un cas saissant), avec le passé. On pourrait ajouter: avec le pénible, l'impression de fausse reconnaissance ayant, comme le suggère assez le sens de l'inévitable qui ne laisse pas souvent de s'y joindre, et comme le dit l'expérience (à côté peut-être de l'aspect amusant de toute surprise, amusement, ici, généralement bien voilé, pour une raison à laquelle on ne tardera pas à toucher), un goût, au total, plutôt pénible légèrement-)-

Resterait à expliquer pourquoi l'étrange, étant sentiment de passé, n'est pas toujours pénible, (comme les connexions sur lesquelles nous avons antérieurement insisté porteraient à le croire3). C'est par la raison pour laquelle il y a (\o^ souvenirs agréables, je m'explique: le souvenir a toujours un peu du regret, mais il tient aussi de l'espoir, comme la nostalgie qu'il incarne').

Si le ton psychique du sujet est plutôt faible, l'impression pénible, (dans la surprise, qui est, avons-nous dit. impression de passé dans la mesure où elle est impression d'objectivité,) tend à dominer: l'impression joyeuse, si le ton psychique est fort. L'étrangeté de la ïause reconnaissance est, avec prédominance5), comme un malaise (mêlé,

1) Voir danc ces notes P. 32—34.

2) Plus haut P. 36.

;;) Même référence qu'à la note précédente.

4) Voir dans ces notes P. 36.

"') On ne parle naturellement ici que de la prédominance superficielle, ou de la sphère des impressions les plus phénoménales, sans préjudice des réserves faites ailleurs sur le nom plus protond des peines.

au reste de plaisir toujours un peu, puisqu'il reste, même daps l'impression de passé, quelque conscience). — Mais Vétrangeté de toutes les surprises hors ce cas extrême? — Cette étrangeté* est généralement pénible aux déprimés et aux animaux, (nous l'avons noté en étudiant la raison du riie); elle est avec prédominance agrément aux psychismes humains sains et forts, qui, dans la surprise, sont bien sensibles à l'infinitésimale mélancolie de tout passé, de tout souvenir et, c'est la même chose1), de tout regret, mais sont, à l'ordinaire un peu plus sensibles encore au rebondissemeut d'activité, que le souvenir déclenche, plaisir qui, dans un cas d'activité particulièrement vive, se traduit en rire. Ainsi notre explication de la fausse reconnaissance est cohérente à celle du risible, parce qu'elle l'est à la connexion que nous avons remarquée entre rupture de synthèse, objectivité, passé et peine, d'un côté, comme, de l'autre, entre activité synthétique, présent animé de futur, et joie.

En résumé, le nom de , , fausse reconnaissance" n'est pas des plus heureux. Bien plutôt, — je crois que ceux qui ont et expérimenté le phénomène, et réfléchi sur l'illusion que comporte toute apparence de présent, en tomberaient avec nous aisément d'accord, — cela devrait être estimé pour une connaissance assez véritable, un de ces cas où la maladie, ici infinitésimale, ne pervertit pas, mais accroît la sensibilité (jusque là nous sommes d'accord avec Bergson); non pas, toutefois, reconnaissance exceptionnelle d'un souvenir qui doublerait toujours, bien qu'ordinairement inaperçu, la perception; mais le démasquage d'un passé camouflé en présent, la reconnaissance, sous le loup du présent, du présentpassé, de ce passé qui, dans la foule des autres passés déguisés en présents aussi, cohue quasi-simultanée et concertante, faisait sa figure coutumière de présent, en tenait le prestigieux rôle et qui, soudain pris à part de cette tourbe, oripeaux arrachés, apparaît, faux-présent évanoui, dans sa pauvreté croissante de passé passant toujours.

Proposons donc, pour ce phénomène, un nom nouveau, qui rappellerait, c'en est le cas, ces interversions subtiles,, ce chassé-croisé de déguisements où se sont complu de tout temps, sans attendre Marivaux, les surprises de la durée, jeu du présent et du passé: c'est le faux présent démasqué.

P. 195. Xe pourrait-on pas dire que les sensations sidu d'émotion périphériques que l'analyse découvre dans une émotion sont toujours plus ou moins symboliques des

•.perception, ré-

1) Voir dans ces notes P. 36 et n. 1, et P. 42 (sur la nostalgie du souvenir). C'est parce que le souvenir est très fort comme fut intense l'acte, que, dans le cas du criminel, la nostalgie, même physique, prend tant de violence qu'elle tend, souvent efficacement, à ramener le meurtrier dans le cadre de son forfait. Dans un sens plus général, mais non moins rigoureux, c'est cette humeur nostalgique du passé psychique, du souvenir, qui est le principe même de l'habitude. (Tant tout est tendance à vaincre pour persister. Tant tout est goût effréné de vie).

•représentations auxquelles cette émotion se rattache et dont elle dérive?

C'est même un rendu pour un prêté, les représentations n'étant qu'un symbole assourdi et engourdi des affections vivantes dont elles ont initialement procédé, qu'elles ont été jadis avant de devenir de simples résidus somnolents qu'on affecte de ne considérer plus, dans la vie rapide et brutale, que pour leur valeur d'opposition les uns par rapport aux autres, comme des étiquettes qui distinguent les divers aspects de l'expérience, ou mieux comme des poteaux indicateurs de routes différentes, comme des aiguillages divers, en termes plus dynamiques encore, comme des sortes de trains de bateaux à destinations variées1).

P. 195. Nous avons tendance à jouer nos pensées.

Et même chacune des qualités perçues, et, par là, à leur 'restituer leur vie, leur valeur propre d'affections originaires, à les remplir de leur saveur ou amertume, rudesse ou mollesse première, à les reconvertir, en ces modes nuancés de bien ou de mal-être qu'elles ont été. On isole trop d'ordinaire (comme l'objet du sujet, le présent, du passé, et le passé, du futur) l'aspect représentatif dans la perception ou la sensation, de la conscience affective plus ou moins joyeuse, plus ou moins pénible, parce que plus ou moins aisée, je veux dire croissante, dont la représentation n'est que le souvenir et le prolongement à demi amorti.

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