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CHAPITRE II Notes sur „Matière et Mémoire4* l

P. 2. Tout se passe comme si, dans cet ensemble d'images que j 'appelle l'univers, rien ne pouvait se produire de réellement nouveau que par l'intermédiaire de certaines images particulières, dont le type m'est fourni par mon corps, stricte nécessité jje ce que pacte dit volontaire car c'est de lui qu'il

nulle part 1 ^ . - .A

est question — parait produire du nouveau, s'ensuit-il (pie, dans la successsion des phénomènes du monde considéré comme indépendant des personnes, il ne puisse rien se produire de réellement nouveau, mais seulement de ,, déterminé", par une sorte de nécessité inéluctable? Nullement, si l'on admet, avec Boutroux, que les ]ois de la nature n'ont nul caractère de nécessité absolue, et si l'on avoue même que la nécessité rigoureuse ne peut être conçue parce qu'elle supposerait une détermination achevée des phénomènes, donc l'existence d'absolu, d'immuable, de statique, ce serait même le cas de dire d'une indéfinie multitude d'absolus, d'immuables, de statiques: bref cette notion prise en toute sa force n'est, comme toute notion, qu'une limite abstraite épaissement réalisée par un mélange peu méthodique du donué et de la réflexion.

Bergson ne veut-il que souligner la spontanéité des vivants? Il ne fait en réalité pas plus, bien que le mot d'images, dès la page 1 1. 4, expose aux ambiguïtés futures.

P. 3. Pour que ce tte image que j'appelle ébranlement cérébral engendrât les images extérieures, il faudrait qu'elle les contînt d'une manière ou d'une autre et que la représentât i on de l'uni vers matériel tout entier fût impliquée dans celle de ce mouvement ni olécul aire.

deuxgseensa ., Image" y est pris d'abord au sens d'objet matériel

qui, du côté subjectif, n'est qu'une image mais est considéré comme une chose, puis, au pluriel, au sens de représentation subjective ayant un contenu d'objet, mais envisagé, non comme une chose, simplement comme indice d'une chose: bref, l'accent ue peut porter de même sur le côté objectif et subjectif dans les deux emplois du mot, lesquels, ainsi, ne s'équivalent pas. Aussi la contenance dont il s'agit ne saurait-elle se référer à contenant et contenu tout à fait homogènes, qui soient images au même sens, sur le même plan, et ,, représentation'' n'apparaît pas légitimé dans la seconde partie de la phrase : il ne le serait que si ,, image", en son premier emploi, avait eu un sens aussi fortement subjectif que dcins le second, tandis que dans le premier cas, il s'agissait de représentation considérée comme objet, d'objet (interprété par une philosophie idéaliste comme une simple image), et, dans le second cas,

i) On se réfère pour la raison indiquée p. 2. n. 1 au texte de l'édition de 1896.

de représentation proprement dite, considérée comme telle. l'accent ayant à être mis sur l'opposition relative de cette représentation à la réalité de l'objet, qu'elle est alors bien plutôt dite révéler qu'affirmée être. D'où la gêne du lecteur. 11 est à noter d'ailleurs que Bergson vise ici non seulement une génération, une sorte de cansation stricte des images extérieures par l'ébranlement cérébral, mais même leur simple conditionnement:

P. 4. Xi les nerfs ni les centres nerveux ne pe uvent conditionner l'image de l'univers1).

L'auteur, dirait-on, a glissé d'un sens d'image à un antre, et d'engendrer à conditionner.

Sur cette preuve, de fait peu convaincante en cette forme, l'auteur éprouve Je besoin de revenir:

Comment mon corps en général, mon système nerveux en particulier, engendrerait-il tout ou partie de ma représentation de l'univers? Dites que mon corps est matière ou qu'il est image, peu m'importe le mot. S'il est matière, il fait partie du monde matériel, et le monde matériel par conséquent existe autour de lui et en dehors de lui.

Dans l'ordre logique, oui, car le corps matériel n'est conçu comme tel que si déjà L'on a idée du monde dont il est partie, mais, dans l'ordre d'existence, la représentation subjective du monde est-elle antérieure à la réalité objective de mon corps, autrement dit: sans mon corps et avant tout ébranlement nerveux, non conçu mais donné, puis-je imaginer le monde V Voilà proprement ce qui est en question. L'illusion de la preuve est dû au glissement de l'ordre subjectif à l'objectif. Inutile de transcrire le second membre du dilemme: s'il est image. On n'y trouverait rien de pius qu'en l'amalgame signalé plus haut, simple autre aspect du procède employé dans le traitement la première hypothèse. La conclusion a la même efficace que l'argumentation: représentation y est opposé à action, on serait porté à croire: indûment, puisque tout objet était censé pouvoir être désigné sous le nom d'image. Si c'est bien au même sens qu' ..image" ou ,, représentation" est employé dans tout le passage, pourquoi ces termes ne s'appliqueraient-ils pas aussi justement à l'action qu'au corps?

('as assez bergsonien, ces ambiguités ne nuisent (pie peu à la suite du chapitre, la thèse restant plus solide que la forme de la démonstration. La pensée demeure juste en ce sens: le cerveau fait partie du monde extérieur: il n'en est donc pas la cause, ni la condition. Mais n'est-il pas condition de la perception, de la connaissance psychique <pie nous avons des images extérieures? Voilà ce qui n'est pas exclu. Même pour l'idéalisme, le cerveau est condition

M Mais page 7 on lira: Ma perception est donc fonction de ces mouvements moléculaires (de mon cerveau), elle en dépend.

de perception, sans être condition du monde extérieur dans son ensemble; on ne peut comparer, en effet, que dans le même ordre, (ici l'objectif), que cet ordre soit ou non interprété par un réalisme ou par un subjectivisme, qu'il soit tout entier commandé par des vues matérialistes ou idéalistes, spontanéité P. 5. Comme plus tard, p. 18, où ,, action réelle" est opposé

Site"1 re bien absolument à ..réaction nécessaire", l'influence de mon corps sur d'autres objets est appelée réelle, comme si l'influence d'objets qui ne sont pas corps vivants les uns sur les autres n'était pas réelle. Il n'y a qu'une différence de modalité, de plus ou moins de spontanéité.

Ib. Les démarches possibles lui sont sans doute suggérées (à cettte ., image" qu'est mon corps) par le plus ou moins grand avantage qu'elle peut tirer des i m âges environnantes.

Cela est dit en un langage un peu déconcertant, comme -i le corps usait de réflexion et de choix contrairement à ce que Bergson entend justement établir Est-ce à moD corps que ces images marquent son influence éventuelle, ou n'est-ce pas plutôt à ma pensée qu'elles suggèrent les démarches possibles de mon corps, mais Bergson s'il prenait les choses ainsi, n'éliminerait pas si facilement qu'il le fera, notamment p. 28, la genèse de la perception. Il faut pour lui qu'il y ait comme un choc direct des objets et de nui liberté et que ma perception ne soit qu'une détermination choisie, une spécialisation de cette perception-mouvement qui serait identique aux choses.

Après une série de fort belles pages (6 — 15), apparaît soudain p. 16, (là où Ton attendrait la simple constatation de la complexité du cerveau et des réserves de mouvement qui s'y concentrent et combinent), un pouvoir de choix qui peut étonner, d'autant qu'il paraît supposer (et est effectivement expliqué par) une simultanéité de possibilités, au premiei abord déconcertante sous la plume de l'auteur qui sept am plutôt, décelait déjà avec tant de pénétration l'étrange illusioi qui recouvre, dans la croyance à la liberté d'indifférence cette apparente simultanéité de possibilités d'action diverses Il n'y a qu'à s'y reporter.

Aussi ne faut-il, sans doute, entendre, ici comme là, le I mots choix et sélection que d'une spontanéité relative, no d'une liberté absolue, perception De nouveau l'auteur glisse et revient à la démonstratio

fondamentale: percevoir n'est pas avant tout connaître. L F. 17 est fort digne du développement qui s'y poursuit.

P. 18. De la part croissante d'indétermina tio laissée au choix de l'être vivant. Bergson conclut à î nécessité de la perception consciente. Pour l'établ il note une loi rigoureuse: (p. 19): la perception di> pose de J'espace dans l'exacte proportion où Tac tio dispose du temps, énoncé qui avait été préparé par l'o servation d'apparence plus finaliste ou plus ambiguë:

II). Plus la réaction ri oit être immédiate, plus il fa ii t que la perception ressemble à an simple contact,

Ne serait-on pas tenté <le retourner la phrase: plus la perception a lieu de près, plus la réaction est instantanée. Mais toute perception est immédiate et, d'un certain biais, contact. Il est vrai qu'en ce sens elle .est suivie aussitôt rie réaction. Si nous réagissons moins vite à une vision qu'à un simple contact, ce n'est pas parce que l'objet d'où procède l'impression est loin. Cet éloignement n'est sensible qu'à une expérience relativement avancée. L'enfant réagit tout de suite à l'image: non seulement au contact des rayons lumineux, mais à la i eprésentation ; il tend les bras ou approche les lèvres. Et s'il est vrai que, chez l'être doué de vision et audition, la réaction est moins généralement instantanée que ( hez celui à qui ces deux sens feraient totalement défaut, cela tient à ce que l'audition et la vision, présupposant, physiologiquement, et d'autres sortes de sensations, et l'existence de centres nerveux, se rencontrent dans des espèces de vivants doués, à la t'ois, d'une plus riche variété rie sensations, et d'une plus grande concentration de ces esquisses de mouvements divers.

L'auteur pense avoir établi, sinon encore comment il se fait (pie la perception est conscience, du moins la nécessité de la perception pour certains vivants. Cette nécessité résulterait de l'indétermination qui est impliquée dans la structure du système nerveux, et en vue rie laquelle ce système paraît, selon lui, avoir été construit, bien plutôt qu'en vue de la représentation.

De cette indétermination, poursuit-il, nous avons pu conclure à la nécessité d'une perception, c'està-dire d'une relation variable entre l'être vivant et les influences plus ou moins lointaines des objets qui l'intéressent.

Mais l'argumentation ne contente point, si la détinition de lu perception ici donnée n'est pas, elle-même, tout à t'ait satisfaisante. Or elle nous a paru mettre trop fort l'accent sur les degrés de l'éloignement. En outre, elle ne serre pas de très près le phénomène à déterminer. Cette ,, relation", c'esl l'esquisse d'une réaction motrice. Si elle est variable, ce n est pus seulement en rapidité relative, et si cette rapidité est relative, ce n'est pus uniquement à l'éloignenient, ni surtout, à raison, en définitive, de l'éloignenient des objets,, (auquel l'éloignement ries ,. influences", en réalité, se réfère). D'autre pari, il faut reconnaître (pie le mot ,. intérêt" sauvegarde heureusement l'aspect natif de la perception, comme celui d'influence, d'ailleurs un peu flou, son aspect passif.

Mais p. 20. D'où vient que cette perception »'st consciente?

I*. 22. Une image peut être sans être perçue, elle peut être présente sans être représentée

S*abordnce ^ ^ s'agit d'une différence de clarté, «le réflexion, soit;

si c'est strictement la perception (|iii est niée d'une image en tant que telle, nous ne pouvons plus suivre l'auteur. Ou alors ,, image" est isole, matérialisé, perd le sens de subjectivité représentative, de subjectivité sentie, qui est précisément la raison pour laquelle, tort justement. Bergson disait: lb. (Lignes 9, 10): En posant le inonde matériel on s'est donné un ensemble d'images, (et la suite). N'est-ce pas le même glissement d'un sens d'image à un autre,, qui a été noté déjà?

Au bas de la P. 22 et P. 23; l'auteur reprend le mot ,,image", dirait-on cette l'ois au sens idéaliste Toutefois l'image y est traitée comme plus riche et moins isolée que les subjectivités dites représentatives. Cette richesse plus grande est conclue d'abord, de ce que matière et perception doivent être de même ordre. Elles le sont en effet. Mais en tant que matière et perception sont de même ordre, Bergson cherche la possibilité du passage de la première à la seconde, et ne la trouve que dans une diminution de richesse de la seconde (le contenu), par rapport à la première (le contenant). Là. ne renverse-t-il pas le donné psychique, car matière ou objet, entendu comme le font les idéalistes, n'est qu'un concept très abstrait et très complexe par rapport à la perception, relativement immédiate et antérieure, de sorte que la perception n'est pas à expliquer en partant de la matière, mais vice-versa.

Quand l'auteur ajoute: ce qui la distingue, elle image présente, elle réalité objective, d'une image représentée, c'est la nécessité où elle est d'agir par chacun de ses points sur tous les points des autres im âges, de transmettre la totalité de ce qu'elle reçoit etc. il paraît bien se mouvoir dans le plan de l'objet en soi. lequel n'est qu'une image plus raffinée et postérieure par rapport au donné de conscience relativement immédiat. Si la perception est conçue comme abstraction, ce n'est que parce que nous supposons le monde, c'est-à-dire dans une phase troisème de l'expérience, la première étant de perception non réflexe, la seconde d'objectivation réfléchie, et la troisième de réflexion sur la perception, qui nous y t'ait voir une abstraction par rapport au monde, monde qui est en t'ait le produit de l' objectivât] on antérieure. C'est dans cette troisième phase que nous parlons de choix, d'affinités particulières entre certains aspects des êtres et nos besoins Mais qui ne voit que nous avons déjà des idées assez nettes et termes du monde extérieur, du moi, de l'objet quasi-solidihV et morcelé en deux catégories principales, bref que nous ei sommes à un stage qui dépasse de beaucoup celui de la perception directe, et suppose déjà l'objectivation réfléchie v

Belles pages 22, 23, mais en partie discutables.

P. 24. Etant supposées: 1°. des choses qui sont et ne peuvent être que des images, et 2°. des ..centres d'indéter

minât ion-, l'auteur essaie d'exposer la dégradation de l'image en conscience. Mais ces images, avant et en dehors de l'intervention dos , .centres d'indétermination", elles ne sont rien, puisqu'elles ne sont que comme images, c'est-à-dire comme des phénomènes conscients. ( — On possibilités de phénomènes conscients? — La possibilité .suppose l'acte correspondant: elle est inconcevable en toute abstraction et indépendance de lui).

Ces ..centres d'indétormi nation", d'autre part, Ce ne sont pas plus des objets solidifiés que les images dont ci-dessus Ce sont des éléments ou des aspects de l'univers, et comme tels, aussi des images, (pli supposent aussi de la conscience.

De telles données ne suffisent donc pas à masquer le problème, qui subsiste: il est déjà supposé résolu, mais nullement élucidé, par la simple opposition de ses éléments.

Dira-t-on: ces critiques supposent un idéalisme purement suhjectiviste que l'auteur dépasse? Il est de fait qu'il s'élève à un idéalisme impersonnel, pour lequel la perception ne serait plus qu'un résidu de l'idée, tandis que, pour le réalisme objeetiviste. elle serait épiphénomène de la matière. Mais peuton. si haut qu'on s'élève, établir une antériorité définitive de la science sur la conscience? Ne serait-ce pas déserter le point de vue dynamique pour rallier le statique, et véritablement restituer à un idéalisme nominal le contenu d'un réalisme de l'ait, non par synthèse, entendue selon la mentalité idéaliste, pour laquelle la matièremême apparaît plutôt eomme une dérivation de l'esprit, mais par un amalgame différent, où la pensée se trouverait comme originairement figée a la manière d'une chose.

Evidemment l'auteur aurait en horreur une telle conception. Ne paraît-il pas ici plus ou moins implicitement la supposer? Du point de vue transcendantal, conçoit-on bien qu'on puisse éluder la question de l'origine vivante de l'idée? Et si Ton s'en tient à la psychologie tout humaine (de laquelle on ne sa niait, au reste, s'échapper qu'en apparence tout en restant le prisonnier, de l'ait, d'une psychologie toujours bien humaine, pour surélevée et quintessenciée qu'elle se tienne), le monde, envisagé du point de vue idéaliste, n'est-il pas à expliquer par la connaissance consciente, non vice-versa? Cet ordre ne subsiste-il pas, dans quelque plan qu'on se place, si, encore une lois, on a décidé de partir du point de vue de l'esprit, de la vie, option qui paraît, certes, être l'option générale et éclatante de l'auteur1). Mais cette option n'est peut-être pas toujours suivie avec une entière conséquence. Ou aura des occasions ultérieures de Le remarquer.

P. 24. Si Les êtres vivants constituent dans l'uni yers des ncentres d'indétermination" et si le degré détermlnatioi

<le Cette indétermination se mesure au nombre et à

,, centres d'm

M I /a bim jonne-t-il ici V Alors, pour le lecteur, les plans se cou tondent et le malaise reste justifié.

l'élévation de leurs fonctions, on conçoit que leur seule présence puisse équivaloir à la suppression

de toutes les parties des objets auxquelles leurs Fonctions ne sont pas intéressées. Ils se laisseront traverser, en quelque sorte, par celles d'entre les actions extérieures qui leur sont indifférentes; les autres, isolées, deviendront perceptions par leur isolement même.

Tout cela n'est pas si aisé à concevoir, si ce n'est grâce à l'emploi peut-être un peu souple du mot „centre", et au rapprochement d'indétermination et d'indifférence. Mais dans l'expression „centre d'indétermination" l'indétermination n'est ([ne relative, et en outre envisagée par rapport aux réactions des centres, non par rapport aux influences subies 1). Quant à l'idée d'indifférence, elle aussi est appliquée diversement à l'indétermination relative des réactions consécutives aux perceptions, et de l'inattention, ou plus exactement de la cécité du sujet qui perçoit, par rapport à des aspects autres que celui qu'il perçoit.

Dans un cas, il s'agit en réalité d'une détermination, mais plus compliquée, moins instantanée et moins apparente que pour les influences reçues et réactions correspondantes des êtres puremants matériels, donc, en définitive, d'une simple différence d'intensité, de relief, d'apparence dans la détermination. Dans l'autre, il s'agit équivalemment de cette tautologie: la faculté ayant un objet déterminé n'attteint pas ce qui est en dehors de l'objet déterminé.

Bref, les centres d'indétermination ne sont tels que d'une façon toute relative Quant à la réception des influences, ils les subissent toutes, comme les objets matériels, et les laissent traverser toutes (non toutefois sans les nuancer de leur activité, car rien n'est concevable comme transmetteur purement passif), toutes à l'exception de certaines influences qu'ils subissent ou plutôt saisissent, en mode de perceptions, auquel cas le mouvement n'est ultérieurement transmis qu'après que ce phénomène s'est produit, avec un certain retard et une indétermination toute relative, c'est-à-dire, en réalité, avec une détermination 2) plus compliquée: tel est le fait. Est-ce l'explication de la perception? Pourquoi certaines de ces influences ont-elles été appréhendées en mode de perceptions?

On nous a répondu en attirant notre attention sur ce que cette perception était en rapport avec la complexité de l'organisme et des réactions. Mais la complexité des réactions, due à la complexité des perceptions, ne l'éclairé pas. Quant

1) Il est vrai que c'est précisément l'influence subie qui se poursuit en réaction et que l'influence subie, à le bien prendre, est surtout à concevoir comme- une action du sujet, mais, à proportion même de cette continuité entre influence et réaction, l'indétermination toute relative dont il était question, s'efface.

2) Il est bien entendu que, pour nous, la détermination, même celle

à la complexité de l'organisme, elle explique bien la complexité plus ou moins grande des perceptions, mais non en quoi consiste ]a perception C'est, dit-on, un phénomène d'arrêt relatif, de déficience, de transmission relativement entravée et relativement indéterminée. Est-ce expliquer le caractère éminemment actif et sui generis de la représentation consciente? Aucunement.

P. 24 bas. Si . . elles (ces images environnantes qu'on P^ption dt appelle les choses) se heurtent quelque part à une certaine spontanéité de réaction, leur action est diminuée d'autant et cette diminution de leur action est justement la représentation que nous avons d'elles. Notre représentation des choses naîtrait donc, en somme, de ce qu'elles viennent se réfléchir contre notre liberté.

Cette conception toute négative de „notre représentation des choses" répond parfaitement à la mésestime exagérée où l'auteur tient tout concept, car cette mésestime doit normalement s'étendre à la perception, qui déjà découpe, déjà objective, déjà s'installe dans le statique, ou plutôt installe le statique. Mais les observations faites à propos des ,, Données'' doivent commander ici encore toute la discussion. Qu'est, en effet, une conscience, ou même une science, ou une image, qui ne serait pas incarnée dans une représentation? Un absolu-néant. Et d'autre part, la conception du statique, des objets relativement isolés, n'est, en définitive, pas tellement négative: dans la mesure où elle reste concevable, elle apparaît dynamique encore, et, prise dynamiquement, c'est le dynamisme en son procès même. Ce n'est pas du tout son absolue évacuation, sorte (VaTroxh'ooiç renouvelée d'on ne sait quels mystères, où le dieu parviendrait à se vider de soi par la plus chimérique des annihilations. Bergson, il est vrai, ne parle ici que d'une ^diminution" d'action, mais comme „notre représentation des choses" consisterait ..justement'" en cette diminution, il semble que l'observation subsiste, qui rattache cette explication toute négative de la perception à la théorie trop négative concernant le statique, bref à l'opposition trop stricte établie déjà par l'auteur des „Données"

qu'on a méthodologiquement raison d'attribuer, en un seDs *) aux phénomènes physiques, ne saurait être prise avec plus de rigueur que tout le langage, commode mais outré dans ses exclusions littérales, de l'achevé, du parfait, du statique, de l'objectivité.

*) En un sens? Oui, par opposition à la contingence telle que l'entendait grossièrement l'ère théologique, mais non par rapport à la contingence hautement philosophique que suppose le point de vue de la relativité et du dynamisme, qui est, en même temps, le point de vue du , .symbole", à substituer partout à la notion confuse d'exacte vérité. (Hœffding écrit aussi : ,,la seule conception de la vérité qui soit possible est la dynamique. La conception de la vérité dynamique est symbolique ,,Pensée humaine", trad. de Coussange p. 261). Bref, la seule détermination dont il s'agisse pour nous, s'oppose à l'indétermination qui entraverait la science, mais non à l'indétermination qui domine le point de vue de la science même, sans en nier, à son plan, l'opportunité, ni le supprimer, simplement en le nuançant du sens, tout juste et prudent, de l'inéluctable ,, hypothèse pratique". Cette détermination (et elle mérite d'être précisée, se retrouvant en tous les mots, plus ou moins apparente, mais active, dépasse l'indétermination ou naïve, ou sceptique, non l'indétermination critique et complexe.

entre la conscience confuse mais pleine, monde de la durée, et toute représentation distincte, tout commencement de numération, qui .sciait à rejeter dans nn monde spatial profondément divers du premier.

P. 25. La perception ressemble donc bien à ces phénomènes de réflexion qui viennent d'une réîracti on empêchée; c'est comme un effet de mirage. Cela revient à dire qu'il y a pour les images une simple différence de degré et non pas de nature entre être et être consciemment perçues. La réalité de la matière consiste dans la totalité de ses éléments et de leurs actions en tout genre.

On dirait que l'explication oscille, et pour cela reste pénible, entre un point de vue quasi-mécanieiste, qui n'explique pas la pensée, et un point de vue idéaliste, qui part d'elle.

L'auteur n'a pas tort de protester, P. 26. contre: ce qu'on se représente la perception comme une vue photographique des choses. Quant à dire que la photographie, si photographie il y a, est déjà prise, déjà tirée dans l'intérieur même des choses et pour tous les points de l'espace, ce n'est pas éclairer le sujet. Cette corrélation est-elle assimilable à ce que Bergson appelait un peu plus haut ,,la perception d'un" (c'est-à-dire, le contexte l'indiquait: par un), ,, point matériel inconscient'. Reste à entendre cette perception inconsciente au sein de la matière (pii se dégrade en conscience au contact des centres d'indétermination. Que sont ces centres, sinon des modes d'activité? Sont-ce des modes d'activité purement matériels? Alors ils ne se distinguent pas de cette matière où ils sont centres. Qu'ont-ils de mieux ou d'autre comme mode d'activité? La conscience: mais alors la conscience ne jaillit pas du seul contact des mouvements transmis et de?; centres, puisque ces centres ne sont déjà eux-mêmes constitués et intelligibles qu'en tant que conscients.

P. 27. L'auteur déclare de sa théorie: ce n'est pas là une hypothèse.

P. 28. Ce que vous avez . . à expliquer, ce n'est pas comment la perception naît, mais comment elle se limite, puisqu'elle serait en droit l'image du tout et qu'elle se réduit, en fait, à ce qui vous intéresse.

Mais le tout n'est jamais donné et l'image du tout suppose justement une conception trop intellectualiste de la connaissance qui n'est pas celle de l'auteur, car notre connaissance n'est pas image, en ce sens au moins qu'elle n'est pas comme l'image qui redouble les traits d'un objet dans un miroir.

perception et P- 47. Ce n'est pas seulement une différence

de degré qui sépare la perception de l'affection, mais une différence de nature.

affection

La différence d'aspect n'est pas en cause, niais y a-t-il jamais affection sans quelque perception, ou perception sans quelque affection l)? L'affection est. comme le renseignement donne sui- le sujet; c'est une suggestion pour régler le dynamisme, l'exercice de prise ou de rejet de l'objet, à raison de la tension convenable ou disproportionnée du sujet '). tandis que la perception est comme le renseignement donné sur l'objet et une suggestion à régler la détermination r l'orientation du dynamisme à raison du caractère convenable ou non de l'objet, convenance ou disconvenance originairement révélée par l'aspect affection, mais qui actuellement est appréhendée plutôt sous l'aspect perception, parce que les associations se font plus aisément avec des perceptions qu'avec des affections, avec la représentation qu'avec la sensation, le premier de ces termes étant plus connaturel à l'ordre objectif, auquel la mémoire, comme toutes les activités psychiques, se réfère d'abord

Ce qui n'exclut pas que le sujet lui même est comme perçu enveloppé dans l'objet, comme un objet pour ainsi dire plus sombre, mais plus plein et plus lourd d'attrait, dans un objet enveloppe, plus brillant et moins profond: l'objet plutôt objectif d'aspect, perçu dans la perception comme le résidu refroidi, comme solidifié et devenu statique, (d'où, plus facile à traiter en signe quasi-algébrique pour les équivalences de la connaissance non seulement conceptuelle, mais même et déjà d'association d'images), le résidu, disonsnous, de l'objet plutôt subjectif atteint dans l'affection ou la sensation. Mais en définitive, nous nous connaîtrions toujours nous-mêmes plus ou moins directement, plus directement dans l'affection, moins dans la perception ou la sensation. Et nous connaîtrions toujours un objet, plus objectif d'aspect dans la perception, plus subjectif d'aspect dans l'affection. Il n'y aurait pas séparabilité, si ce n'est de point de vue et, relativement, de phase entre l'un et l'autre. Il semble que Bergson les oppose beaucoup trop, comme il fait plus tard les deux mémoires.

P. 49. 31 a perception est en dehors de mon. corps et mon affection au contraire dans mon corps

La perception en tant qu'active et consciente pour le moi. et l'affection en tant qu'active et consciente pour le moi, car elle l'est aussi, ne sont ni hors de, ni dans mon corps:: elles appartiennent à l'ordre psychique et ne se laissent pas situer. Quant à l'objet de l'une et de l'autre, il est extérieur, parce que l'extériorité et l'objectivité ne se séparent pas, l'objet révélé par l'affection elle-même étant d'une certaine façon spatial, parce qu'il est une certaine tension.

') Pour n'en pas dire présentement plus. On aura occasion de revenir là-dessus avec plus de précision.

-) Plus préciserai-' nt, à raison de ce qui, dans la tension, est l'aspect proprement actif, la „prise en unité" plus ou moins aisée de l'objet par le STJet.

dont Ja conscience ne va pas sans conscience de multiplicité virtuelle, en quoi réside la saisie psychique originaire du spatial l). Ce n'est que cette extériorité qu'on peut attribuer à l'objet de toute perception, et non nécessairement une extériorité qui soit telle, même par rapport à mon corps. Où commence, où finit mon corps? La seule séparation, en l'espèce, qui ne soit pas arbitraire, est celle du non-étendu et de l'étendu, du subjectif et de l'objectif. Encore n'y-a-t-il pas là, nous Pavons vu, d'opposition absolue.

L'affection est ce que nous mêlons de l'intérieur de notre corps à l'image des corps extérieurs.

Si l'auteur n'admettait de perception que des corps extérieurs, nous serions d'accord avec lui, tout corps étant extérieur. Mais s'il n'admettait de perception que des corps extérieurs à ,,mon corps", il semblerait faire fi de l'expérience, ■ •et préciser l'exagération contre laquelle nous nous sommes tenus en garde dès les ,, Données", exagération qui confondrait toute étendue avec l'étendue ,, visuelle" d'objets extérieurs à mon corps, ou de mon corps considéré sous son aspect superficiel et extérieur.

Mais ne pas admettre une distinction de nature entre affection et perception, ne serait-ce pas faire de l'étendu avec de l'inétendu? Toute perception, toute sensation même,

en tant qu'elle est percevante, est d'étendue, en effet, étant de tension, donc de continu. Et l'affection aussi est d'étendue 2j, étant, somme toute, elle-même sensation de tension. Il y a étendue partout, du côté objectif. Du côté subjectif, au contraire, il n'y a étendue nulle part, pas même dans la perception, la différence même — d'ailleurs imparfaite et relative — qui légitime jusqu'à un certain point la distinction de l'aspect objectif et du subjectif, étant précisément l'opposition, toute relative, entre la simplicité (apparente) de la prise d'ensemble qui constitue la subjectivité, avec la multiplicité virtuelle du continu où se déploie inéluctablement toute objectivité

P. 59 et s. L'auteur assimile la perception pure à ces intuitions immédiates qui coïncident au fond avec la réalité même et explique que si l'on écarte les images personnelles, souvenirs d'intuitions antérieures, un fond impersonnel demeure où la perception coïncide avec l'objet perçu, et que ce fond est l'extériorité même.

Que, par un côté, l'objectif, la perception soit l'extériorité et la réalité mêmes, on n'en disconvient aucunement (l'une et l'autre étant d'ailleurs aussi chimériques qu'elles deviennent statiques et impersonnelles, et, dans cette proportion même,

1) Voir plus haut p. 4.

2) Bergson écrit lui-même, p. 51 : L'affection possède dès le début une certaine détermination extensive.

mirage aussi inévitable qu'illusoire), mais, tout ainsi, l'affection n'est la subjectivité même que par son aspect subjectif, et par l'objectif, reste identique à une certaine ,, détermination extensive" et représentation, qui est déjà objectivité, extériorité, perception. Il demeure donc impossible d'opposer perception et sensation, ou même perception et affection, comme étant d'essences diverses, pour la même raison que le subjectif et l'objectif, le psychique et l'extérieur, ne se laissent jamais adéquatement opposer. Aussi ne légitimerat-on pas davantage une opposition absolue entre la perception censée" toute objective et le souvenir censé tout subjectif.

P. 60. L'erreur capitale . . consiste à ne voir perception et

» . ., P • x i . t t • c. c. , souvenir

qu une différence d intensité au lieu d une différence de nature entre la perception pure et le souvenir.

P. 61. En faisant du souvenir une perception plus faible on méconnaît la différence essentielle qui sépare le présent du passé.

Il suffira de se reporter aux pages 21 et 27 de ces notes. On y verra en quel sens, selon nous, le souvenir est et n'est pas une perception plus faible, le passé est et n'est pas le présent.

P. 62. Le passé est par essence ce qui n'agit plus.

Le passé, dans la mesure où le souvenir le conserve, n'est pas sans action. Il ne cesse d'agir que dans la mesure toujours relatée, où il cesse d'être présent, et tend à agir de nouveau dans la mesure même où, remémoré, il est comme rappelé vers le présent. D'une manière générale, le souvenir demeure une action ébauchée, ainsi que toute imagination, même indépendante de reconnaissance et de souvenir, ainsi que tout fait de conscience, (allant plus loin: ainsi, nous l'avons vu, que tout statique, parce que tout statique n'est jamais qu'un peu de conscience et de dynamisme et d'action encore).

Après avoir bien nolé:

P. 65. Les questions relatives au sujet et à l'objet, à leur distinction et à leur union doivent se poser en fonction du temps plutôt que de l'espace, voici, P. 6 7 s., que l'auteur oppose trop absolument le côté subjectif et l'objectif, de la perception, qui n'est, de fait, jamais subjectivité pure ni objectivité pure, ni instantanéité de perception sans durée de mémoire, ni identité persistante subjective sans flux d'objet, Que n'envisage-t-il plutôt l'objectif comme n'étant pas sur le même plan que le subjectif, le comparant avec le subjectif comme deux aspects qui se distinguent non en s'opposant strictement, tels des vis-à-vis dans l'espace, mais en se succédant (dans la durée): deux aspects relatifs au moment où nous envisageons la perception dont ils sont les faces ou mieux les phases, phases jamais pures, toujours mêlées, mais où la proportion diffère!

P. 68. Les adversaires mêmes du matérialisme ne voient aucun inconvénient à traiter le cerveau oo mine un récipient de souvenirs.

Ils ne localisent que la condition du souvenir, deux m,- Chapitre II, p. 73.

moires r •*■ ' r

Nous y retrouvons l'opposition trop accentuée entre le sujet et l'objet. Ayant exagère l'élimination de l'aspect subjectif dans la perception dite pure, intercalaire entre une réception et une redistribution de perception impersonnelle Huant sous l'orme de mouvement, l'auteur va, conséquemment, exagérer l'élimination de cet aspect subjectif dans le souvenir qu'il appellera automatique, et il forcera le contraste entre ce souvenir censé tout automatique et le souvenir censé tout psychologique, qui pourtant, lui aussi, est commencement de mouvement et demi-automatisme initial, comme, dans le premier chapitre, a été outrée l'opposition entre la perception pure et la subjectivité, qui toute tiendrait à l'apport du souvenir.

Un acte accompli une seule fois a tendance à se répéter, tendance qui est déjà un commencement d'habitude. S'il se répète (approximativement), le nouvel acte sera, (c'est tautologie), un événement nouveau, fruit du premier mais nuancé d'une coloration plus ou moins différente, et pourra, lui aussi, comme le premier, être naissance d'habitude, d'une habitude légèrement différente de celle que tendait à faire naître le premier acte. Les deux actes pourront l'un et l'autre être objets d'un souvenir, mais d'autant moins distinct qu'ils se ressemblent davantage. C'est donc exagérer qu'écrire:

Le souvenir de telle lecture particulère (d'un passage lu n fois), la seconde ou la troisième, par exemple, n'a aucun (Bergson souligne) des caractères de l'habitude.

P. 77. Le souvenir de telle lecture déterminée est une représentation et une représentation seulement. Au contraire le souvenir de la leçon apprise, ce n'est . . plus une représentation, c'est une action.

En réalité, il y a dans les deux cas une représentation qui n'est pas instantanée et qui est, en partie, action, le premier des souvenirs ici considéré, le psychologique, étant inséparable d'une certaine mise en branle d'éléments moteurs, d'une certaine redistribution de mouvement, mise en branle qui est la répétition, non identique mais approchée, du mouvement qui avait accompagné la lecture primitive.

Outrée donc la distinction fondamentale (p. 78) entre (p. 79) ces deux mémoires dont l'une imagine et l'autre répète.

Toutes deux font l'une et l'autre en proportion différente. Encore une fois, l'auteur proteste contre le morcellement et morcelle ; écarte, exagérément en théorie et inefficacement en pratique, un morcellement en perceptions distinctes qui est naturel et inéluctable, mais, en revanche,

n'évite pas, dans ses démonstrations, une multiplication de eoncepts surérogatoire, peu fondée, dangereuse. Connue il y a, d'ailleurs, en son exposé, exagération plus qu'erreur, une partie de l'analyse reste intéressante. Parce qu'il y a toutefois exagération, les conclusions tirées de l'exclusivisme même en quoi consiste l'outrance, restent non avenues.

C'est par ce que la distinction contient de vrai que le dilemme de la P. 83 se justifie. De ce que ces deux aspects de la mémoire sont divers, il n'y a nullement à eonclure à deux mémoires fondamentalement distinctes, mais seulement à une différence de proportion dans les éléments et les aspects, l'un dominant ici, l'autre là. La reconnaissance de ce double élément est utile. Leur séparation supposée: rien que représentation, rien qu'action, voilà la brisure qui mutile, et qui fausse. L'auteur n'est pas sans faire penser à un chimiste pour lequel il y aurait encore de l'hydrogène et de l'oxygène dans l'eau. Ils y sont virtuellement; de L'eau on pourra repasser à H2 et à 0. Il n'y sont pas actuellement. Non plus les deux aspects du souvenir n'apparaissent, dans le souvenir, ainsi doubles. Encore y a-t-il entre les deux cas cette forte différence que l'hydrogène peut hors de l'eau se rencontrer seul et l'oxygène aussi, tandis que, ni dans le souvenir réel, ni en dehors, ne se découvrent nulle part, absolument isolés, les deux aspects du souvenir. Donc P. 87. dernier §, c'est Bergson qui use d'une méthode critiquable, et pourtant c'est lui qui proteste :

P. 88. Mais on veut que ce soit un phénomène simple.

Simple, non, complexe, oui. Il revient sur l'étrange hypothèse de souvenirs emmagasinés dans le cerveau. Etrange, mais elle ne s'est jamais imposée à qui n'identifie pas condition cérébrale de souvenirs futurs avec souvenirs actuels.

L'auteur écrit des théories adverses:

P. 91. Elles veulent faire sortir toute reconais- souvenir,

d, i j i j • i indépendant

un rapprochement entre la perception et le des images?

souvenir (entre la perception actuelle, dirions-nous, et une perception passée) mais d'autre part l'expérience est là qui témoigne que, le plus souvent, le souvenir ne surgit qu'une fois la perception reconnue.

Le souvenir net, et de l'objet avec ses entours, et de l'acte psychique avec ses concomitants psychiques, peut-être; non le souvenir portant sur plus ou moins de rapports confus. L'expérience commune traduit le fait ainsi: ,, ça vous fait le même effet", dit-elle, et cela suffit pour qu'elle reconnaisse: n'est-ce pas parce que nous saisissons dans les deux cas comparés la similarité, soit de l'objet en tant qu'objet considéré comme détaché de nous, soit bien plutôt de l'acte subjectif de perception. ou, au moins, ce qui revient presque au même, de l'objet considéré surtout dans cet acte, c'est-à-dire en tant qu'occasionnant un acte psychique analogue? Il s'agit donc ici d'une mé-

moire portant plutôt sur l'enregistrement musculaire que sur l'objet, d'une mémoire plus intime qu'extérieure. Il y a une mémoire musculaire. Car on est toujours ramené à ceci. L'auteur paraît souvent oublier qu'il peut y avoir perception, image, mémoire, qui ne soit pas visuelle.

Contre les théories de la reconnaissance fondées sur un rapprochement de perception actuelle et de perception passée, Bergson invoque ceci :

P. 91. Dans un cas étudié par Wilbrand, Ja malade pouvait, 1 e s y e u x fermés, décrire 1 a v i 1 1 e qu'elle habitait et s'y promener en imagination: une fois dans la rue, tout lui semblait nouveau: elle ne reconnaissait rien et n'arrivait pas à s' orienter... La conservation même consciente d'un souvenir visuel ne suffit donc pas à la reconnaissance d'une perception semblable. Mais inversement, dans le cas étudié par Charcot . . dune éclipse complète des images visuelles, toute reconnaissance de perceptions n'était pas abolie.

Le second cas, où un malade reconnaît sa femme pour une femme et non pour sa femme, s'explique par une disparition partielle et non complète des images visuelles : c'est le côté intime, psychique du souvenir qui a disparu, ce n'en est pas le côté objectif, extérieur; mais la liaison de l'image aux autres impressions de l'individu, l'association, ne se fait plus. Dans le premier cas, la perception ancienne était bien conservée: la reconnaissance manquait, parce que la perception nouvelle ne produisait plus le même effet que la première: elle n'était plus semblable pour le sujet, le sujet ne les prenait plus d'ensemble comme équivalents pratiques pour obtenir un certain rendement d'impression subjective.

Ceci ne fait que confirmer la distinction indiquée dans la première de nos notes sur la p. 91 de l'auteur, et ne réfute nullement la théorie générale du rapprochement de deux perceptions quand il y a reconnaissance. Naturellement, là où il n'y a pas rapprochement, où le sujet ne peut se servir de la seconde perception pour obtenir même impression que la première fois, il n'y a pas reconnaissance. On paraîtrait oublier que le rapprochement indispensable est surtout dû (et relatif) à la manière r) identique, ou quasi-identique de sentir du sujet. Si on voit les mêmes objets, mais sous un jour divers, on peut ne les pas reconnaître; on peut décrire même un grand nombre des traits qui leur sont communs, et ne pas les reconnaître si justement ce jour, cette coloration, cette disposition intime, différant, empêche qu'on ne sente connue pratiquement les mêmes, comme pratiquement du répété, les actes subjectifs.

x) On envisage ici le mode et non la force de prise. Rien donc qui contredise la théorie exposée p. 27.

P. 93. Bergson oppose encore ce qu'il appelle automatisme à ce qu'il nomme perception, négligeant toujours que la perception peut être musculaire et que l'automatisme seulement relatif de certains mouvements, par exemple d'une marche à travers une ville connue, n'exclut pas cette perception et cette mémoire musculaires. 11 signale, il est vrai, la conscience d'un accompagnement moteur bien réglé. Mais qu'est-ce sinon une mémoire reposant sur comparaison de perceptions motrices?

Excellentes. Cependant on n'y voit pas l'auteur justifier la distinction trop absolue des deux mémoires, ni réfuter la théorie de comparaison des perceptions, puisqu'il n'y a pas que des perceptions visuelles.

De nouveau éclate cette opposition excessive entre la reconnaissance machinale, (qui n'est pas sans images musculaires, qui demeure, au reste, calomniée quand elle est nommée machinale), et la reconnaissance par images, de même qu'un peu plus loin entre les habitudes motrices et les perceptions sensibles, comme si les habitudes motrices, dans les cas de relatif automatisme ici visés, ne s'accompagnaient pas de perceptions, actuelles ou passées, musculaires, et comme s; les perceptions sensibles ne comprenaient pas aussi les sensations musculaires. Toujours la même gageure d'opposer avec outrance perception et non visuel.

P. 98. La l'acuité de s'orienter est-elle autre chose que la faculté de coordonner les mouvements du corps aux impressions visuelles (et pour ce d'abord, selon nous, les perceptions musculaires aux impressions, soit visuelles, soit d'un autre sens) et de prolonger machinalement (plus exactement, à notre idée, grâce à une habitude psychique de coordination de sensations) les perceptions aux réactions utiles?

P. 104. (Dans l'attention, s'il y a analyse) cette ""„£" obanalyse se fait par une série d'essais de synthèse, jective

Fort juste et fort important, mais de synthèse subjective plus qu'objective, c'est-à-dire surtout par essais de laisser jouer une habitude, essais de répéter à quoi l'objet se prête plus ou moins. Dans la mesure où il s'y est prêté, il est assimile, postérieurement (au moins logiquement), dans une synthèse objective, qui constate que B, comme A, a satisfait tel besoin, c'est-à-dire telle tendance à répétition, ou, plus exactement, à renouvellement, ("est sur cette équivalence pratique plus ou moins grossière qu'est fondée l'assimilation objective, qui devient de plus en plus réflexe et étroite, depuis la simple association initiale (qui prédomine à l'époque dite par Comte théologique), jusqu'à l'idée, jusqu'au jugement Formel d'identité (qui prédomine à l'époque dite métaphysique, dont nous ne faisons que commencer à nous

attention et synthèse sub-

dégager), jusqu'au sobre symbolisme conseient (appelé à jouer un rôle de [plus en plus grand dans l'ère positive où l'humanité, du moins par son élite, tente enfin de s'engager).

Bergson ne distingue guère en cet endroit le rôle de ce jective qu'on peut appeler synthèse subjective, antérieure à la syn-

thèse objective. Cette assimilation des images sur laquelle il insiste p. 105, ne fait au total que suivre l'acte répété ou mieux renouvelé, la synthèse subjective. Il décrit donc plutôt ici l'attention réfléchie que l'attention spontanée qui en est le germe et le commencement. En réalité nos perceptions mêmes, avant tout prolongement ou renforcement d'attention, sont des actes d'habitude, des répétitions, ou mieux des renouvellements d'acte plus ou moins parfaits, bief des prises à la manière de prises passées, à quoi correspond, quand nous les regardons objectivement, l'assimilation des objets nouveaux aux anciens, l'interprétation du nouveau par l'ancien. Mais dans la synthèse subjective et active, il y a beaucoup plus œuvre d'habitude qu'application d'images objectives, beaucoup plus mémoire relativement automatique ') suivant les impulsions de l'agent, que considération de souvenir d'objets: l'objet de cette mémoire dite relativement automatique est plutôt la série, ou mieux la suite, des dispositions du sujet percevant, que la série des représentations de l'objet perçu. La synthèse objective n'est, en fait, que le développement de la première, et la comparaison du circuit fermé est heureuse en ce qu'elle insiste sur l'étroite solidarité de l'esprit et de son objet, l'objet se modifiant à mesure que se modifie la prise, et la prise n'étant qu'acte d'une habitude plus ou moins complexe (où jouent plus ou moins d'habitudes, où s'actuent plus ou moins de mémoires subjectives), à quoi répond une assimilation plus ou moins riche de l'objet à un plus ou moins grand nombre de souvenirs objectifs.

Au cours de ce second chapitre de ,, Matière et Mémoire", l'auteur a très bien montré que les souvenirs ne sont pas emmagasinés dans le cerveau. A-t-il établi qu'il y ait des souvenirs purs et une mémoire psychologique pure, indépendants des souvenirs qui se traduisent par une stimulation motrice et consistent en des imaginations motrices

!) On aimerait mieux dire : spontanée, car l'automatisme n'est intelligible que par le spontané, dont il est comme le décalque grossier, la charge, la caricature ; ce qui est vivant, dans la mesure où il l'est, ne peut qu'improprement s'appeler automatique. Le mot est précieux, il est vrai, pour l'auteur, qui assure mieux ainsi l'effet de contraste avec la vie du souvenir psychologique. Cela va dans sa direction dualiste. Cela sert cet antagonisme qu'il suscite entre les deux mémoires. Mais la réalité est plus nuancée. La mémoire dite ici automatique est, en réalité, la tendance vivante et spontanée à répéter, ou mieux à renouveler, (car comment continuer d'être si ce n'est en continuant d'agir?), et cette répétition, ou mieux ce renouvellement d'acte, est plutôt stimulé par le besoin de restituer certains états subjectifs, certain mode d'activité, qu'orienté vers la production de résultats analogues, de souvenirs portant sur des objets semblables aux premiers.

conservées, virtuelles (je ne dis pas conservées dans le corps, ni matérielles)? Nullement. Mais il a, de façon un peu factice, installé dans la mémoire un automatisme qui s'oppose, en effet, plus aisément que la vie, à la vie du souvenir complet: , n'est-ce point procédé arbitraire, provoqué surtout par les exigences d'une dichotomie spécieuse, et superflue?

P. 145. L'auteur proteste contre la distinction des états forts et des états faibles, dont les premiers seraient érigés par nous en perceptions du prése nt, les seconds, on ne sait pourquoi, en représentations du passé. Mais la vérité est que nous n'a tteindrons jamais le passé si nous ne nous y plaçons d'e m b lé e. Essentiellement virtuel, le passé ne peut être saisi par nous comme passé que si nous suivons et adoptons le mouvement par lequel il s'épanouit en image présente, émergeant des ténèbres au grand jour. C'est en vain qu'on en chercherait la trace dans quelque chose d'actuel et de déjà réalisé: autant vaudrait chercher l'obscurité sous la lumière. Là est précisément l'erreur de l'associa t ion isme.

L'erreur de l'associationisme est de morceler le rlux. Mais qui ne le morcelle pas a-t-il droit d'opposer si abruptement le passé, tout virtuel qu'il est, au présent dont la réalité mirage recouvre du virtuel encore '), de même qu'en un autre sens, le virtuel du passé et du futur ne se laisse saisir que dans les apparences du réel, c'est-à-dire du présent 2). Cela se laissera détailler, sous une forme, en apparence, diverse, rien que par l'analyse continuée des expressions de l'auteur.

Le passé ne peut être connu comme passé que si nous 4eïuVec5f du adoptons le mouvement du flux. Disons qu'il ne peut être, passé ni connu, ni connu comme passé, qu'à cette condition. Mais ce sont deux connaissances un peu différentes. Autre est le sens du mouvement dans lequel il faut entrer pour connaître le feu d'artifice passé comme feu d'artifice, et pour le connaître comme passé.

Pour l'appréhender comme feu d'artifice/ il faut, en effet, sens de ce que

i ' t i » • i ni ' fut le passe

nous le „ représenter , 1 aider à rentrer dans le présent, céder à l'élan de toute image, visuelle ou autre, de tout mouvement (que chaque image recèle), qui tend à son développement, à l'irruption, à l'envahissement renouvelé de notre conscience, bref il faut aller avec le souvenir, porté par lui ou mieux le portant, dans le sens aval du courant conscient, vers le retour à l'actualité. Mais si c'est l'impression précise et formelle du passé que je cherche, je la trouverai en suivant l'autre sens du courant, en suivant le feu d'artifice, qui était, je suppose, actuel tout à l'heure, comme un partant qui s'en va ou, pour moins faire appel au visuel, comme une prise consciente qui se relâche.

*) Voir dans ces notes p. 2(J.

2i Voir dans ces notes p. 27.

sens du passé comme passé

en quel sens le souvenir est moins intense

Ma conscience, pour revivifier le passé, pour le saisir dans son eïHorescence (qui fut présente et reste la même, seulement moins impétueusement saluée par notre éveil, qui est plus attentiï, aujourd'hui, à des impressions nouvelles), doit l'aller chercher sur les berges où, épave, il s'attarde, ou derrière les piles des ponts qui l'arrêtent, plus exactement dans le contre-courant qui l'emporte, et le ramener dans le courant majeur. Mais pour le saisir dans sa modalité de passé, il faut au contraire s'abandonner en partie à ce contrecourant qui nous l'emporte dans une direction opposée à la direction du courant majeur de notre conscience actuelle ; il faut se sentir ainsi tiraillé, partagé. Il faut réaliser cette opposition des mouvements.

L'auteur s'exprime donc d'une façon, sinon inexacte, du moins bien ambiguë, en disant:

Le passé ne peut être saisi par nous comme passé que si nous suivons et adoptons le mouvement par lequel il s'épanouit en image présente.

Les mots „ comme passé1' sont ici les moins justes, on a essayé de le montrer. La reconnaissance du passé comme tel suppose, non seulement le sens des notes jadis actuelles et qui n'ont pas changé, par exemple, de fusées à tant d'étoiles, d'une couleur violet-lilas, mais encore le sens propre de la modalité „passé", une comparaison spontanée entre cette conscience de prise lâchante, de moins en moins prenante, qui caractérise l'impression de passé, avec cette conscience de prise de mieux en mieux prenante qui caractérise l'impression de présent, et cela dans un acte qui embrasse les deux, et donc où l'on a conscience du présent comme prise, et du passé comme prise moins pleine, comme modalité diverse, (diverse surtout dans la ferveur d'accueil, qui est, par l'attention, renforcée, ,, revigorée"), dans le rapport du sujet à un même objet. Bref il faut que passé comme tel, et présent soient appréhendés ensemble dans leur contraste même, ce qui n'est possible que parce que le passé lui-même n'est pas tout entier virtuel: ceci est actuel, en effet, pour la conscience, à savoir que c'est de l'actuel en fuite, du passé 1).

P. 146. La question est de savoir si le souvenir de la douleur était véritablement douleur à l'origine.

Il pouvait l'être inchoativement, très faiblement comme le souvenir était très faible lui-même. Il se peut aussi qu'on

x) Cette actualité ne veut pas plus que toute autre être interprétée comme un fait accompli: pas plus que toute autre elle ne signifie un présent strict. En tant qu'actualité d'impression de passé, (opposée à ce qui ne serait pas une actualité d'impression de passé), elle est présent inchoatif d'impression de passé, c'est à dire ébauche de futur dans cette ligne, bref tendance cà saisir ce passé de plus en plus comme du passé, à l'actualiser de plus en plus non, comme paraît dire l'auteur, dans ses notes objectives, mais dans sa qualité relativement la plus subjective, bref à réaliser de plus en plus, non son image, mais qu'on s'en dessaisit.

'fasse contusion et qu'on compare deux éléments distincts: on peut se souvenir de circonstances dans lesquelles on a éprouvé de la douleur (ce n'est pas alors un souvenir naissant de la douleur), sans que l'attention, arrêtée à ces circonstances, plus objectives, plus tirant l'oeil, porte sur ce phénomène concomitant, mais d'aventure . il arrivera que, par suite du développement donné au souvenir de ce cadre, ce souvenir en appelle un connexe, le souvenir psychologique de la douleur, lequel, alors, commencera de naître.

Il réjouit parfois, dira-t-on: ïorsan et haec olim meminisse iuvabit. Qu'est-ce qui réjouit? L'élément comparaison avec le présent, non le commencement de reviviscence de la douleur qui tamisera cette joie, — dominante, il est possible, — la nuançant de mélancolie, c'est-à-dire d'un commencement d'affliction. La comparaison du magnétiseur (même endroit) serait mieux appliquée au rôle du premier souvenir dont nous venons de parler, par rapport au second, plutôt qu'à ce souvenir pur de toute sensation et de toute image, que nul n'a expérimenté, par rapport à la sensation qui va naître1).

P. 147 (quand un état ïaible succède par dégradation

à un état fort) jamais cet état ïaible ne m'apparaîtra

comme le souvenir d'un état fort. Le souvenir est

donc tout autre chose.

L'ambiguïté réside dans le mot ,,état". Un souvenir,. si fort qu'il soit, ne se confond pas normalement avec un présent, si faible qu'il soit. Là-dessus l'auteur a raison. Mais quand on dit que le souvenir est une persistance affaiblie de la perception, on ne soutient pas qu'elle s'en, distingue comme l'état faible de l'état fort, en prenant état au sens des qualités pen/ues dans l'objet, et comme si la différence consistait dans la perception de qualités de moins en moins intenses. On prend état au sens de prise de moins en moins robuste d'une certaine perception continuée des mêmes qualités objectives. Un la donné en sourdine ne devient jamais un sol, ni même un sol dièze; ce n'est pas raison pour nier les effets de sourdine. Encore la comparaison n'est- elle qu'imparfaite, parce qu'elle envisage des modalités également objectives, tandis qu'il faut ici comparer

-') Nous ne nions d'ailleurs pas que tout souvenir ne contienne une part de joie, puisque pour nous tout psychique, môme dit douloureux, n'est pas vide de joie : mais ce ne serait pas cette joie, — à laquelle, dans l'atttention superticielle, on ne prend guère garde — , quipermettrait à l'auteur d'opposer la douleur et son souvenir, puisque, selon nous, elle est commune aux deux. C'est seulement par comparaison d'un présent avec les autres présents, dans la douleur vécue, et d'un passé avec les présents, daas le cas du simple souvejiir, que, dans le second cas, l'importance relative du passé s'estompe, laissant par là relativement plus de place à l'attention qui porte sur l'actualité, non de la peine, mais du souvenir (de la peine), agréable en son dynamisme comme toute activité.

avec (et distinguer de) l'ensemble des qualités objectives. la modalité de prise !).

ïncotradlmte? l> ^l. Notre répugnance à concevoir des états

psychologiques inconscients vient surtout de ce que nous tenons la conscience pour la propriété essentielle des états psychologiques. Mais si la conscience n'est que la marque psychologique du présent, c'est-à-dire de l'actuellement vécu, c'està-dire enfin de l'agissant, alors ce qui n'agit pas pourra cesser d'appartenir à la conscience sans cesser nécessairement d'exister en quelque manière. Si la conscience n'est que du présent strict, elle n'est jamais. Si elle est du présent large, elle est aussi du passé:

1) Voir p. 21 le passage sur ^présent et passé". — Cette opposition entre l'objectif et le subjectif ne doit pas, du reste, ici plus qu'ailleurs, être entendue avec une rigueur absolue. Toutes les notes objectives ne sont jamais en définitive que des modes de prise subjective.

On veut seulement dire ici que, de ces notes objectives ou de ces prises subjectives, qui, à les bien prendre, ne se laissent pas contredistinguer strictement & définitivement les unes par rapport aux autres, on peut, dans la mesure où toute distinction, toujours relative à un simple point de vue, reste méthodique & légitime, faire comme deux parts des modalités à envisager dans un souvenir, comparé à la perception ou sensation actuelle à laquelle il se réfère: de ces modalités (envisagées, du moins, dynamiquement, c'est-à-dire dans leur tendance, plus que dans leur état supposé statique, pris, un instant et par fiction, comme isolé) on peut dire que toutes sont communes sauf une : celle de présent, d'un côté, de passé, de l'autre.

Cette seule différence est la raison de ce que le souvenir ne fait qu'ébaucher ce que la perception actualise. La conscience sent que, de part et d'autre, le mouvement de ce qui reste dans le souvenir tend à couvrir exactement la même courbe que la perception passée, s'efforce vers une répétition pleine, bien que la réflexion nous enseigne que cette sorte d'aspiration est chimérique, rien ne se pouvant absolument répéter. Si le souvenir porte sur l'audition des deux notes ré, fa, données en accord à tel octave d'un piano de tel timbre, accord plaqué avec telle force, dans une atmosphère de tel degré hygrométrique etc., le souvenir ne tend certes pas à une substitution de note ou de timbre, ni à un assourdissement: il tend à restituer tout l'original. Mais il n'y arrive pas, non qu'il ne soit pas souvenir, mais parce qu'il n'est jamais souvenir parfait, et, y arrivât-il, approximativement, ou bien il cesserait d'être souvenir, ou bien dans la mesure où il serait un souvenir conscient, une conscience de passé, il resterait l'impression de l'irréparable, du jamais plus, la sensation que la vie lutte contre cette réédition de toute sa vigueur, tout son élan vers l'avenir étant, sous un autre aspect, une répudiation énergique de ce qui fut, comme l'élan du sauteur est son coup de pied au tremplin, qui ne lui sert de point d'appui que comme point de départ. Ainsi, quand on revoit les mêmes lieux supposés exactement pareils, à des années de distance, les rapports à nous, au reste de notre conscience, ne sont pas identiques.

„Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois"

(Verlaine, Sagesse).

Cette question mérite qu'on s'y attarde et qu'on y revienne. Où se présente, en effet, de façon plus intime et plus vivante, l'universelle interpénétration de l'actuel et du virtuel, aspect, entre tous saisissant, de l'interpénétration de l'hétérogène et de l'homogène, de l'interpénétration générale des tendances de pensée, de ce que le laDgage statique baptise points de vue?

le passé n'est plus si radicalement impuissant, ni inconscient. Quel substantialisme recouvrirait cette idée d'une conscience qui n'est pas consciente, d'un recoin ou aspect inconscient de la conscience? S'agit-il seulement de subconscient, d'autrement conscient? Cela ne suffirait guère aux exigences dualistes de l'auteur.

P. 153. (Il ne veut pas cependant) que le passé une fois perçu s'efface.

Nous non plus, mais s'il ne s'efface pas, devient-il tout à fait inconscient, c'est à dire en somme impuissant?

P. 154. L'idée d'une représentation inconsciente est claire, en dépit d'un préjugé répandu. Que peut être un objet matériel non perçu, une image non imaginée, sinon une espèce d'état mental inconscient?

Toute cette page 154 est assez étrange. La ville, la rue dit Bergson, existent même quand nous ne les voyons pas; Elles ne se créent pas à mesure que votre conscience les accueille; elles étaient donc déjà en quelque manière, et puisque, par hypothèse votre conscience ne les appréhendait pas, comment pouvaient-elles exister en soi sinon à l'état inconscient? D'où vient alors qu'une existence en dehors de la conscience nous paraît claire quand il s'agit des objets, obscure quand nous parlons du sujet?

Ya-t-il parité entre dire qu'une rue existe indépendamment de ma consience, et dire qu'un mien état psychique existe indépendamment de ma conscience ?

En outre, si la rue existe, hors de ma conscience, existet-elle en dehors de toute conscience, que son existence soit, comme celle de toutes choses, une simple notion de possibilité d'expérience, donc rien de solidifié, de statique, ou qu'elle existe comme pensée d'une conscience autre que la mienne, autre que la conscience d'une personnalité circonscrite et définie, hors d'une ,, chose'', aussi arbitraire qu'est arbitraire cette autre ,, chose'* la rue?

Enfin, sans nous arrêter même à ces complications, que signifie une rue qui serait ,,en soii; une , représentation inconsciente"?

P. 155. Bergson proteste contre cette idée que le présent., actuellement perçu est le seul point qui nous paraisse exister véritablement.

Nous protestons aussi, mais concluons à la relativité du passé, à l'impossibilité de l'opposer au présent aussi énergiquement que 1 auteur l'a entendu faire. Nous ne concluons pas à l'inconscience d'états psychologiques passés et pourtant existants.

L'auteur reproche à ce sens commun qu'il a naguère invoqué de poser des réalités objectives sans rapport à la conscience et des états de conscience sans ré;i 1 i té objective. Mais ce n'est pas la seule position concevable hors la sienne. On peut admettre une certaine objectivité

des états de conscience même passés, mais dans ]a mesure où ils restent, sous une certaine modalité nouvelle, amoindrie, présents, (dynamiquement s'entend: présents moins présents ou mieux: passés plus passés1) et conscients.

Suivent quelques belles pages (156 — 158) sur l'analogie entre l'objectivité inconsciente des choses étendues et des états psychiques passés. Mais s'il est vrai que le monde spatial ne soit pas absolument indépendant du monde psychique, il ne s'ensuit pas que tel élément psychique soit à la ïois existant et inconscient. On dirait même que, pour l'objectivité spatiale, l'auteur garde le mot perception, vidé de son contenu, et que, pour la subjectivité des états de conscience, il garde, vidés de leur contenu, à la i'ois les mots ,, existant" et ,, conscient". Il suppose comme notes de l'existence empirique la présentation à la conscience (qu'en fait-il pour les objets extérieurs?) et la connexion des éléments. Mais que reste-t-il d'états psychologiques inconscients? Ils sont présents, dit-il, sans être conscients. Qu'est-ce? Luimême écarte naturellement toute illusion de lieu. Ce ne doit pas être non plus, sans doute, du substantialisme spiritualiste. Alors? L'auteur fait consister cette existence d'états psychologiques inconscients en ceci:

survie du passé Notre vie psychologique passée tout entière

conditionne notre état présent .., tout entière ausi elle se révèle dans notre caractère.

Mais tout le passé disparaît, comme tel, s'absorbe dans un présent où je ne vois plus place pour le ,, souvenir", à moins que Bergson ne trouve désormais moins absurde l'explication dont il a été parlé plus haut *).

L'auteur s'attaque à ceux qui n'admettent pas le prolongement du passé dans le présent. Que signifiait alors cette opposition si absolue 3) entre passé et présent, sur laquelle s'appuyait naguère cette grande opposition entre la perception, la sensation même et le souvenir pur? Aussi les Jp. 162-3 sont excellentes, mais peu en accord avec les exagérations signalées. Il en va de même des p. 165 s s. qui réduisent singulièrement les outrances rappelées p. 164. ridée générale Bonnes p. 166—172 sur la collaboration des deux as-

pects de la mémoire et sur l'idée générale. L'auteur note avec raison que l'idée générale est postérieure à la perception dune ressemblance, mais il ajoute:

P. 173. Cette ressemblance agit objectivement comme une force...

1) Mieux encore: futurs, élans,, espoirs, mais relativement déconsidères (d'où l'impression de dessaisie qui constitue le passé) par rapport à d'autres futurs, élans, espoirs mieux considérés (ce qui les constitue plus présents progressifs, ou moins passée). Voir p. 35 n. 1.

2) Voir p. 73 la note sur la P. 147 de «Matière et Mémoire".

3) Voir p. 65 la note sur la page 61 de «Matière et Mémoire".

P. 174. On suit du minéral à la plante, de la plante aux simples êtres conscients, de l'animal à l'homme le progrès de l'opération par laquelle les choses et les êtres saisissent dans leur entourage ce qui les attire, ce qui les intéresse pratiquement, sans qu'ils aient besoin d'abstraire, simplement parce que le reste de l'entourage reste sans prise sur eux.

Oui, mais ici n'est pas éclairci l'aspect actif, subjectif, à savoir qu'on saisit à sa manière, c'est-à-dire en vertu d'habitudes, ce qui vous convient, et que ce qui vous con vient n'est tel que parce qu'il vous vient, ou mieux parce que vous l'avez saisi: bref que l'objet est modelé, isolé, détermine par la main, la trompe ou la racine qui l'extrait, par l'esprit ou le mode de conscience qui le perçoit, car, au moins du point de vue des philosophes, la détermination objective est toujours seconde par rapport à la spontanéité du sujet qui agit, de même, au reste, que dans le sujet luimême, (et si loin qu'on remonte la série du subjectif) sa nature, en tant qu'élément relativement objectif, reste seconde par rapport à cette sorte de choix de soi qu'est le libre élan de son jeu de conscience.

P. 175 — 7. Suite de cette belle série de pages sur l'idée générale.

P. 194 — 5. Des conclusions du chapitre III: 1°) Tune est fort admissible: nous ne voyons pas comment la mémoire se logerait dans la matière. Le mot de Ravaisson est adopté, par Bergson: nous comprenons, dit-il, que ,,la matérialité mette en nous l'oubli".

2°) l'autre semble exagérée: la mémoire serait absolument indépendante de la matière.

P. 1^8. Le corps, toujours orienté vers l'action, ^UactiXon"si°nS a pour l'onction essentielle de limiter, en vue de l'action, la vie de l'esprit. Il est, par rapport aux représentations, un instrument de sélection et de sélection seulement. L'orientation de notre conscience vers l'action paraît être la loi fondamentale de notre vie psychologique.

Mais le mot ,, action" signifiera-t-il seulement l'action dite extérieure, visible, ou ne s'entendra-t-il pas aussi de toute activité psychologique intime? En ce sens seulement l;i loi invoquée serait acceptable, car non exclusive.

P. 201. Si toute perception concrète, si courte èuaTSn" qu'on la suppose, est déjà la synthèse par la mémoire d'un infinité de perceptions pures" qui se succèdent, ne doit -on pas penser (pie l'hétérogénéité des qualités sensibles tient à leur contraction dans notre mémoire, l'homogénéité relative des changements objectifs à leur relâchement naturel? Et l'intervalle de la quantité à la qualité ne pourrait-il pas être diminué par des considé-

rations de tension, comme par celles d'extension la distance de l'étendu à l' in étendu?

On préférerait dire qu'à la tension est due la conception d'homogénéité, car d'unité, car toute synthèse psychologique.

Dans la mesure en effet, (éminemment imparfaite, délicate et relative), où l'hétérogénété peut se distinguer de l'homogénéité, elle est plutôt le corollaire, l'à-côté d'une perception d'homogénéité, - — obtenue, cette dernière, dans une tension de synthèse, — et, en tant qu'à-côté, que résidu, que relativement statique (par comparaison avec la vie de toute unité ou homogénéité consciente) la conscience d'hétérogénéité apparaîtrait plutôt comme répondant au temps faible du rythme de pensée.

Mais l'hétérogénéité même est une unité V — Quel objet de pensée n'est pas de l'homogène en définitive? Sous ce rapport, elle se colore, s'anime, pour mieux dire, d'homogénéité et, pour cette raison, est à traiter comme l'homogène. Mais l'hétérogène, dans la mesure où on le peut isoler, ce qui revient à dire dans la mesure où on le bannit de la conscience (qui est toujours conscience d'homogène en un sens très fort), où on l'oublie, où on ne la réalise pas vraiment, dans la mesure où il s'égrène, s'espace, s'évanouit, — il appartient, par rapport à l'ensemble de notre vie consciente, au temps faible, à la saisie moins forte, au courant du passé.

Ces considération de tension, auxquelles Bergson fait appel, sont capitales. Mais il est aisé de ne pas s'entendre. On se retrouvera en précisant. Notre point de vue revient à ceci: l'analyse, dans la mesure où Ton s'en forme une idée distincte, a plus d'affinité avec le résultat, le statique, le virtuel, l'oubli, l'objectif et l'hétérogène; la synthèse, au contraire, plus d'affinité avec le dynamisme, l'homogène, l'action, le futur. Mais prendre l'acte d'analyse, c'est prendre en dépit des apparences superficielles, l'analyse en tant qu'acte et non plus de résultat: c'est, par là même, la prendre en tant que synthèse, possédée et vivifiée de synthèse, devenue plus et mieux synthèse active, et ne restant analyse active que parce qu'elle est essentiellement synthèse (tout comme nier activement est suréminemment affirmer, — quoique non le même objet ou sous le même rapport). On ne fait pas à la vie sa part. Kéciproquement, une synthèse qui ne serait plus envisagée que comme un résultat objectif retourne, ce semble, à la connexité avec l'hétérogène, la matière, l'oubli, bref à la virtualité de tout ce qui n'est pas active pensée.

Ces spéculations ne s'arrêtent pas à l'abstrait. Elles donnent singulièrement le sens de l'importance de la vie, qui envahit tout et sans laquelle rien ne reste plus ni un, ni actuel, ni pensé, ni, à la rigueur, concevable. Car le statique n'est pas concevable rigoureusement. Qui sent cela n'a pas besoin de plus de mots. Et qui ne le sent pas, comment l'éveiller? Il y faudrait plus qu'une note.

P. 202 — 213. Large développement sur Le morcellement du réel. Aussi P. 218 — 224.

P. 2 32. Heureux appel au sens du mouvement.

P. 236. Une doctrine qui verrait enfin l'origine de toutes les difficultés non plus dans cette durée et cette étendue qui appartiennent, effectivement aux choses et se manifestent immédiatement à notre esprit, mais dans l'espace et le temps homogènes — serait, bien que Bergson la propose, sans doute insuffisante encore, non parce qu'elle creuse plus profond que le temps et l'espace homogènes et conceptuels, mais parce qu'elle imagine si immédiats cette durée et ce temps hétérogènes, alors que l'hétérogénéité pure n'est qu'un concept substitué à un autre, et que la difficulté vient de ce qu'à tout plan, soit du sujet, soit de l'objet, réapparaissent fondues, inextricablement enveloppées quoi que dans un rapport différent d'obscurité et de clarté l'une par rapport à l'autre, ces deux inéluctables formes: homogénéité, hétérogénéité, ou ce qui, à ces divers moments, répond plus ou moins sourdement à ces noms.

P. 242. L'espace n'est pas plus, en dehors de nous qu'en nous. Sans doute.

Toutes les sensations participent de l'étendue. Voir dans ces notes p. 7 et 13 -1(5.

P. 253. L'écueil de tout idéalisme . . est dans ce \l "/il"!6 de passage de l'ordre qui nous apparaît dans la perception à l'ordre qui nous réussit dans la science.

Mais pour ce qu'on pourrait appeler idéalisme pragmatiste relativiste, l'ordre qui réussit dans la science n'est qu'une interprétation de l'apparence, Pourquoi réussit-elle? Parce que la science ne retient et revendique justement que celles des interprétations qui continuent de réussir, bref que des simplifications tolérées par les apparences, des abstractions faites sur les apparences, lesquelles abstractions s'expliquent, les premières perceptions étant abstractions déjà, et notre esprit ne procédant que par synthèse spontanée, dont la vie est tension, mais dont le résultat, le contrecoup, l'aspect négatif est (par rapport à l'ordre objectif) l'analytique et l'abstrait. On y reviendra; (voir Science, à l'Index.

Pourquoi l'auteur, au long de son livre, proclame-t-il le primat de l'action apparente et extérieure? L'action qui se rencontre dans tout progrès de conscience n'est-elle pas relativement plus fondamentale et plus finale? Pourquoi appeler désintéressée l'action mentale? Xi plus, ni moins que l'action corporelle extérieure, ou plutôt beaucoup moins, car il y a plus d'intérêt, et la conscience est plus présente là où il y a plus de l'énergie de l'esprit. Ceci s'applique particulièrement à la p. 254: la décision la plus utile y est entendue en ce sens d'action corporelle extérieure.

Pour Bergson, tout idéalisme échoue à passer de la contingence avec laquelle nos sensations paraissent

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