CHAPITRE III Notes sur „LE RIRE
Parturiunt montes, nascitur ridiculus mus. Horace, Art poétique2).
P. 3. IJ n'y a pas de comique eu dehors de ce qui est proprement humain.
ru^^oïtraste"6 Vérité seulement générale et par raccroc. Atteint-elle le ridicule à la racine?
Le rire provoqué par le ridicule est, comme celui qui résulte du chatouillement, occasionné par une surexcitation nerveuse rapide, d'origine, ici, cérébrale, là, épidermique. Cette surexcitation particulière est due, dans le cas qui nous occupe, à la perception soudaine d'un contraste, qui stimule à imaginer instantanément l'harmonisation qui le ferait disparaître, le redressement, le retour à la moyenne, à l'équilibre objectif accoutumé.*
Une souris assise sur le dos d'un éléphant y devient comique. Ce comique est double, dû et à la présentation simultanée de ces deux animaux, et à leur position réciproque. Nous mesurons alors avec une extrême rapidité, sinon distinctement ce qu'il faut parcourir de l'échelle des grosseurs dans les deux sens pour atteindre un moyen terme entre les deux extrêmes, du moins combien ils s'écartent l'un ou l'autre de la taille moyenne de nos animaux familiers, et, en outre, quelle est l'assiette congrue du petit rongeur, la charge congrue du pachyderme. Cette multiple mensuration rapide, (multiple pour chacun même des deux éléments de comique ici réunis), cette activité cérébrale extrêmement facile, et soudaine, et vive, provoque l'excitation nerveuse traduite en rire. Le sens du contraste, comme tel, est, en effet, le sens et comme le parcours, non lentement et nettement analytique, mais soudain, facile, sommaire, bondissant, de l'ensemble des intermédiaires qui vont vers le point moyen en partant de l'un et l'autre terme. Ici le point moyen considéré est, nous l'avons remarqué, double: grosseur moyenne, d'une part; de l'autre, assiette ordinaire de la souris, charge normale de l'éléphant.
Toute activité nerveuse extrêmement aisée et assez intense amène le sourire, toujours en suite d'un contente-
i) Edition de 1900.
2) „Accouchement de montagnes: naissance ridicule: un rat." — J'entends: le risible naît (dans de certaines conditions) du contraste.
ment, mais du contentement que comportent bien des sentiments divers, dont l'admiration, par exemple. Ce devient le sourire particulier qui salue le ridicule, quand l'activité qui le provoque, et qu'il fleurit, procède d'une perception brusque de contraste.
Où trouver le parcours rapide des intermédiaires, (ce sport aisé qui amène le sourire de contentement en face de l'objet appelé, par contre-coup, ridicule), dans le cas, par exemple, d'un chien coiffé? Où? Avec un peu d'analyse, chacun le dirait aisément. Dès qu'il y a contraste, il y a distention comme factice de représentations qui tendent à se rapprocher, et rapprochement artificiel de représentations qui tendent à s'opposer, le second aspect n'étant que le revêtement du premier. On n'appréhende, en effet, le contraste, qui n'est qu'un paradoxe de juxtaposition, que parce qu'on saisit Ja place normale, si je puis dire, de l'une et l'autre représentation: et c'est parce que, malgré le paradoxe actuel (c'est-à-dire la représentation immédiate surprenante), ou plutôt à cause de lui, le retour par l'imagination à la vision normale est extrêmement rapide, avec une mensuration agile (non théorique, mais enregistrée et vécue) de la distance parcourue, qu'on éprouve ce chatouillement cérébral, cette volupté intellectuelle peu profonde mais aiguë, qui est impression de drôle.
Dans le second exemple invoqué, l'esprit revoit, avec une extrême aisance et rapidité, le chien sans chapeau, l'homme coiffé, et est un peu surexcité de trouver un chapeau sur la tête d'un chien, et la tête d'un chien sous un chapeau, le caractère paradoxal du fait rompant le mécanisme à demi-mort de l'habitude, et entretenant la vivacité de l'attention tout au cours d'une vision, alors que, communément, le début seul d'une perception est pleinement actif, la suite venant comme automatique, induite plus que regardée, prise comme allant de soi et quasi-machinale. Bref, la surexcitation est ici due à la perception très aisée et rapide d'un contraste, c'est-à-dire à une surprise qui multiplie la vivacité de la perception, et à un redressement imaginaire qui corse, après l'attention, la détente nerveuse, — l'esprit oscillant, généralement plus d'une fois, d'ailleurs, en un rien de temps, dans cette tension préliminaire à la détente, de l'inaccoutumé à l'accoutumé, et du cas moyen au cas extrême.
Si cette analyse, qui n'a certes nulle prétention à être toute sVrprii!
i l a un élément
bien nouvelle, est exacte, tout ce qui est surprenant est de drôle drôle, car toute surprise suppose une rencontre inaccoutumée, donc une juxtaposition étrange: et il en est bien ainsi. Qui n'a été porté à rire en apprenant soudain le malheur d'autrui? Ce n'est pas méchanceté, mais perception du paradoxe, de la ..rencontre" imprévue. Dès qu'intervient un sentiment plus fort, comme celui de sympathie, la drôlerie est tuée, — telle une nuance par la» juxtaposition d'un ton
cru, — et l'attention au paradoxe se noie dans une considération d'un autre ordre.
ia surprise sur- gj cette théorie, - banale, nous le répétons — , reste
mène 1 animal . . ' , r .
admissible,' ranimai ne doit-il pas éprouver quelque chose d'analogue à l'impression humaine du ridicule? Pourtant le rire est le. propre de l'homme. — 11 est de l'ait que l'animal, celui du moins qui a l'imagination quelque peu développée, est sensible à quelques unes de ces rencontres, qui nous apparaissent comme drôles, et ne les perçoit toutefois point sous l'aspect Formel d'amusant, mais simplement sous le rapport fondamental de surprenant: chez l'animal comme chez nous, cette surprise, si elle est brusque, se traduit par une surexcitation nerveuse. Seulement l'expression en est, au lieu d'un rire, un autre mouvement musculaire: fuite ou cri. Le chien aboie, et le cheval s'emballe, aux juxtapositions étranges, à celles, évidemment, qu'il peut percevoir, qui dérangent son jeu eoutumier d'associations et. par là, surchargent, suralimentent et précipitent son activité cérébrale, en lui fournissant à la fois plusieurs souvenirs d'ordres divers et une perception actuelle bizarrement composite, qui est, avec ces souvenirs, en partie, fort commune, en partie, fort diverse.
L'animal en est-il content V Généralement non. Cette surexcitation ne paraît pas provoquer, du moins aussi souvent chez lui, ce contentement à quoi très habituellement, quoique non infailliblement, tient chez l'homme l'impression du ridicule. Etre surpris, c'est apprendre, et l'apprentissage est plus couramment pénible pour la bête, moins apte à l'effort cérébral. Le chien, dont le monde extérieur est si largement d'odeurs, n'aboie-t-il pas très généralement à toute odeur qui lui paraît fort nouvelle"? L'apprentissage, même en cette ligne, en ce sien élément, paraîtrait donc lui être originairement pénible. Pour l'activité cérébrale de l'animal, en effet, le surmenage arrive vite. Aussi la douleur, la peur, ou la colère apparaissent-elles là où, chez l'homme, d'abord s'exprimait le contentement, et, dans le cas des perceptions composites bizarres, le plaisir — (grâce au paradoxe) — de tant imaginer à la fois-.
Si on élargit encore le cadre, si de la surprise chatouillante d'une juxtaposition inaccoutumée, on passe non plus seulement à la même surprise pinçante, comme chez les bêtes devant l'étrange aperçu, mais simplement à la surexcitation dans la perception en général, dont les cas antérieurs sont des variétés. Entre le taureau, d'une part, qui fonce sur la muleta. — cas divers, mais non très différent, de celui du chien qui aboie à une surprise. — et, d'autre part, le gamin qui s'esclaffe devant l'apprenti pâtissier étalé sur le trottoir avec ses gâteaux à la crème, il y a surtout, du point de vue où nous nous sommes actuellement placés, la différence d'une surexcitation excessive (pour certain nerf optique), à une surexcitation maîtrisée (par certaine vigoureuse imagination): l'imagination de l'enfant est déjà assez forte et souple
pour accueillir un tel vol d'images aisément. La dite surexcitation est plus maîtrisée encore, au point de ne plus même produire et comme lâcher sou impression connaturelle de plaisir, chez l'homme, spectateur de la même scène des rues, qui, je suppose, plaindra d'abord le petit pâtissier. Non, en définitive, qu'il n'ait joui obscurément, même lui, du rapide voyage imaginatiî que la surprise lui a offert, mais c'a été en un des arrière-plans de sa conscience, discrètement et, sans nulle hypocrisie véritable d'ailleurs, comme secrètement, à proportion de la peine de sympathie, qui, dans son imagination plus large et plus souple encore que celle du jeune' rieur, s'est frayé aussitôt chemin et assuré la place convenable.
P. 0. On ne goûterait pas le comique si on se réiémentsociai
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sentait lSOle. ne crée pas le
On l'apprécierait moins, l'écho renî'orceur manquerait, non rIslble le sens même du ridicule. Qui n'a, mille fois, souri ou ri seul? Plus il aurait eu l'imagination agile et les nerfs souples, plus Robinson eût remarqué de drôleries, dans sa situation même d'isolé, avant la rencontre de Vendredi. Et Grulliver s'amusait bien en Lilliput, pour dépaysé et peu encadré qu'il tût de semblables qui pussent même concevoir toutes ses raisons de tant rire en son coeur.
On pourrait encore, comme exemple, invoquer le cas de Shakespeare, peu différent, en somme, des deux premiers. Quel génie ne se sent isolé, du moins sous le rapport de son génie même? N'y en eut-il pas de comiques? A le prendre d'un biais plus général, ce n'est pas quand il se croyait plus incompris qu'un Berlioz, ou simplement un Nietzsche, avait le moins envie de rire. Ceux qui ont personnifié l'Absolu ont-ils. tel Saint Augustin, imaginé, après les auteurs bibliques, plus formidable rire que celui même de leur dieu? Ils anthropomorphisaient, mais on les eût étonnés en leur déclarant que, sans société, on ne saurait goûter le ridicule.
Quant au grossissement que le fait de se trouver en société donne au ridicule, il n'est ni essentiel, ni particulier à cette seule sorte de sentiment. Aussi ne peut-on apprécier l'exactitude de ces lignes:
P. 8. Pour comprendre le rire, il faut le replacer dans son milieu naturel, qui est la société, il faut surtout en déterminer la l'on et i on 'utile qui est une îo notion social e.
Ces outrances, au reste légères, risqueraient de faire toit à l'engouement sociologique, que légitiment pourtant de si profondes raisons. Il n'est pas douteux que l'individu isolé n'est pas même concevable, mais cela touche à tout de l'homme, non pas très spécialement au rire. Outre l'aspeel social, le rire a un aspect individuel, au sens (restreint et assez vulgaire, je l'avoue) où pourtant il reste des individus. Et, dans cette mesure, le rire a aussi une fonction individuelle, le sourire
le plus fondamental des contrastes
l'extravagance dans le contraste
surtout: coin me le sens vivant du drôle (ou simplement de l'amusant) dont il ne se sépare pas, qui a toujours un commencement d'expression corporelle, et dont il est l'expression corporelle, il détend et soulage après cette tension nerveuse si vive (qu'est la surprise du paradoxe), mais qui, à raison de sa vivacité même, se prolongerait, sans relâche immédiate, en crispation et en douleur, ("est comme la parole, le cri. les autres ,, gestes", une indispensable soupape de sûreté, le désordre relatif et l'épanchement qui doit alterner avec un ordre trop tendu, un peu de décentralisation après une unification tout impérieuse, le temps de faiblesse et de chute d'un rythme double.
P. 10. Si la raideur de mécanique est la raison la plus profonde du caractère comique d'un maladroit ou d'un distrait, et de cet humour britannique qui paraît consister presque essentiellement en une sorte de logique machinale, ce ne l'est que matériellement, à raison du contraste qu'elle suggère. Cette raideur de mécanique nous incite, en effet à n'être pas une mécanique nous-mêmes, par le re- doublement d'attention, par l'éveil que provoque en nous la surprise inhérente à tout contraste: ici, au contraste entre du vivant et du non-vivant ou plutôt du moins vivant, une des antithèses, il faut bien le reconnaître, les plus générales, voire, sous ses multiples aspects, la plus radicale de toutes.
En définitive, ce contraste entre du plus ou du moins vivant, nous le retrouvons toujours par delà l'apparence superficielle des contrastes extérieurs. L'âme de l'antithèse, en effet, est toujours en nous, dans la comparaison entre une habitude et une découverte, entre un demi-automatisme de représentation, qui nous fait imaginer le cas ordinaire, moyen, classé, et la vivacité d'une perception fraîche, qui. triomphant de toutes les conventions reçues et se dégageant dû tout fait, s'adapte à l'expérience neuve.
Sous cette réserve double, (sur la raison formelle du ridicule, qui est dans une surprise de contraste non excessive pour la vigueur de nos nerfs, et sur le siège profond du contraste, à savoir, en réalité, notre propre conscience, où s'affrontent deux modes d'activité, mieux deux degrés de spontanéité), qui ne goûterait la finesse des observations consignées aux p. 9- — 19?
Avant d'être un geste social, réponse à peine . . . menace à l'extravagance, nous avons vu que le rire est la détente consécutive à la perception même de l'extravagence, c'est-à-dire de tout contraste, pourvu qu'il soit vivement perçu sans surmenage, et que des considérations étrangères n'annulent pas, en le dominant, ce chatouillement de l'esprit.
Avons-nous le droit de trouver en tout contraste senti une perception d'extravagance? Oui, si nous pénétrons jusqu'à ce contraste intime et radical dont nous parlions tout à l'heure, et qui, seul, permet aux autres de nous apparaître,
au dehors, avec ce caractère. Dans toute opposition brusque entre une habitude de représentation et une perception étrange, s'insinue, en effet, le sentiment que, d'une certaine façon, nous extravaguons, c'est-à-dire que nous nous dépassons et nous dépaysons, que nous nous offrons une curieuse sortie, une manière d'agitation insolite, et comme un temps de kermesse intime. Et, en ce sens, dont la justesse est rendue surtout sensible par les cas les plus simples, chez des gens naïfs ou des enfants, nous pouvons appeler extravagants, au total par anthropomorphisme et réflection de nous sur les choses, les spectacles extérieurs qui nous donnent d'extravaguer, fouettant la paresse qui somnole, et nous empêchant soudain de croupir dans une sorte d'embourgeoisement sédentaire, ou de stagnation.
Aussi, bien que le sens du ridicule soit, comme ce qu'on je rldjcul!LeL
* j. iT i sens moyen
appelle le bon sens, avec lequel il a plus d une attache, assez universellement réparti, il est loin de l'être également. Ceux qui le ressentent le plus fort ne sont pas d'ailleurs toujours ceux qui l'éprouvent le plus souvent.
Tels qui ont davantage le sens de la moyenne, ou qui donnent plus lourdement, par une sorte de réflexion restée massive ou par simple indolence, dans l'illusion des formes solides, paraissent aptes à laisser prendre en eux plus d'importance à la considération du ridicule. Il ne faut pas pour cela qu'ils soient tout à fait endormis, ni tout à fait éveillés. 11 s'agit donc ici plutôt de ceux dont la vie de conscience apparaîtrait comme une somnolence légère, les esprits de la grosse moyenne, masse ou déjà élite relative, je n'ai cure de le décider, leur proportion variant étonnamment avec les milieux.
Les grands esprits, s'ils restent libres, perçoivent as- le ridicule et' sûrement les contrastes, et parfois avec tant de vigueur espnts" qu'ils doivent s'amuser comme des dieux. Toutefois il -advient très souvent que l'enthousiasme ou les autres sentiments qui accompagnent leurs pensées annulent pour eux en grande partie l'impression du ridicule. Sous un rapport il est même Vrai qu'il y a pour eux moins de contrastes, parce que moins de moyennes fixes à quoi se référer, et moins de surexcitation à la vue de ces contrastes lors même qu'ils les perçoivent, parce qu'il sévit en eux moins de tyrannie d'automatisme, dont la surprise les puisse tirer. Il y aurait donc pour eux moins do différence entre le courant de vie coutumier et l'hyperesthésie accidentelle, voilà pour le sujet; moins, aussi, de normes impérieuses, grâce à l'obsession desquelles se mêle à toute expérience la perception d'anormal. Cette seconde raison, au fond, se réduit à la première, comme le contraste du spectacle, nous l'avons vu, au contraste du rythme conscient.
l'n Platon, un Shakespeare, un Molière ne sont certes pas moins Grands pour avoir saisi et le ridicule, et le dramatique, et de quelles prises! Mais quelle prodigieuse com-
ss
plexité, quelle extraordinaire .symphonie de mouvement et d'énergie intime une telle attitude suppose! Communément les mêmes hommes n'ont pas une attitude égale à percevoir L'un et l'autre. Ce qui n'est que comique pour la foule, apparaît souvent tragique, ou grand, à l'élite, qui voit plus large et „aimea mieux.
P. 24. Peut devenir comique toute difformité qu'une personne bien conformée arriverait à, contrefaire .
Parce que nous saisissons là plus facilement le contraste, pouvant vivre la contrefaçon, en l'esquissant rapidement par notre imagination, et surtout par la motrice.
P. 49. Une bien jolie définition du pédantisme, et si exacte:. l'art prétendant en remontrer à la nature.
M. Jourdain, les frères Carrache, nous tous quand nous croyons que quoi que ce soit est .^arrivé", c'est-à-dire soustrait au flux, définitif.