DécamôroD, 9» Nouvelle delà X» journée
2. C'est aussi ce qu'a fait Tennyson, dans un sujet analogue {Enoch Arden).
de la contredire. Il écrit pour des imaginations vives qui, en lisant un livre, sont toutes à la page présente et veulent des plaisirs variés. Il peint donc Je vice avec force, mais groupe exprès les circonstances pour nous empêcher de croire à la vérité du portrait. Chez lui, c'est en songe que le jeune homme est désabusé de sa perfide enchanteresse ; le mari qui le détrompe revient à cet effet du Purgatoire ; ce mari fait le procès de toutes les femmes, ce que Ton conçoit fort bien» mais il accumule tous leurs défauts sur la sienne et finit par faire d'elle une vieille dégoûtante qui n'eût été certes dangereuse pour personne. Boccace voulait-il émouvoir par une mise en scène surnaturelle ou amuser par une satire bouffonne ? Il a voulu tour à tour l'un et l'autre par une inconséquence qui, à la scène, eût tout gâté.
L'art de tout subordonnera une émotion que l'on veut produire est tellement peu conforme au génie italien que Boccace, même quand il s'y applique avec le succès le plus imprévu et le plus éclatant, éprouve, par moments, le besoin de s'en reposer et de s'en distraire par des inconséquences que, chez nous, un écolier éviterait. Dans son admirable roman de Fiammettay il a dépeint avec une singulière vigueur une passion qui absorbe et ronge l'àme d'une femme : il a d'autant plus soigné cet ouvrage qu'il y mettait non seulement son ambition d'auteur, mais sa vanité d'homme; par un adroit arrangement de concordances, il avait donné quelques-uns de ses traits au volage séducteur de Fiammetta et il n'eût pas été fâché de faire croire que, Lamartine d'une Graziella née sur les marches d'un trône, il avait laissé dépérir d'amour une fille de roi ; il y a des fautes qu'un homme de lettres aimerait avoir commises et dont il lui est doux de s'accuser. Aussi ne citerait-on rien d'aussi vigoureux dans toute la littérature d'imagination en Italie entre Dante et Alfieri. Boccace s'y est môme imposé une sobriété d'incidents dont on croirait le génie italien incapable ; pour faire naître, varier, approfondir l'anxiété croissante qui torture Fiammetta, quatre événements suffisent à Boccace : Je séducteur part; on le dit marié ; on lui attribue une nouvelle maîtresse ;- on le croit de retour; et c'est assez pour que le narrateur, sans se répéter, nous dépeigne la pensée fixe qui tantôt mine l'infortunée, tantôt la ressuscite pour un instant ; on ne voit que Fiammetta, on n'entend qu'elle, car tous les autres personnages, même l'amant, lui sont volontairement sacrifiés, et on ne se lasse point de ce tête à tête avec une femme qui ne songe qu'à son infidèle. De temps en temps néanmoins, au milieu de cette brûlante et patiente étude, Boccace s'oublie et s'échappe en saillies d'inconvenances ou de pédantisme. Au mépris de toute vraisemblance, il prête à cette femme passionnée, naïve et constante dans sa première et unique faute un badinage eftVontéqui n'est pas dans
son caractère et, ce qui est encore pins surprenant, un luxe de connaissances en mythologie, en histoire, que d'ailleurs il ne refuse pas absolument à la nourrice de Fiammetta. Ces digressions ne devaient pas déplaire aux lecteurs du temps; mais Boccace ne s'y serait certainement pas livré dans un pareil ouvrage si la digression elle-même n'était jusqu'à un certain point essentielle au génie de l'Italie. Au surplus, la preuve que l'art concentré qui gouverne l'ensemble de cette œuvre Tait exception dans la littérature italienne, c'est que, pendant 400 ans, tandis qu'une foule d'auteurs y prirent non sans succès le Décaméron pour modèle, personne ne sut rien tirer de Fiammetta.
Mais pourquoi au moins le gr.and roman d'aventures, le poème chevaleresque et amoureux, qui était alors tout formé en France, comme tel fort connu en Italie, et où Boccace s'était exercé quelquefois, ne s'est-il pas développé puissamment en Italie dès le lendemain du Décaméron? Pourquoi n'y a-t-il fleuri véritablement qu'un siècle plus lard avec Pulci et Bojardo, prédécesseurs de J'Arioste et du Tasse ? Car si le génie italien n'a pas une aptitude naturelle et originelle pour le théâtre, c'est qu'il en a une merveilleuse pour un certain genre d'épopée, celui où, auxvi« siècle, il donnera deux chefsd'œuvre sans égaux dans aucune langue. Pourquoi donc, au temps de Pétrarque et de Boccace, en était-il encore aux pauvres épopées qu'on chantait sur les places publiques?
Il ne faudrait pas répondre par l'esprit narquois et sceptique qui domine chez Boccace. Boccace n'est point toute l'Italie de son temps. Non seulement il est né du vivant de Dante et au moment où la Divine Comédie venait de paraître, mais ce n'est pas l'auteur du Décaméron qui a le plus fixé l'attention de l'Italie au xiv* siècle, c'est l'enthousiaste Pétrarque, c'est le chantre de Laure et de Scipion l'Africain, c'est le poète profondément pénétré des grandeurs delà Rome antique, des misères de la Rome moderne. Boccace lui-même est un ami, un admirateur de Pétrarque, un pieux restaurateur des lettres antiques, un dévot commentateur de Dante. Toutes les formes du romanesque, lequel suppose bien un peu de naïveté, se rencontrent dans le Décaméron. Outre des magiciens qui font fleurir les jardins en hiver, qui transportent les gens en une nuit du Levant en Italie, outre la belle inhumaine que tous les vendredis son défunt amoureux fait déchirer par ses chiens ^ on y trouvera l'histoire de