‹ À propos de la séparation des églises & de l'étatChapitre 36 sur 78 · ONE · texte numérisé non relu

ONE

qu’en croyant servir la cause de Dieu, de son Christ et de l’Eglise, les Assomptionnistes déversent sur la France.

Enivrés par leur succès, ils y virent, sans doute, uneindication providentielle, et redoublèrent d’audace. Encore quelques mois, pensaient-ils, et le pouvoir serait conquis. Ils rejetteraient dans l'Enfer (?) tous les suppôts du Diable (1), c’est-à-dire les serviteurs de la démocratie.

Pendant longtemps, la France laïque n’eut à l'égard de ces moines ligueurs qu’une indifférence frisant le mépris. On ne pouvait pas croire à l'influence profonde, réelle, d'une poignée d’agités.

Eux crurent que la France laïque était vaincue, qu’elle avait peur. Ils résolurent donc de jeter la panique dans ses rangs. Les bons apôtres du nationalisme et de l’antisémitisme, prévoyant une curée, allèrent à la

messe, devinrent les fidèles alliés des Assomp-

(1) Le Diable, les démons et le satanisme reviennent dans presque tous les numéros des publications assomptionnistes.

LOUE Y | DeRE

tionnistes, et l’on vit pulluler les associations les plus étranges. C’était une sorte de France nouvelle qui se constituait dans les rangs de l'Eglise, et qui ne se gênait guère pour parler des représailles et des vengeances du jour,

très prochain, où elle serait victorieuse (1).

(1) De ce que, dans les pages qui précèdent, je n'ai guère employé que des verbes au passé défini, il ne faudrait pas conclure que la Croix ait cessé de vivre.

Jamais elle n’avait été plus bruyante, plus entreprenante qu’au début de 1906. V. Appendice, Document I.

Elle ne cesse d’avoir des trouvailles incomparables pour l’organisation de la publicité. À cet égardelle est géniale et pourrait fonder une Ecole de Réclame, où apothicaires et prestidigitateurs iraient s'initier aux méthodes nouvelles.

Parmi ses dernières créations, je ne mentionnerai que celle de l’Affiche-journal, Tandis que les autres

journaux, qui ont des affiches à coller, payent fort

cher des agences pour faire exécuter tant bien que mal ce travail, la Croix a non seulement trouvé le moyen de ne pas payer ses afficheurs, mais elle se fait payer ! Elle vend au bon et naïf catholique (7 fr. l’abonnement à la série de 14 affiches) une affiche qu'il placardera lui-même en un lieu exceptionnellement favorable et dont ilsurveillera la conservation avec sollicitude,

Le 16 janvier M. Paul Féron-Vrau n’a pas dédaigné d'expliquer à ses lecteurs le fonctionnement de |’ « Af-

Elle se donna un drapeau, le drapeau du Sacré Cœur, qu'on vit flotter derrière le Crucifix, en tête de la Croix, avec ces paroles du Christ à la Bienheureuse Marguerite Alacoque : « Mon cœur veut être peint dans tous les étendards de la France, pour la rendre victorieuse de tous les ennemis de la Sainte Eglise. »

Il y eut dans le clergé bien des hommes qui virent le danger, et auxquels il répugnait profondément de voir la religion du Christ couvrant une croisade de haine et de guerre civile ; mais, terrorisés, ilsn’osèrent rien dire, et les journaux catholiques les plus modérés, comme L'Univers, se mirent à faire campagne avec les Croix. Il se trouva trente-cinq évêques

pour féliciter M. François Veuillot d'un ou-

fiche-journal ». J'en ai un spécimen sous les yeux. La caricature y occupe la place d'honneur, caricature si vulgaire que je ne puis même songer à la décrire.

Et voilà un des moyens sur lesquels comptent des gens qui se disent chrétiens, « pour éclairer l’opipion, dans la période si critique que nous traversons |! »

Te

vrage qu'il intitula le Drapeau du Sacré Cœur (1).

« Le drapeau demandé par le Sacré Cœur à la France » opéra dès lors d’incessantes conquêtes. À Nancy d’abord, puis dans une foule de villages, furent fondées des Milices du Sacré Cœur. Enfin le 13 janvier 1904, la commune d’Auriac (Aveyron) fut solennellement consacrée au Sacré Cœur par le Maire, escorté de tout le conseil municipal. Son nom mérite d’être cité, puisqu’elle fut la première à entrer dans cette voie (2).

(1) Edité chez Tolra, 28, rue d’Assas,

(2) Le procès-verbal et l’acte de consécration furent publiés dans /’Univers du 10 février 1901. On y lit: « Nous, membres du Conseil municipal... à l’unanimité nous nous sommes réunis pour affirmer notre grand désir de voir le gouvernement de la France répondre aux demandes de Notre-Seigneur Jésus- Christ pour la consécration officielle de la nation au Sacré Cœur et la reproduction de son image sur le drapeau français, »

Deux ans après, l'Univers disait — et ses lecteurs n’en furent pas surpris — : « L’image du Sacré Cœur imprimée au milieu du drapeau français trouble décidément les sectaires. Celui (?) qui les inspire y reconnaît déjà son vainqueur (!). »

Rd

La façon bruyante dont les Assomptionnistes escomptaient déjà leur victoire attirait du reste dans leur orbite de gros bataillons d’indécis. Après avoir gagné les paysans des régions catholiques, on voulut en conquérir les commerçants. Cafetiers et maîtres d’hôtels furent charitablement avertis que la Croixétait le journal le plus lu de France. Les jours suivants, de riches voyageurs passaient, la demandaient avec insistance, et quelquefois refusaient de prendre un apéritif, là où on ne recevait pas « le bon journal ». Il faudrait une force de caractère que les limonadiers n’ont guère, pour résister à de pareils arguments.

Ils cédaient donc, mais un trésor de colère et de rancune s’amassait profondément contre ces organisateurs d’une inquisition d’un nouveau genre, et dans bien des localités du Midi, on commençait à rappeler les souvenirs

oubliés de 1815 et de la Terreur Blanche (1).

(1) Voici quelques phrases du sermon que Île P. Coubé claironna à travers la France, en septembre 1900 :

« Oh! comme il était beau et terrible, ce peuple

Po) ee

Cantonnés dans leur boutique-chapelle, uniquement attentifs aux progrès de leur conjuration contreles «monstres modernes », les Assomptionnistes né comprenaient rien

aux signes des temps.

Cœur de lion, quand il se dressait. sur l’Europe et menaçait l’iniquité de ses inéluctables colères ! Comme il était beau, quand il épouvantait de ses rugissements les hordes musulmanes; quand il se couchait devant le Saint-Sépulcre et disait à Mahomet: « Viens le prendre! » quand il s’étendait devantle trône des Papes et criait aux forbans couronnés : « N’approchez pas ! » quand il disait à l’hérésie albigeoise : « Meurs! » et au protestantisme : « Vat'en ! » Oui, il était beau, alors, le lion de France!

« Rugis donc, 6 Lion, rugis dans l’air immense et lumineux, pour annoncer au monde que tu es lasde dormir, que tu vas descendre dans la plaine, pour combattre et broyer l’iniquité. Rugis, Ô Lion, pour commander aux sectes impies de disparaître de la terre de France, Rugis, pour rallier autour de toi tous les soldats du Christ et de sa Mère, et que ta voix, passant par dessus le Mont-Blanc éternel, aille dire à tous les échos que le règne du mensonge est fini et que la vérité, trop longtemps obscurcie, va sortir du nuage et resplendir sur le monde, »

Arrêtons-nous un instant. Nous sommes aux environs de 1896. Depuis 1870, la démocratie française n’a pas cessé de prendre de plus en plus conscience d'elle-même. Elle a triomphé de toutes les crises, éliminé tous les poisons. Par le mot de laïque elle indique qu’elle renonce à toute notion de droit divin politique, et qu’elle veut déduire de cette renonciation toutes les conséquences qui en dérivent. L'esprit de caste lui répugne; en tout et partout elle marche vers la liberté et la lumière, aussi opposée aux procès à huis clos qu’au secret des chancelleries.

Elle veut l'instruction laïque etobligatoire : car, qu'un autre puisse juger à notre place lui paraît aussi impossible que de demander à un autre de manger et de digérer pour nous.

Elle veut que chaque individu devienne un citoyen, c’est-à-dire, une molécule active et intelligente de la société, et ce citoyen n’a pas plus le droit de renoncer à un de ses devoirs ou à une de ses prérogatives, qu'il n’a le droit de s’émasculer. Nos frères aînés, il y a

trente ans, eurent des remplaçants qui, pour

OT

mille ou deux mille francs, faisaient en leur nom leur service militaire. Or, voici qu'après à peine une génération, cette seule idée du remplacement nous paraît une sorte de monstruosité.

Voilà, en quelques mots, l’orientation de la démocratie qui, bien loin de se croire arrivée, se persuade que tout ce qu’elle a fait jusqu'ici n’est guère que la préface de la civilisation de demain.

Tout cela est encore vague, informe; cela n’a pas encore pénétré les institutions ; mais

les idées d'aujourd'hui ne sont-elles pas les semences de la réalité de demain ?

Or voici que la démocratie, ainsi orientée, rencontra tout à coup sur son chemin les organes de la Bonne Presse, frémissants, menaçants, qui lui disaient au nom de l'Eglise et au nom du Crucifié : « Tu n’iras pas plus loin! Les idées de liberté que tu proclames sont des blasphèmes contre Dieu. L'idéal vers lequel tu C’achemines est un mirage, une séduction envoyée par les puissances sataniques pour

ta perte. »

LR

Page 1