‹ À propos de la séparation des églises & de l'étatChapitre 56 sur 78 · CT ER · texte numérisé non relu

CT ER

Ce sont des faits de ce genre qui donnent à

ce qui se rasse en France, à l’heure actuelle LI %

de le noter ? — n’ont pas même songé à répondre à leur contradicteur. Ils ne connaissent qu’une arme, la condamnation ; qu’un tribunal, celui du S. Office. Ils ont porté leurs dénonciations à Rome, et n’ont su que se plaindre qu’on ait agité en public des questions réservées.

On se demande avec stupeur ce que peuvent signifier dans notre civilisation des condamnations d'idées et de systèmes, suivies de soumissions qui rappellent des méthodes dont on a de la peine à se représenter l’usage en plein moyen âge, et qui, de nos jours, font l’effetd’un non sens et d’une ineptie.

La condamnation appliquée aux choses de l'esprit ne provoque plus même notre révolte. Il n’y a place sur les lèvres des spectateurs, toujours plus rares, de ces exécutions que pour un sourire de dédain ou de pitié.

I ne faudrait pas beaucoup de victoires comme celle que l’orthodoxie intégrale a cru remporter par le blâme adressé à l’abbé Sertillanges, pour achever sa ruine,

Auteur connu, prédicateur apprécié et ci-devant membre de l’Ordre de Saint-Dominique, celui-ci avait naïvement cru que sa situation de professeur de philosophie à l’Institut Catholique de Paris lui faisait un devoir d'étudier en toute liberté les thèses de M. Le Roy. Quelle erreur impardonnable ! On le lui fit bien voir. Comment? On ne nous l’a pas dit, car ce procès, comme tant d’autres, s’est déroulé à huis

es, 09) de

un immense intérêt. Les gémissements de

clos et on ne nous a livré que les lignes par lesquelles l’imprudent professeur a demandé pardon de son erreur. Voici le document éloquent dans sa brièveté, tel qu'il a paru dans la Croix du 26-27 nov. 1905, et avec la phrase préliminaire dont l’a orné le pieux journal :

«Son Eminence le cardinal archevêque de Paris a reçu une lettre de M. l’abbé Sertillanges, que nous sommes autorisés à publier et que nous publionsen félicitant son auteur d’une attitude si conforme à son devoir sacerdotal :

« Eminence,

« J'apprends à l'instant que NN. SS. les évêques protecteurs de l’Institut catholique ont désapprouvé attitude que j'ai prise à propos de la question posée par M. Le Roy: Qu'est-ce qu'un dogme?

« En parlant comme je l’ai fait, je croyais sincèrement faire œuvre utile, et exercer dans l’esprit de la Sainte Eglise mon rôle d’apologiste de la religion.

« Mais, puisque mes chefs naturels en ont Jugé

autrement, je m'en remets de tout cœur à leur haute

sagesse et désavoue sans restriction aucune ce qui, dans les écrits en cause, a pu leur paraître inexact ou imprudent.

« Daignez agréer, Monseigneur, l'hommage des respectueux sentiments avec lesquels J'ai l'honneur d’être de Votre Eminence,le fils très obéissant.

&A.-D. SERTILLANGES, « professeur à l’Institut catholique de Paris ».

ceux qui crient à la spoliation et à la persécution sont soudain couverts par les fanfares de groupes inattendus.

Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais 1l suffit de se placer un instant en observation, pour en voir arriver de tous les points de l’horizon. A Lyon, M. Pierre Jay vient de fonder, sous le nom de Demain (1), une Revue hebdomadaire dont le prospectus a des accents de proclamation :

« La France catholique se meurt. Mais elle succombe beaucoup moins aux attaques de ses ennemis qu'aux défaillances et aux déformations qu’elle s’inflige à elle-même dans son propre sein. L’inefficacité d’une religion mal comprise et mal pratiquée à retenir la vie qui

se retire de nous, surprend beaucoup d’ob-

servateurs à courte vue. Ce phénomène de

stérilité est des plus explicables cependant : la France catholique est de moins en moins

chrétienne. Sa forme religieuse lui reste assu-

(1) 40 francs par an pour la France, 12 fr. 50 pour

: VUnion postale. Bureaux, 2, rue Simon-Maupin, à . Lyon.

NO

rément. Mais le vase baptisé se vide chaque jour de son contenu spirituel et moral. De telle sorte qu'ilne subsiste plus guère, chez nombre des nôtres, que l’habitude de gestes et de rites dont ils ne savent plus le sens profond ni la fécondité. Comment s'étonner ensuite si le simulacre religieux demeure sans résultat! Il s’agit donc de nous guérir tout d’abord nousmêmes de notre propre mal. Et, puisqu'il est bien démontré que les décadences sociales sur lesquelles tant de pharisiens, éternels frappeurs de la poitrine d’autrui, s’offrent le triste plaisir de se lamenter toujours, sans avoir lhumilité de s'en accuser jamais, ont premièrement en nous leur principe, nous combattrons moins les ennemis du dehors que nous ne trancherons au dedans de nousmêmes, Nous pourchasserons de toutes nos forces, à travers la foule, la misère intellectuelle. Pour subsister désormais en France, le christianisme doit se désolidariser de tous les partis de réaction, aussi bien de réaction intellectuelle que de réaction sociale et politique. L'esprit critique a pénétré dans tous les do-

maines ; rien de l’arrêtera plus. Le meilleur est de s’en accommoder et de ne faire usage que de procédés scientifiques. Pour nous, toute vérité démontrée sera une vérité orthodoxe. »

Ah!je le sais bien, quelques-uns penseront peut-être qu’il s'agit d’une savante manœuvre destinée à tromper l’opinion, d’un ralliement d’un genre nouveau. Mais quel droit avonsnous de suspecter la bonne foi de ceux qui ont écrit ou signé cela ? il y a des paroles à l'accent desquelles on ne se trompe pas.

Ce que je puis affirmer de science certaine, c’est que l’appel de Demain aurait été signé par des centaines d’autres ecclésiastiques, si la peur des dénonciations de M# Turinaz, de Mr Delassus, de l’abbé Maignen ou du P. Fontaine n’avait pas fait tomber la plume ae ‘beaucoup de mains.

Les jeunes sont légion, et désormais rien ne les arrêtera (1). Tous les catholiques dont je

(1) Au moment où j'écrivais ces lignes, m'est arrivé le numéro d'octobre des Annales de philosophie chrétienne (Revue mensuelle, 20 fr. par an, 2 fr. le

numéro, librairie Bloud), dont l’abbé Laberthonnière vient de prendre la direction, L'article pro-

viens de parler ont deviné les nouvelles des-

tnées vers lesquelles s'achemine la France.

gramme a un ton très analogue à celui de Demain, Tous ceux qu'intéresse l’évolution des idées feront bien de le lire. Ces messieurs ont eu la bonne fortune de trouver dans saint Augustin (De Trin., IX, I) un passage que ne désavouerait pas la philosophie la plus actuelle. Ils l'ont pris pour devise : « Cherchons donc, comme cherchent ceux qui doivent trouver, et trouvons comme ceux qui doivent chercher encore ; car il est dit: « L'homme qui est arrivé au terme ne fait que commencer ».

Les pages qui suivent sont traversées par un admirable souffle de foi en la vérité, en l'avenir, d’optimisme joyeux. On voudrait tout citer. La nouvelle direction de la Revue ne voit pas dans la croyance un arrêt de la pensée, mais au contraire une sorte de ressort destiné à la mettre en mouvement : « S'il en est qui, sous prétexte de croire avec fermeté et fidélité, considèrent ou se comportent comme s'ils considéraient qu'ils ne doivent pas réfléchir sur la croyance, et se fixent ainsi dans un dogmatisme verbal, immobile et exclusif, nous leur dirons qu'au lieu de se grandir à la mesure de la vérité, comme ils y prétendent, c’est la vérité qu’ils rapetissent à leur mesure et qu'au lieu de sortir d'eux-mêmes ils s'y renferment (p. 10)... Toute soumission qui ne vient pas du fond même de l'être, qui n’est pas une adhésion consentie, sur un motif spirituel, se trouve par le fait même illusoire et caduque (p. 15)... Une autorité, quelle qu’elle soit, ne peut jamais faire en

ES Che

On s’en va répétant qu'elle est anti-chrétienne et anti-religieuse. Ceux qui le disent ont besoin de le croire, afin de pouvoir maudire ses aspirations. En réalité, la France n’est qu’anticléricale, etle cléricalisme, pour elle, est, dans son sens le plus vaste, le trafic des choses saintes. Elles’étonne, sescandalise, s’indigne, lorsqu'elle voit le prêtre devenir le chef des

bandes électorales du comte de Chambord ou

nous sans nous rien qui vaille pour le développement de notre vie morale et religieuse {p. 17)... Vouloir se contenter d’être catholique « par grâce » c'est-à-dire sans qu’on y soit pour rien sous prétexte de l’être mieux ou de l'être tout à fait, ce n’est pas seulement courir le danger de ne l’être plus, c’est avoir cessé de l'être, quelque apparence que l’on en garde (p.20). De la demeure spirituelle où, fidèles du Christ, nous habitons sous la protection de Pierre, on ne peut nous contester le droit, si nous savons l'exercer, de montrer aux initiés des mystères d’Eleusis que leurs pensées même les plus ésotériques ne nous échappent ni ne nous effraient, et que s'ils veulent jusqu’au bout chercher la lumière, aimer la vérité, cultiver la liberté intérieure, ils se Joindront à nous (p. 21). »

Je ne crois pas me tromper en disant que ces vœux paraîtront fort légitimes à la libre pensée, et qu’ils seront saluës avec joie parses représentants les plus incontestés.

rose

de M. Boulanger, et elle est prise d’un malaise presque aussi pénible, lorsqu'un pasteur, haranguant le président de la République, lui rappelle d'un ton peu discret le dévouement desprotestantsauxinstitutions démocratiques.

La Libre-Pensée française, dans sa grande majorité, n’a, quoi qu’on en dise, aucune rage anti-chrétienne. Elle l’a bien montré lors de: l'apparition du dernier ouvrage de M. Loisy.

Elle a bravement applaudi. Et pourtant M. Loisy serait pour elle un adversaire tout autrement redoutable que ceux qui se donnent pour les défenseurs attitrés de l’orthodoxie. Les apologies du traditionalisme inté-. gral pourront bien satisfaire des sacristains ou des dévotes qui n’ont aucun besoin ni même aucune notion d’activité intellectuelle; mais elles ne peuvent que compromettre l’Eglise devant les intellectuels.

Parmi tous les spectacles intéressants que nous offre la vie actuelle, je n’en vois pas.de plus grand que celui de cette rencontre inopinée des jeunes catholiques avec les penseurs

libres.

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Ecoutez par exemple ce que dit, dans un article de Demain, que je voudrais citer tout entier (n° du 5 janvier 1906), le D' Marcel

Rifaux :

Il n’est pas niable que nous sommes les témoins d’une véritable transformation de la conscience catholique. Chaque jour grandit, en effet, le nombre de ceux qui ne se contentent plus d’un catholicisme inconscient, servile, machinal.

De plus en plus, il est admis que le premier devoir d’un catholique est la mise en œuvre de toutes les ressources dé la raison, car la raison, semence divine, est ce qui distingue essentiellement l’homme de l’animal. Or, l’exercice légitime de la raison ne s’entend point sans la participation consciente de tout notre être au laborieux travail de la compréhension de la vérité.

En religion, en morale, comme, du reste, en histoire, en sciences naturelles ou médicales, rien n’est acquis, valable et profitable pour l'individu que dans la mesure exacte où il s’est non seulement incorporé, mais encore assimilé l’enseignement reçu.

Tout individu qui se contente de recevoir passivement, sans aucune coopération personnelle, est un être dynamiquement inférieur, une personnalité faible, une cellule sans noyau, destinée fatalement à disparaître devant une personnalité plus forte.

Pendant de longues années, les catholiques furent, en grande majorité, des êtres absolument passifs. Il était communément reçu que le travail d’approfondissement de la foi devait être l’apanage unique

des théologiens patentés. La masse des fidèles devait se résigner à recevoir l’enseignement doctrinal comme le vase reçoit la liqueur que l’on y verse. Tout effet de contrôle de la part de l’enseigné était sinon condamné, du moins asservi, réprimé, disqualifié.

Sous prétexte de protéger la foi, on entourait l’esprit du croyant de bandelettes mystiques, toutes parfumées d’aromates et d’encens, traitant le chrétien comme on traiterait une momie et non comme un organisme vivant destiné à agir et à réagir. Mais comme les nefs et les verrières de nos cathédrales ou les chapelles toutes enluminées de nos collèges ne pouvaient pas être et ne devaient pas être le seul théâtre de l’activité humaine, une armure si fragile et si délicate était infailliblement le jouet de tous les vents vigoureux qui soufflaient du dehors.

L’incrédule ou le croyant sont tenus, au même titre, de connaître les raisons de leur incrédulité ou de leur foi, La loyauté de leur attitude relève de cet examen, Une conviction qui ne saurait résister à l'effort de l’analyse critique est une conviction nécessairement fausse, indigne de soutenir celui qui la vit, et, en dépit des apparences, parfaitement 2mmorale. L'autorité elle-même, si sainte et si sacrée soit-elle, ne peut exciper d’un privilège. Elle doit produire ses titres de créance et ne peut s'imposer ni être admise du dedans, qu'à la condition d’être librement acceptée et non machinalement subie.

Forts de la valeur vécue de leur foi, les jeunes catholiques ouvrent largement leurs yeux aux lu-

AU

mières nouvelles. Ils éprouvent le besoin de ne conserver dans leur esprit aucune région obscure, et se font même un devoir d’avouerles difficultés qui les embarrassent.

Très attentifs à toutes les manifestations de la pensée religieuse, ils ne se flattent pas de rallier tous les suffrages et d'éviter les anathèmes des petites chapelles ; ils méconnaîtraient ainsi les lois de, la pyschologie la plus élémentaire. On n’arrache pas de vieilles habitudes sans provoquer des réactions de défense ; on ne tranche pas dans le vif certains tissus. morbides sans provoquer de cruelles blessures. Ils ont assez de sagesse et de philosophie pour le comprendre. Ils savent fort bien que les rénovations les plus urgentes ont néanmoins besoin. du concours du temps. Avant d'accepter et de vivre une idée nouvelle, il faut d’abord se familiariser avec elle, l'introduire dans son intimité et lentement se l’assimiler. À vouloir brûler les étapes, on risque de perdre haleine et de compromettre les meilleures causes.

Beaucoupde jeunes catholiques, clercs ou laïques, se disent maintenant tout cela. Nulle puissance au monde ne saurait mettre en échec leur volonté, convaincus qu'ils sont de rester ainsi fidèles non seulement à la loi du progrès, mais encore et surtout aux aspirations qui jaillissent de la source la plus pure de l'Evangile.

De telles pages sont à méditer. Ce n’est pas de lincrédulité qu’elles procèdent, c’est de la foi, Si le D' Marcel Rifaux a l'air de se

séparer de beaucoup de ses coreligionnaires, ce n’est pas pour leur fausser compagnie, c’est pour les précéder sur la voie où ils sont engagés les uns et les autres.

Ce dont il faut lui savoir un gré immense, ce n’est pas d’avoir vu, après tant d’autres, qu’au point de vue intellectuel certaines attitudes sont insoutenables, c’est d’avoir vu et d’avoir dit que ces attitudes sont insoutenables du point de vue moral, et qu’elles constituent une déchéance religieuse.

Une grande crise intellectuelle, religieuse, morale, sociale, se prépare dans beaucoup de consciences. En mesurer l’origine, la profondeur et la portée, ne sera sans doute jamais possible. Qui nous raconterait l’histoire du grain de blé durant sa germination dans le sein de la terre ?

J'ai pourtant pu un instant contempler de tout près cette germination d’une vie nouvelle au sein de la vieille Eglise, et j'en ai gardé un indicible souvenir, Cétait il y à quelques mois, chez un professeur de sémi-

naire dont j'étais l’hôte. Le soir, un jeune

diacre me remit un gros cahier manuscrit, sorte de journal confidentiel où, depuis trois ans, quelques élèves de ce grand séminaire ont écrit leurs préoccupations, leurs angoisses, leur idéal, leurs rêves, leur foi. Jamais je n’ai rien vu d'aussi poignant à certains égards, de si grand et de si viril à d’autres. Que de fois, en croisant des cortèges de séminaristes, j'ai été attristé de la fréquence des visages hypocrites, fatigués, blasés, stupides ou grossièrement sceptiques. Quel bonheur de penser que le régime suranné suivi dans ces établissements n’a pas pu empêcher léclosion des fleurs nouvelles!

__ La note dominante dans les pages que je lus, c'était un énergique besoin de sincérité, de virilité, d'effort, d'initiative, c'était la défiance instinctive du miracle, de la dévotion mécanique, des rites et des incantations, et c'était en même temps un indicible amour pour l'humanité actuelle.

Que se passera-t:1l, quand la France connaitra ce nouveau clergé ? quand elle verra devant

elle des prêtres qui ne songeront même pas

à s'occuper de politique; qui, au lieu d’être les esclaves du passé, en seront les fils reconnaissants, respectueux et intelligents; qui seront des témoins de l’ancienne foi, en hommes pour lesquels la foi est essentiellement une force de vie, d'évolution et de progrès; qui, sans perdre leur temps à défendre ou à attaquer les dogmes et les formules où la pensée des siècles disparus a résumé ses

vues, seront les apôtres de la paix entre

les nations, les collaborateurs désintéressés

de toutes les entreprises généreuses, les adversaires infatigables de toutes les iniquités; qui montreront dans le chrétien non pas l’homme prédisposé, par labdication intellectuelle, à toutes les passivités et à toutes les servitudes, mais montreront en lui le témoin par excellence de la liberté, celui sur lequel aucune tyrannie n’a de prise ?

Je crois que, ce jour-là, la France sera saisie d’une indescriptible émotion. Et si, parmi les prêtres dont je viens de parler et les penseurs libres à côté desquels ils se trouveront

tout naturellement, il y a quelque prophète

au cœur débordant et au verbe enflammé, nous. aurons dans ce pays un réveil de foi tel qu'on n’en a vu nulle part ailleurs.

Ah, j'entends bien les impatiences de ces Messieurs du Saint-Office, cherchant ici à lire entre les lignes, et je devine leurs questions : . &« Ces catholiques dont vous parlez seront-ils dans l'Eglise ou hors de l’Eglise ? (Ce qui traduit en latin veut dire : allons-nous sévir contre eux ?) » Je répondrais très volontiers à la question de leurs Eminences, si je le pouvais. Malheureusement, les phénomènes historiques ne se gênent pas pour refuser d’entrer dans les catégories de nos pauvres intelligences et dans les cartons de nos dossiers.

Il y a une douzaine de pêcheurs de la Galilée qui jadis donnèrent fort à faire au Sacré- Collège de ce temps-là. C'étaient de fort mauvais juifs, puisqu'ils violaient le sabbat, faisaient un triage dans les préceptes de la loi et se permettaient même de les interpréter; et c’étaient pourtant de fort bons juifs, puisque c’est grâce à eux que le judaïsme est devenu

la préface du christianisme, Pas plus alors

qu'aujourd'hui ceci ne tuera cela. Le christianisme d'aujourd'hui, avec ses Pharisiens et ses Sadducéens, entrera dans l’histoire et sera remplacé par une civilisation nouvelle. Ceci ne tuera pas cela. Ceci sortira de cela (1).

Si l’esquisse que j'ai essayé de tracer est exacte, si les faits qui se passent en France sont bien tels que je viens de les décrire, le lecteur peut de lui-même en tirer les conclusions et s’imaginer quels seront les résultats de la dénonciation du concordat.

J’ai tâché de montrer que dans l'Eglise il y a deux catholicismes, celui d'hier et celui de demain. La dénonciation du concordat achèvera la déroute du catholicisme d’hier ou cléricalisme. Je n’ignore pas qu’il pourra, pendant quelques années, paraître plus fort que jamais. Il pourra suffire dans certains milieux de quelques irresponsables pour provoquer

des explosions de fanatisme. Mais cela aura

(1) On trouvera de quoi compléter tout ce que Je dis ici dans un très intéressant volume de l'abbé Klein: Quelques motifs d'espérer (Paris, in-12, 1904).

juste autant de valeur que les manifestations des paysans de la Bretagne ou du Velay, quand la police veut arrêter un sorcier ou un charlatan.

Les adversaires de la démocratie crieront, gémiront; dans leur épouvante ils jetteront leur or à pleines mains pour provoquer des désordres. Mais cette alliance elle-même des partis de réaction avec les catholiques cléricaux achèvera de discréditer ceux-ci.

Ces catholiques-là ont toujours été des émigrés à l’intérieur. Et lorsque le cléricalisme nous convie à jeter les yeux du côté de l’Allemagne, à admirer l’édifiant spectacle de Guillaume IT recherchant l'appui du Vatican, les Jeunes catholiques français sont plus scandalisés que les libres penseurs eux-mêmes, Les scènes qui se sont déroulées au Congrès des catholiques allemands à Strasbourg ont profondément ému leur conscience. Cest avec une profonde stupeur et une réelle tristesse que la France en a eu l’écho. Cela ne vous regardait pas, dira-t-on. Mais quel est l’homme

qu'un naufrage n’émeut pas? Les éclats de

Joie du catholicisme allemand nous ont attristés, comme nous attriste la joie des pauvres filles qui ont sacrifié leur jeunesse à quelque baron de la finance, | |

Cette concentration du cléricalisme et son alliance avec le despotisme fera que les jeunes catholiques se rapprocheront de plus en plus de la démocratie et de la libre pensée. M. Jaurès et M. l'abbé Hemmer se sont donné rendez-vous sur le terrain de la liberté et de la raison (1). Et l'hiver dernier on.a eu à Paris le spectacle nouveau de conversations où les chefs de la libre-pensée MM. Buisson, Séailles, Seignobos, discutaient amicalement avec quelques-uns des membres les plus en vue du clergé catholique sur la séparation.

Les libres entretiens recommenceront (2).

(1) V. Hemmer, p. 54. Le 4 février, on a vu des catholiques de premier plan, tels que l’abbé Sertillanges et Marc Sangnier, tendre la main à F. Buisson, l’un des présidents de la Société nationale des libres penseurs de France, ainsi qu’à un célèbre et vaillant pasteur M. Louis Comte, et s'associer à eux

pour une protestation solennelle contre la porno-

graphie.

(2) Voici quelques indications empruntées à leur

Or ce contact entre la démocratie et les jeunes catholiques. aura naturellement des effets profonds sur la démocratie. Déjà on

sent sourdre, chez quelques-uns des représen-

programme : Les «Libres entretiens », organisés par M. Paul Desjardins, sont des conversations réellement tenues, sur les plus graves questions actuelles, par des personnes désireuses de s’instruire mutuellement, suivant la méthode critique. A ces conversations sont invités, à titre de consultants, les hommes les mieux informés de chaque question.

Elles se tiennent le dimanche à 4 heures, toutes les trois semaines, dans l’atelier de l’Union pour la Vérité (6, impasse Ronsin, 152, rue de Vaugirard, Paris-XVe).

Il paraît toutes les semaines, sous le titre de « Libres entretiens », des comptes rendus in-extenso et très soignés de ces conversations, revus par les interlocuteurs mêmes.

La série en cours (1905-1906) porte sur l’Internationalisme. On se propose d'analyser, objectivement et critiquement, les faits d'ordre économique, social, politique, juridique, intellectuel, qui modifient ‘présentement les rapports des nations civilisées. On “cherche, avec une sérénité entièrement hbre, si ces faits de tout ordre obligent à reviser les enseignements et les sentiments traditionnels touchant la ‘Patrie. Dates des prochains entretiens : 11 mars, 4er et 29 avril, 20 mai et 10 juin 1906.

Cotisation annuelle minima des associés: 6 francs. Carte d'entrée pour la série : 4 francs.

tants du socialisme, des préoccupations morales et des aspirations religieuses. C’est de ce côté que la lutte contre l'alcoolisme, contre la pornographie, contre latraite des blanches, contre les guerres, a trouvé ses coopérateurs les plus efficaces. Ce n’est qu'un commencement. La France, désormais, comprend la vanité de la politique et du plaisir facile. Elle cherche ! elle cherche un idéal qu’elle ne chercherait pas si bien si, suivant le mot de Pascal, elle ne l’avait déjà trouvé.

Prêtez l'oreille aux paroles que disent au peuple quelques-uns de ses conducteurs les plus écoutés. Ce sont ceux que le cléricalisme a voulu déshonorer en les appelant les pontifes de la libre pensée : les Berthelot, les Buis-

son (1), les Séailles (2). Certes, on pourrait

(1) Voir en particulier parmi les ouvrages de M. Buisson : La Religion, la Morale et la Science, leur conflit dans l’éducation contemporaine, quatre conférences faites à l’Aula de l’Université de Genève (Paris, in-12, 1900, 3 fr. 50) ; Libre Pensée et protestantisme libéral, par F. Buisson et Ch. Wagner (Paris, in-12, 1903, 2 fr.).

(2)Voici quelques fragments empruntés au beau vo-

— All —

souhaiter aux fidèles de beaucoup d’églises

d’avoir su se donner de pareils représentants.

lume de M. G. Séailles, Les Affirmations de la conscience moderne (Paris, in-12, 1904, 3 fr. 50) et transcrits au courant de la plume:

« Les incrédules le plus souvent ne font que retourner le fanatisme : en rejetant la religion, ils gardent tous les mauvais sentiments qu’elle peut inspirer (p. 1).

« Agir moralement c’est affirmer, contre l’apparence, que le mal n’est pas ce qui est, qu’il a quelque chose d’un accident, que le bien marque le vrai sens des choses ; c’est, en décidant pour soi, se prononcer sur le tout ; c’est faire acte de foi dans la réalité de l’ordre moral, Nous affirmons avec Socrate au seuil de la mort, qu'aucun mal ne peut arriver à l’homme de bien; nous jetons nos efforts, nos sacrifices dans l’océan tumultueux des faits, avec la confiance que du sang et des larmes quelque chose se fait qui mérite d’être, qui doit être et qui sera. La vie morale fortifie la foi qu’elle implique : au terme, nous dit Spinosa, l’homme éprouve qu’il est éternel, que par la raison, par la liberté, son être se fonde dans l’Etre véritable, s'édifie en Dieu ; agir moralement, c’est alors vouloir avec Dieu, c’est vouloir Dieu, c’est l'aimer; par là c’est de plus en plus, en descendant en soi-même, s'unir à lui, sentir comme sa présence réelle... Loin d’être l’école athée, l’école sans Dieu, qui prépare une génération de fanatiques à rebours [L'Ecole laïque] doit, en pénétrant son enseignement tout entier de l’idée morale, fortifier

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