‹ À propos de la séparation des églises & de l'étatChapitre 9 sur 78 · RIRE · texte numérisé non relu

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clure qu’ils n’emploient pas des procédés plus délicats à l’égard des francs-maçons.

Mais admettons un instant l’absurde supposition que-ceux-ci soient vraiment ce qu’on les prétend être. Admettons que j'aurais dû, pour être complet, ajouter à cette brochure un réquisitoire contre l’Action maçonnique.

Faisons plus, supposons que ces pages soient ici, et que j'aie dû arriver, pour cette partie, à des conclusions identiques à celles des polémistes cléricaux. Est-ce que cela changerait

quelque chose à mes conclusions? Qui peut

songer à mettre en parallèle une société pure-

ment terrestre, si puissante qu’elle soit, avec une Eglise qui se dit fondée par Dieu luimême, qui est l’émanation de Dieu, sa pensée réalisée, contre laquelle les portes de Penfer ne prévaudront point?

Je croirais faire injure à l’Eglise, par la seule pensée de la mettre en parallèle avec une autre Société, quelle qu'elle soit !

Mais nous passons en France par une singulière période; quand le cléricalisme a épuisé

la gamme de ses aménités habituelles, et

qu'il arrive au paroxysme de la colère, il a recours contre ses adversaires à la plus inattendue des injures : il les accuse de lui ressembler ! La libre-pensée, nous dit-on alors, n'est qu’un cléricalisme retourné. Il semble que ce ne soit pas faire là un bien grand

éloge du cléricalisme. C’est ainsi qu’on nous a parlé, ces derniers temps, des conciles de la libre-pensée, des Dragonnades républicaines et de l’Inquisition maçonnique (1).

Après cela, plus d’un catholique sera étonné d'apprendre que la S°Inquisition existe encore à Rome, qu'elle y a son palais, ses juges et surtout sa procédure. Ne serait-il pas à désirer que l’Église ouvrit les portes du célèbre tribunal, y laissât pénétrer le public, accordât aux accusés les garanties élémentaires, avant de vouloir reprocher trop fort aux maçons leurs fiches et leur secret? Ù

En relisant les pages que j'ai consacrées à

la critique du cléricalisme, je reconnais vo-

(1) Voir {a Croix du 10 février 4906 et des jours suivants, et le Nouvelliste de Lyon du 13 mars.

lontiers que j'ai été dur, très dur. L'ai-je été trop ? Aiï-je apporté des mensonges ou des contre-vérités ? Me suis-je improviséjuge, pour le plaisir de condamner, et n’y avait-il que de l’orgueil ou de la haine au fond de ces pages sévères? J’espère que personne n’osera le soutenir. Plusieurs des publicistes qui ont présenté cet opuscule à leurs lecteurs ont fait de moi un bon catholique défendant son église ! Catholique, je ne le suis pas, mais jamais éloge indirect ne me fut plus précieux que celui-là, car si on a vu en moi un catholique, cela prouve l’ardent amour qui, malgré mes

critiques, imprègne et parcourt ces pages.

Certains amis de la gauche extrême m'ont fait un reproche naturellement très différent de ceux que nous venons de voir. Ils ont été étonnés de l'enthousiasme aveclequel j'ai parlé du renouveau catholique.

« Vous célébrez, m’écrivait l’un d’eux,comme

l'aurore de temps vraiment nouveaux, ce grand

en

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fait de la séparation de l’Église et de l'État. Je crois que vous avez raison de le faire, mais cette révolution, dans le sens le plus élevé et le plus intime du mot, ne se produira pas, tant que l’on combinera, que l’on interprétera, que l’on ménagera les formes etles transitions. Nos néo-catholiques laissent subsister mainte équivoque. Presque pas un n’ose dire publiquement, pour tous, en chaire, ce qu'il dit dans un petit cercle d’intellectuels. L'esprit français aime les situations plus nettes et les attitudes plus décidées. Il n’est pas pour les

compromis. »

Il y a beaucoup de vrai dans ces paroles,

mais l’essentiel n’est pas de savoir si l'esprit français aime telle ou telle chose, mais sil’'esprit français a raison, et si, ici, il ne fait pas une erreur résultant d’une trop longue éducation cléricale. C’est sur les bras de l'Église, | moncher ami, et avec le lait de la Scolastique que vous avez sucé cette notion d’absolu qui est comme l’atmosphère de votre pensée.

Nos néo-catholiques ont tort, si, par calcul,

ils créent des équivoques, ou en laissent sub-

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sister. Ils sont parfaitement excusables, si ce qui vous paraît, à vous, une équivoque est pour eux une métamorphose organique. Etudiez la vie d’un homme comme Pécaut, une des âmes les plus claires et les plus rayonnantes du dernier tiers du siècle écoulé. Vous pouvez en suivre le développement simple et harmonieux, à peu près jour par jour. Il y a affranchissement incessant, autonomie croissante :

sous prétexte qu'il n’a pas brisé, du jour au lendemain, avec les idées du passé, les habitudes anciennes, peut-on parler d'équivoques et de compromis ? En réalité il y a assimilation, développement, progrès, il y a vie, et la vie ne ressemble en rien aux catégories de l’École (1). Un orthodoxe pur et un sceptique absolu sont également logiques ; ceux-là n’ont ni hésitations ni combinaisons. Mais viventils? L’orthodoxe pur est un être identique à lui-même, partout et en tout temps : qu’il soit

fidèle de Baal ou de Jéhovah, il a reçu l’onc-

(4) V. Pages choisies et fragments inédits de Félix Pécaut, Paris, Fischbacher, 1906, in-12 de 392 pages.

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tion qui le sépare de tout ce qui vit, marche, avance, se développe. De même pour le sceptique ou pour l’areligieux. Supposez un instant que les aimables plaisantins qui, jadis, préoccupaient tant le roi David par leurs négations, aient eu la victoire et que, dès lors, lhumanité ait fermé tous ses temples. Que d'erreurs, que de crimes, que de sang on eût ainsi épargné! Et pourtant ne suffit-il pas d’énoncer l'idée, pour montrer qu’en même temps l’humanité aurait renoncé à la plus belle part de son activité ? A travers les compromis, les combinaisons, les interprétations, elle souffre, elle lutte, elle vit; elle s’achemine, toujours meurtrie et toujours victorieuse, vers une vérité qu'elle entrevoit sans cesse, sans la saisir jamais.

Voilà, je pense, ce que devrait se dire l’are-

ligieux. Bien loin de se croire un être supé-

rieur aux autres, il devrait, au contraire, se

sentir mortifié, un peu comme l’homme qui ne comprend rien à la musique, perdu au mi-

lieu d'amis passionnés d’harmonie.

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Ceci m’amène à dire un mot de certains li- Pres penseurs, qui poursuivent en dehors des églises leur évolution idéale religieuse, et qui ne comprennent pas pourquoi on s'occupe tant des retardataires : &« Les cléricaux, disent-ils, sont incorrigibles! Les ombres du soir s’allongent, ne perdons pas notre temps à indiquer la route à des gens qui ne veulent pas nous écouter. »

Mais la France a-t-elle, je ne dis pas le droit, mais la possibilité de se couper en deux; ceux qui marchent plus vite abandonnant les autres ? On peut dire cela dans un accès de mauvaise humeur, on ne le fait pas !

Certes, je suis furieux contre un ivrogne, mon voisin, regagnant sa demeure si, malgré mes recommandations, il a de nouveau bu avec excès. J’ai pu, lassé par ses insanités, le laisser seul sur la route, non loin des précipices. J’ai pu le précéder, rentrer chez moi,

m’allonger sur mon lit et tâcher de dormir ;

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mais voici que je crois entendre ses appels, ses cris; et, au milieu de la nuit, à la lueur d’une pauvre lanterne, je me sens obligé d’aller à sa recherche. ee

Il en est de même de la démocratie et du cléricalisme. Un jour, la démocratie pourra se fâcher, le quitter, le perdre de vue : l’instant d’après, l'instinct de la fraternité reprendra ses droits, car nul ne vit pour soi-même.

La démocratie est le régime de la solidarité. Certes, cette solidarité existait auparavant, mais confuse, en quelque sorte, et non perçue. Avec la démocratie, on en prend conscience, et cette perception, devenant de plus en plus claire, pénètre peu à peu toute lactivité sociale, la transforme et crée ainsi une période nouvelle de lhistoire.

Régime de solidarité et non pas, comme on.

l’a dit si souvent, régime d’égalitarisme et de médiocrité.

N’a-t-on pas vu, durant ces dernières années, des esprits fort distingués qui s’en allaient répétant : « Les temps actuels ne sont

pas des milieux favorables pour des génies tels

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que les nôtres ; on ne nous comprendra pas, on nous méconnaîtra ; la Démocratie arrive, rentrons chez nous! »

Le geste est aristocratique. Reste à savoir s’il est justifié.

Ce qui est vrai, c’est que la pensée du peuple ne divise plus l'humanité en deux cortèges éternellement parallèles, les dirigeants et les dirigés, les rois et les peuples, les enseignants et les enseignés. Elle ne croit pas plus au droit divin des rois, qu à des révélations tombées du ciel et instituant pour certains groupes des droits spéciaux et invérifiables. En un mot, elle revendique légalité de tous les citoyens. Se présenter devant la démocratie, le front effleuré de l'huile de la sainte ampoule, ou marqué de quelque signe mystérieux, et lui annoncer qu'on a sur elle des pouvoirs magiques, ce n’est pas seulement se mettre hors la loi, c’est se mettre hors la pensée de notre siècle.

Si, par respect, on entend le mouvement de faiblesse, de lâcheté ou de peur qui nous porte

à accepter passivement ce qu’on nous dit, à

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nous incliner devant les mots, les hommes, les événements, il est incontestable que le respect s’en va, et que le long gémissement de tous ceux qui déplorent la disparition progressive des barrières sociales est parfaitement justifié.

Mais si cette antique notion du respect est en train de disparaître, peut-on, sans injustice, dire que la démocratie ne veuille d’aucune supériorité, qu’elle soit tourmentée par la manie du nivellement ?

Ce qu'il faut dire, c’est que la démocratie fait aux génies de la parole, de l’idée, de l’art ou de l’action le plus encourageant des éloges, elle veut les comprendre, les approcher, les toucher en quelque sorte ; elle veut, par-dessus tout, entretenir entre eux etelle un courant de sympathie qui sera leur force et qui sera son honneur. Elle ne les considère ni comme ses dieux, ni comme ses maîtres; elle ne connaît plus que des frères : en haut, pour les admirer et les suivre; en bas, pour les secourir et les

faire progresser.

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Enfin il y a un dernier reproche, encore justifié, qui m'a été fait par une foule de prétres. Ils ont trouvé que j'étais trop bref, trop imprécis en parlant du renouveau catholique.

Ils auraient voulu beaucoup plus de noms et de faits.

Je ne puis malheureusement que répéter ce que J'avais dit, à savoir que je me suis cru obligé à une extrême réserve. Les temps sont graves. Je sais que le mouvement quiemporte le jeune clergé versles idées nouvelles est irrésistible.

Mais chacun doit agir d’après ses forces, ses lumières etsa conscience. La libre-pensée n’a pas à se constituer en église. Elle est la pensée, et partout où quelqu'un pense par lui-même, veut avec sa propre volonté, voit avec ses yeux, cet homme, si loin qu’il soit, est en route par les sentiers nouveaux. Sachons donc nous garder de toute impatience ;

* laissons agir la nature et le soleil; ne coupons

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pas les branches sur lesquelles il y a des bourgeons, sous prétexte de prouver que le printemps approche.

Je me permets de formuler ces vœux et ces recommandations, parce que nous ne sommes pas à un moment ordinaire. Il ne s’agit plus, désormais, de prêtres plus ou moins isolés, incapables de plier leur pensée à toutes Les thèses d’un conservatisme exaspéré ; il s’agit de plusieurs milliers de prêtres en exercice aujourd'hui, qui sont imprégnés des idées nouvelles, et très persuadés qu'ils pourront être fidèles à leur Eglise et à Dieu, sans se manquer de sincérité à eux-mêmes. Dans dix ans, ces prêtres-là seront la majorité. En général, ils s’ignorent entre eux, car s’il n'y a pas de corps ayant à l’extérieur plus de cohésion, il n’y en a pas non plus où la fraternité intel-

lectuelle et mystique soit plus rare (1).

(1) D'un seul canton du centre, sept ecclésiastiques m'ont écrit, à la suite de cette brochure. Aucun d’eux ne suppose qu'à quelques kilomètres de lui, six de ses confrères ont des idées et des préoccupations analogues aux siennes.

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