‹ À propros de La vassale: lettre à m. Jules LemaîtreChapitre 12 sur 18 · LVIII LETTRE · texte numérisé non relu

LVIII LETTRE

impuissant devant une question neuve. On ne peut pourtant pas créer des chaires d'amour conjugal ! Il s'en tire par le truisme, par quelque aphorisme péremptoire. A la moindre résistance, il frappe. Je suis, donc tu n'es pas, a-t-il dû déclarer quelque jour. Au fond, il a un peu honte de lui-même, il sent son incapacité, son injustice. Mais comment reconnaltra-t-il ses torts, lui h. qui on a l'habitude de donner raison? Comment s'humi lierait-il à ce point, et devant une inférieure, la femme, la sienne?

Un moment, mon cher confrère, dans votre

I article, la patience vous a échappé, vous a avez appelé Louise : dinde ! Eh bien, c'est

■■ précisément une des expressions favorites d'Henri, il y ajoute encore: détraquée, sotte, idiote, bête, etc., plus des ordures, — et tout cela, je vous l'affîrrae, pour pas garnd'chose.

mais à propos de tout. Le bon moyen, n'estce pas, pour apprivoiser une rebelle, pour la ramener à l'amour et à l'obéissance qu'elle nous doit !

Mais, je vous le riîpète, Henri est très pitoyable, il souffre abominablement. C'est un grand lîtonnement pour lui que ce qui se passe dans son ménage. Il n'y comprend, il n'y veut surtout rien comprendre, lui non plus. II sent Lien, par exemple, qu'il a un cœur et que ce cœur est couturé, qu'il a des moments de tendresse et que cette tendresse est repoussée, lorsqu'il vient l'offrir à celle qu'il a — quelques heures auparavant, il ne s'en souvient dôjk plus — refroidie de son mépris, qu'il a voulu soumettre à sa discipline, par le sarcasme et la violence.

Ses lamentations même ne sont pas sans fondement. Quoi ! s'écrie-t-il, ne suis-je pas

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un infortuné? Je travaille comme un bœuf de labour, plus même, car le bœuf, dans son étable, a ses soirées et ses nuits. Moi, je ne les ai pas. Depuis le petit jour jusqu'au soir, je suis à la lâche, je peine, je sue, je succombe sous les besognes. Ma pensée ne m'appartient pas un instant. Elle est à mon devoir, qui l'accapare entière, qui vient même la surprendre, la nuit, dans mes rêves.

Quand donc est-ce que je me repose 7 quand?

jamais ! Tout le jour, à mon bureau ; le soir, dans des salons où il faut que je figure pour tenir mon rang, pour garder mes relations, pour nouer les petites intrigues indispensables à mon avancement, à ma renommée, aux honneurs que je dois acquérir. On vivrait aisément avec quelques milliers de francs.

Mais, pour les avoir, il faut que je pourvoie auparavant aux faux frais et à la' représen-

tation qui m'assurent le nécessaire : le loyer coûteux, rameubJeinent riche, les réceptions, les toilettes, les bijoux de ma femme, les voyages aux saisons consacrées, les cadeaux, la parure de ma petite fille, de sa nourrice, de sa bonne, etc. etc. Allez, j'en al fait le compte, à la dernière page de mon dernier cahier d'écolier, pour vivre des six mille francs qui me suffiraient à moi, ma femme et notre enfant, il faut que j'en dépense trente mille, que je les gagne par conséquent- H le faut, et je les gagne, éreinté, surmené, énervé, à bout, chaque soir qui tombe sur ma journée terminée. Que me veut donc encore cette sacrée femme, ma femme? des douceurs, des cajoleries, des paroles sucrées, des madrigaux, des préparations aux épancheracnts?

ou je ne sais quelle ridicule reconnaissance de quels droits, qui arrivent là comme une

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allumette enflammée sur un lonnoau Jo poudre? Je l'ai brusqu(5e hier, insultée, grossièrement injuriée, cette femme. N'est-ce pas naturel ? Mettez-vous h ma place. Elle m'agace, Louise! Elle me crispe, elle m'exaspère. Il n'y a pas tant de manières îi faire, après tout. Qu'elle se laise et qu'elle accomplisse sa tâche, comme je remplis la mienne.

Qu'elle me serve de l'amour, quand j'en veux, et tout de suite, de môme qu'une servante m'apporte la soupo quand j'ai faim : l'amour que j 'ai connu dans mes rares escapades d'étudiant, l'amour que me donnera telle femme du monde, qui ne me trouve pas désagréable et qui me l'offre, chaque fois que nous sommes un peu seuls. Il y a peut-être un aulre amour! Celui des poètes, celui des ténébreux, celui des sentimentaux, le ni&me peut-être que celui qui unit, le soir, dans

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