‹ À propros de La vassale: lettre à m. Jules LemaîtreChapitre 4 sur 18 · LETTRE XXXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXI

s'avance vers nous une cooipacte, une longue, une interminable théorie d'êtres humains:

faces de réprouvés, de rebelles, de vaincus, aux yeux rougis, aux joues décharnées, aux fronts blêmes et volontaires ; troupeaux d'hommes et de femmes qui se sont insurgés, parce qu'ils avaient faim, ou parce qu'ils réclamaient un droit, ou parce qu'on rejetait leur bonne volonté, ou parce qu'on dédaignait leur orgueil natif, légitime, respectable, parce qu'on les humiliait et qu'on les froissait, et qui sont morts ou se sont damnés pour quelque chose qu'ils n'ont pas eu. Ces visages — sauf quelques-uns sur lesquels nous mettons des noms illustres — nous sont tous inconnus.

Ils nous sont pourtant familiers ; en eux nous retrouvons celte beauté particulière, fascinante, que nous voyons, autour de nous, resplendir sur les visages de ceux et de celles

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qui n'acceptent pas l'oppression, qui, résolument, faisant bon marché de tout le reste, disent & l'Autorité; Nous te tuerons, principe vide, idée mauvaise; ou lu nous tueras, nous, créatures vivantes, réelles, faites de sang, de sentiments, d'amour et de désirs^ Cette beauté, j'aurais souhaité pouvoir la faire passer entière, pure, inaltérable, sur, les traits de Louise, car cette femme n'est ni sans compagnes ni sans compagnons, elle a droit à sa place dans ce miroir, parmi ces ombres lamentables, silencieuses, dont les plaintes se sont tues, une à une, "sous les répressions successives, et survivent cependant, éternelles, dans ce cri de l'immortelle Révolte, recueilli par le grand cœur douloureux d'un poète : Je ne veux pas .'

Sombre et détestable figure tout de mCme !

pensez-vous. Mais j'y songe, vous l'avez

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reconnue, vous aussi, ou à peu près. Vous écrivez : « On se croit revenu aux jours d^Indiana et de Vaienline, » et vous ajoutez : « ainsi tout recommence ». Non, rien ne recommence. La preuve, c'est qu'aux femmesvictimes de 1830 vous accordez quelque grâce, du lyrisme, de la divagation ingénue, des aspirations à de surhumaines amours. Elles ne vous sont pas ou ne vous sont plus antipathiques, tandis que devant Louise vous vous exclamez : « Cette femme m'écœure ! u De * cette double et contrastante appréciation doit résulter que ce n'est pas la même personne que vous considérez. Ce qui se continue, c'est l'esprit, la révolte qui anime ces femmes, qui vous u écœure » dans mon humble fiction, et que, né moins tard, vous auriez très probablement houspillé avec esprit chez toutes les Indiana du romantisme.

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II faut cependant compter avec lui. Le bon Ange n'a pas su le réduire, pas plus que n'y réussira le dernier aneathésique inventé par la science et la sociologie modernes, l'évolution, qui nous congratule, noua, contemporains, de n'être pas nés, il y a deux ccnlsans, sous le régime des privilèges et des exactions, et qui noas affirme que, dans deux cents ans, il sera encore bien meilleur de vivre. Cesassurances ne peuvent être agréables qu'à des somnolents résignés, qui se soucient aussi peu des horreurs putatives du passé que des problématiques promesses de l'avenir. Puis, en ailmettant que le futur soitla garantie d'un progrès d'adoucissement et d'équité, ce ne peut être qu'en raison des revendications énergiques d'aujourd'hui. Les choses ne se font pas d'elles-m'^mes. Jamais de son plein gré, de son initiative propre, l'Autorité, qui

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est une usurpation, ne nous offrira tfUe ou telle liberté qui noua mettrait plus à l'aise. Il faut qu'elle tremble sérieusement dans sa force menacée, piiur accorder un tout petit peu.

L'homme, avec le secours de bien des révoltes, est arrivé à conquérir nombre de franchises, nécessaires à sa conscience, â. son honneur, k son bïen-ôlre. Est-il plus libre réellement et surtout plus heureux pour cola ? Ce n'est pas la question ici. Le fait de briser des barrières, d'abolir des injustices, lui procure, durant un temps, l'illusion qu'il y a avantage. Gela l'occupe, tout au moins, et développe les plus nobles de ses qualités, le courage, la volonté, la foi en un idéal.

Pourquoi la femme, à son tonr, n'en feraitelle pas autant? pourquoi ne se lèverait-elle pas contre ce vainqueur qui a bien su rompre

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ses entraves, mais qui est resté, peu partageux de son essence, son dominateur, son suzerain?

A quoi vous ne contrevenez pas, si toutefois la rebelle, vassale insurgée, vous expose clairement ce qu'elle réclame.

Eh bien! (5coutez-Ia, cette Louise, qui n'est pas une réformatrice, qui n'est pas une forte tète aspirant à changer la face du monde, qui est uniquement un ôtrc sensible, avide de bonheur, animée de bonne volonté et qui est blessée, froissée, qui souffre, qui se défend contre ce qui l'opprime, non contre tels articles du code, mais contre le bloc autoritaire, contre l'esprit de l'homme,

Elle vous a épousé et vous a juré. Je la meilleure foi du monde, obéissance et fidélité. Puis, elle s'est aperçue qu'elle ne pouvait pas, qu'elle ne devait pas obéir. Quant

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îi la fidélilé, elle nie que vous ayez le droit

de l'exiger d'elle, sans réciprocité ou sans quelque autre compensation supérieure. Car enfin, aux termes du contrat légal, vous ne lui apportez que la protection, et elle peut s'en passer, puisqu'elle s'otîre à gagner sa vie elle-même. Votre apport est donc annulé. II ne reste plus que le sien, obijissanco et fidélité, que vous voulez intact. Elle u'acceple pas ce marché de dupe et vous tire sa révérence.

Mais pourquoi tout cela ?

Écoutez toujours.

Louise nous confesse que, jeune fille, — à rencontre de toutes les jeunes filles des romans d'il y a cinquante ans, — elle se souciait peu du mariage. Son rôve était dllférent. Elle imaginait Être, dans l'avenir, une petite personne libre, vivantd'elle-mfime, appliquée

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k quelque tâche utile, vers laquelle l'inclinaieiit ses études et ses goûts.

Ceci est im indice à méditer. Ou bien cette jeune fille n'est pas physiologiquemont amoureuse, ses sens sont lents k parler, peutêtre tout à fait muets. Ou, entre l'attrait instinctif au contraire qu'exerce l'homme sur elle et l'abdication nécessaire qu'elle sera obligée de signer, elle n'hésiterait pas, prûte à sacrifier son corps et ses besoins de tendresses à son rÈve d'indépendance.

Pourtant elle se marie.

Cela, ne signifie pas qu'elle renonce. Cela signifie qu'elle a confiance en l'homme, qu'elle croit fermement qu'il respectera en elle la petite personne libre qu'elle sait être, qu'il la traitera à égalité, — car deux êtres qui peuvent se passer l'un de l'autre sont égaux, — qu'il lui sera reconnaissant du sacrifice

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