‹ A quoi rèvent les jeunes fillesChapitre 32 sur 37 · QUI AVAIT MIS EN MUSIQUE DES PAROLES DE L AUTEUR · texte numérisé non relu

QUI AVAIT MIS EN MUSIQUE DES PAROLES DE L AUTEUR

Madame, il est heureux, celui dont la pensée (Qu'elle fût de plaisir, de douleur, ou d'amour) À pu servir de sœur à la vôtre un seul jour : Son âme dans votre âme un instant est passée;

Le rêve de son cœur un soir s'est arrêté, Ainsi qu'un pèlerin, sur le seuil enchanté Du merveilleux palais tout peuplé de féeries Où dans leurs voiles blancs dorment vos rêveries.

Qu'importe que bientôt, pour un autre oublié, De vos lèvres de pourpre il se soit envolé, Comme l'oiseau léger s'envole après l'orage ? Lorsqu'il a repassé le seuil mystérieux, Vos lèvres Font doré, dans leur divin langage, D'un sourire mélodieux.

Novembre 1831.

SlZOxN

Heureux celui clonl le co:ur ne demande qu'un cœur, et qui ne désire ni parc à l'anglaise, ni opéra séria, ni musique de Mozart, ni tableaux de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même un clair do lune, ni scènes de roman, ni leur accomplissement.

Jean-I'all.

Ce que j'écris est bon pour les buveurs de bière Qui jettent la bouteille après le premier verre : C'est l'histoire d'un fou mort pour avoir aimé A casser une pipe après avoir fumé.

Deux muscadins d'abbés, qui soupaient chez le pape,

Étant venus un jour à bout de se griser.

Lorsque pour le dessert on eut tiré la nappe,

Dans un coin des jardins se mirent à causer.

L'un deux, nommé Cassius, frappant sur sa calotte,

Dit qu'en fait de maîtresse, il était mal tombé,

Ayant pour tout potage une belle idiote.

Qui s'appelait, je crois, la marquise de B.

(( Voilà huit jours, dit-il, que je ne sais qu'en faire.

Et c'est une bégueule à vous porter en terre.

— La faute en est à toi, répondit le second,

Si tu n'en tires lien. » L'autre dit : « Parbleu non,

Je n'ai pas le talent de réchauffer les marbres.

Son ami là-dessus se mit à parler bas.

Très vite et très longtemps, et tous deux sous les arbres

Disparaissant bientôt, ils doublèrent le pas.

Cassius reconduisit l'autre jusqu'à la porte.

Et demeura chez lui jusques au lendemain.

Il en sortit tremblant, une fiole à la main :

Et le jour qui suivit, sa maîtresse était morte.

11 se passa deux ans, durant lesquels Cassius Et son ami l'abbé ne se parlèrent plus. Cassius se montrait peu, boudait, ne riait guère, Buvait moins, maigrissait. L'autre, tout au contraire, Bien poudré, l'œil au vent, les poches pleines d'or, L'air impudent, taillé comme un tambour-major. Possédant, en un mot, tout ce qui plaît aux femmes, Loin de changer en rien, toujours près de ces dames, Toujours rose, toujours charmant, continua D'épanouir à l'air sa désinvoltura.

Tous les deux cependant menaient un train semblable, Et chez Sa Sainteté se rencontraient à table, A l'église, au boston : ils se disaient deux mots. Se touchaienl dans la main, et se tournaient le dos. Cela dura deux ans, je viens de vous le dire, Cassius dépérissait, tombait de mal en pire, Arrivait à souper les cheveux dépoudrés. Avec un pied de rouge et les bas mal tirés.

Un beau soir de printemps, certaine demoiselle

Arrivant de Paris vint chez Sa Sainteté.

Cassius s'alla planter tout à coup derrière elle,

Et resta là. Ceci ne fut point remarqué.

Le fait est qu'elle avait des yeux à l'espagnole.

L'air profondément triste et le pied très petit.

Du reste, elle était bêle. — Enfin, lorsqu'on partit,

Cassius, tout en suivant la belle créature,

Vit son ami Tabbé qui cherchait sa voiture :

Il lui saisit le bras si fort que le tabac

Qu'il offrait à quelqu'un sur le pied lui tomba.

« Fortunio, dit-il, écoute. » Ils s'arrêtèrent

Sur un banc des jardins : les autres s'en allèrent.

Les vents du sud sifflaient sur leurs têtes, les cieux

Étaient sombres. Cassius prit un ton furieux :

« Un certain jour, dit-il, j'avais cru qu'une femme

Méritait mon mépris; tu t'es moqué de moi.

Et tu m'as répondu : Ne méprise que toi!

Ce que je m'efforçais de trouver dans son âme

D'amour et de bonheur, c'est en la dégradant

Jusqu'au rôle muet et vil de l'instrument,

Que je sus le trouver sur un mot de ta bouche.

J'attendais que du luth la corde retentît :

Ce n'est point une corde, ami, c'est une touche, M'as-tu dit. Frappe donc. Une femme, une nuit... Je suivis ton conseil, que l'enfer entendit. Un philtre rassembla les forces de son être; Son pâle et triste amour, que je faisais peut-être Répandre, goutte à goutte, avant que de mourir, Sur dix ou douze amants qu'il aurait pu nourrir, Déborda tout à coup comme un fleuve en furie, Dont la digue est rompue et qu'a gonflé la pluie. Je frappai la statue; une femme en sortit; J'ouvris les bras, et bus sa vie en une nuit. ^

Ah! Fortunio, pourquoi n'as-tu commis qu'un crime? Mais le peu de poison que ta main me versa Ne fit qu'un assassin et non une victime...

— Et que veux-tu, dit l'autre, avec ces phrases-là? Il faut que je m'en aille, ou que tu te dépêches.

— As-tu, reprit Cassius, encor de ce poison?

— Moi ! tant que tu voudras, plein une boîte à mèches.

— Écoute : cette femme avait porté le nom

D'un autre : elle avait eu des amants qu'on ignore. Je n'ai fait que presser ce qu'il restait encore De sève au cœur du fruit. J'en veux un aujourd'hui Fermé pour tous; pour moi (moi seul!) épanoui, Après moi refermé. Je veux toute une vie, Et j'ajoute la mienne au marché.

— Ton envie, Répondit Fortunio, me sourit. Seulement Tu l'aurais pu d'abord dire plus simplement. Quelle est ta jeune fille ? Il te la faut jolie ; Sinon ton tour est sot et ne vaut que moitié. Ensuite, il faut qu'elle ait pour toi quelque amitié.

Au reste, je conviens, mon cher, que ton idée,

Qui pourrait étonner un homme compassé,

Par la tête le soir m'a quelquefois passé.

Au goût du jour, d'ailleurs, elle est accommodée.

Lorsqu'un homme s'ennuie et qu'il sent qu'il est las

De traîner le boulet au bagne d'ici-bas,

Dès qu'il se fait sauter, qu'importe la manière.

J'aimerais tout autant ce que tu me dis là

Que de prendre un beau soir ma prise de tabac

Dans un baril d'opium ou dans ma poudrière.

— Eh bien! cria Cassius, marchons de ce côté. » Tous les deux à pas lents regagnèrent la rue.

({ Mais, dit Fortunio, le nom de ta beauté?

— Avançons, dit Cassius. Yois-tu cette statue?

— Oui,

— Vois-tu ce portique entr'ouvert? Sa maison Est derrière.

— Et son nom?

— On l'appelle Suzon. »

Les abbés là-dessus traversèrent la ville; Cassius chez son ami tomba pâle et défait, Tandis qu'à son tiroir l'autre, d'un air tranquille, Ayant tiré sa drogue, en sifflant l'apprêtait. « Ah çà! dit Fortunio, tu connais donc ta belle De ton voyage en France, ou comment t'aime-t-elle? C'est la seconde fois ce soir que je la vois.

— Moi, répondit Cassius, c'est la première fois.

— Comment? Que veux-tu faire alors de cette poudre?

— J'ai gagné deux laquais : nous avons arrêté

Que Suzanne, demain, la prendrait dans son thé.

Et quand je devrais être écrasé de la foudre,

Nous verrons qui rira, quand son palais désert

Se trouvera le soir par mégarde entr'ouvert.

— Que dis-tu? reprit l'autre : abuser d'une femme

Dont tu n'es point aimé ! Voler le corps sans l'câme,

C'est affreux, c'est indigne, et c'est moins amusant.

Eii quoi! parce qu'un jour un philtre complaisant

L'aura jetée à bas et la laissera nue,

Livrée au premier chien qui passe dans la rue,

Tu seras, loi, Cassius, content d'être ce chien?

Et tu détrôneras des sphères de lumière

La vertu d'une enfant qui, du ciel à la terre,

N'a que sa foi pour elle et ses bras pour soutien,

Pour te rouler sur elle une nuit dans ta fange.

Et te désaltérer sur les lèvres d'un ange

D'une soif de ruisseau! Pitoyable insensé!

Est-ce donc pour cela que sa mère a passé

Tant de jours inquiets, tant de nuits d'insomnie?

Qu'elle-même ce soir sur son lit a prié,

Qu'elle a fermé sa porte, et pour l'autre moitié

Gardé jusqu'à seize ans la moitié de sa vie;

Qu'elle a de son amour enfermé le trésor

Comme une fleur pudique en son calice d'or?

Quand je t'ai conseillé de tuer une femme.

Elle t'aimait du moins; c'est là qu'est le bonheur,

C'est là tout. 0 Cassius, n'étouffe pas ta flamme

Sous la cendre; crois-moi, cherche comme un plongeur

Cette perle qui dort dans la mer de son cœur.

— Et quand donc, dit Cassius, et de quelle manière

Me ferai-je aimer d'elle? En baisant son talon?

En enrayant ma roue à l'éternelle ornière?

(Acte II, scène YII). ^^^^^^^^ ^^^^ Angéli,'ue!''embrasscz votre époux.

En me faisant son ombre? Ah! mordieu, c'est trop long. Lui plairai-je, d'ailleurs? La chance en est douteuse : Elle aimera plus vite une fois dans mes bras. Que la mort entre nous serve d'entremetteuse.

— Je vois, dit Fortunio, que lu ne connais pas Le plus grand des moyens.

— Lequel?

— Le magnétisme.

— Bah! dit Cassius, tu ris. Avec ton athéisme, Comment y croirais-tu ! Pour moi, je ne crois rien, Sinon ce que je vois.

— Ah! dit l'autre, très bien :

Tu crois ce que tu vois! 0 raisonneur habile! Et l'aveugle, à ton gré, que croira-t-il alors? Parce que l'on t'a fait à ta prison d'argile Une fenêtre ou deux pour y voir au dehors ; Parce que la moitié d'un rayon de lumière Échappé du soleil dans ton œil peut glisser, Quand il n'est pas bouché par un grain de poussière, Tu crois qu'avec ses lois le monde y va passer! 0 mon ami ! le monde incessamment remue Autour de nous, en nous, et nous n'en voyons rien. C'est un spectre voilé qui nous crée et nous tue, C'est un bourreau masqué que notre ange gardien. Sais-tu, lorsque ta main touche une jeune fille. Ce qui se passe en elle, en toi? Qu'en as-tu vu? Qui te fait tressaillir lorsque son œil pétille? S'il ne se passe rien, pourquoi tressailles-tu? Quand l'aigle, au bord des mers, aperçoit l'hirondelle Et lui dit en passant, d'un regard de ses yeux.

De le suivre, as-tu vu ce qui se passe entre eux?

S'il ne se passe rien, pourquoi donc le suit-elle?

Eh quoi! toi confesseur, toi prêtre, toi Piomain,

Tu crois qu'on dit un mot, qu'on fait un geste en vain!

Un geste, malheureux! tu ne sais pas peut-être

Que la religion n'est qu'un geste, et le prêtre

Qui, l'hostie à la main, lève les bras sur nous,

Un saint magnétiseur qu'on écoute à genoux!

Tu crois ce que tu vois! toi qui, dans la nuit sombre,

Portes l'élole blanche et vas t'asseoir dans l'ombre

Des confessionnaux, pour tenir dans ta main

La tête d'une enfant qui t'appelle son père,

Qui te dit des secrets qu'elle cache à sa mère,

Et de ce qui se fait à l'ombre du saint lieu

Ne peut en appeler à rien, pas même à Dieu!

Quand Chrislus renversa les idoles de Rome,

Il avait vu (luel pas restait à faire encor,

Et qu'à qui veut donner l'homme pour maître à l'homme,

Un caveau verrouillé vaut mieux qu'un trépied d'or.

C'est ce pouvoir, ami, c'est ce nœud redoutable

De l'aigle à l'hirondelle et du prêtre à l'enfant,

Qui fait que Thomme fort doit briser son semblable

Contre sa volonté de fer qui le défend.

Essaye, et tu verras. Quand la nuit solitaire Sur son cilice d'or s'assoira sur la terre. Laisse évoquer le diable au bouvier du chemin, Qui veut faire avorter la vache du voisin; Évoque ton courage et le sang de tes veines, Ton amour et le dieu des volontés humaines! Pénètre dans la chambre où Suzon dormira; Ke la réveille pas; parle-lui, charme-la;

Donne-lui, si tu veux, de l'opium la veille. Ta main à ses seins nus, ta bouche à son oreille; Autour de tes deux bras roule ses longs cheveux, Glisse-toi sur son cœur, et dis-lui que tu veux (Entends-tu? que tu veux!) sur sa tête et sous peine De mort, qu'elle te sente et qu'elle s'en souvienne; Blesse-la quelque part, mêle à son sang ton sang; Que la marque lui reste et fais-toi la pareille, N'importe à quelle place, à la joue, à l'oreille, Pourvu qu'elle frémisse en la reconnaissant. Le lendemain sois dur, le plus profond silence. L'œil ferme, laisse-la raisonner sans effroi. Et dès la nuit venue arrive et recommence. Huit jours de celte épreuve, et la proie est à toi.

— Je le veux, dit Gassius, et la pensée est bonne. Cette nuit je commence et l'attache à la croix

Huit jours à tout hasard, et que Dieu lui pardonne! »

Fortunio se trompait, il n'en fallut que trois.

Le quatrième jour Suzon vint à confesse;

Et derrière un pilier, caché dans l'ombre épaisse,

Gassius de son amour surprit l'aveu fatal.

11 dit à Fortunio : « Tou conseil infernal

Donne déjà son fruit; sa porte d'elle-même

S'ouvrira maintenant, car je sais qu'elle m'aime.

— Frappe donc! reprit l'autre.

— A ce soir.

— A ce soir ! »

Au coucher du soleil Gassius revint le voir. (( Viens souper, lui dit-il; il me reste une somme De quarante louis dans ma poche. Un autre homme.

Ou plus Silice ou plus fou que moi, la donnerait A quelque uiendianl; allons au cabaret. »

C'était par une nuit magnifique et sereine,

Où les vents embaumés frémissaient dans la plaine

Et les grillons du soir, sous le pied du passant,

Cbantaient lans la rosée aux feux du ver luisant;

La lune, à son lever, sur la cime des arbres

Balançait mollement les ombres des saints marbres,

Et plongeait "dans le fleuve aux flots élincelants

Des lourds dieux de granit les colosses tremblants.

Dans le coin enfumé d'une auberge malsaine

Les abbés sur la table avaient croisé les bras.

« Eh bien ! cria Cassius, ne chanterons-nous pas ? »

Et, vidant d'un seul trait une bouteille pleine :

(( Allons, ai)bé, dit-il, un toast à ma Suzon ! »

Il se leva, lança son assiette au plafond,

Et se mit à chanter d'une voix triste et pure :

Si Lilla voulait nie promettre De m'ouvrir quand la nuit viendra, Je l'épouserais bien sans prêtre, Quitte à sauter par la fenêtre Quand sa mère s'éveillera.

Sommes-nous donc de vieilles femmes Qui toujours tremblent pour leurs os El, de peur du diable et des flammes, Attendent que leui-s vieilles âmes Sortent par dégoût de leurs peaux?

Moi, sur la planche de ma bière, Je souperais avec Lilla.

Par la fressure du saint-père !

lin homme peut casser son verre, Quand il a bu de ce vin-là.

Mlocs, a!)br, dit-il, un loa^l .< ni:i M'zm.

Le ciel a-t-il fait faire un pacte à la nature Avec l'homme, ou rit-il comme un malin esprit Quand il voit un tombeau qui s'entr'ouvre et sourit; ^Jamais vent de minuit, dans l'éternel silence, N'emporta si gaîment du pied d'un balcon d'or Les soupirs de l'amour à la beauté qui dort, Que lorsque les abbés fredonnant leur romance, Sur la bruyère sèche, en se tenant le bras, Vers leur œuvre sans nom marchèrent à grands pas.

Le lendemain dans Rome il courut la nouvelle Qu'une main inconnue avait tué Suzon, Et qu'on avait trouvé sur le pied d'une échelle Fortunio qui dormait au seuil de la maison.

Depuis ce jour, un fou qui blasphème et mendie

Vient s'asseoir quelquefois, à l'heure du sommeil,

Sur les lazzaronis étendus au soleil :

Il leur parle tout bas, les frotte et parodie

Les gestes d'un derviche et d'un magnétiseur :

Puis, quand il les éveille, il les frappe en fureur.

C'est Cassius qui survit à Suzon; sa victime Lui mourut dans les bras trop tôt pour l'assouvir Et lui, resté tout seul à la moitié du crime, Sur le pavé de Rome achève de mourir.

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