LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE
A partir de ce jour il est impossible do se rendre compte du travail de la Chambre si ron ne suit, pas à pas, les faits et gestes du gouvernement provisoire qu'elle venait de nommer et dentelle était responsable, bien que le plus souvent elle se bornât à enregistrer silencieusement les actes de ce gouvernement que les circonstances aussi bien que sa volonté, avaient fait absolu.
Plus les événements deviennent graves, plus on constate en effet la tendance des esprits à concentrer Faction, qui doit être aussi prompte qu'énergique en un petit nombre de mains :
cette nécessité politique s'imposa à la Chambre et ensuite au gouvernement lui-même, de sorte que Fouché devint pendant quelques jours l'arbitre de la France.
Il serait donc intéressant de se rendre compte des vues de ce personnage s'il n'était pas-déjà si connu, et si ses intrigues avec tous les partis n'avaient pas été maintes fois démasquées. Pour ceux de nos lecteurs dont la mémoire aurait besoin d'un peu d'aide, il suffira de
rappeler la conversation qu'il eut avec M. de 23 juin. VîtroUes, l'agent infatigable des légitimistes, et que rapporte Thistorien le plus exact de ces temps troublés *.
Après les premiers compliments d'usage, Fouché lui dit : « Eh bien, que comptez- vous faire? — Je vais me rendre àGand, ma chaise de poste est à la porte. — C'est ce que vous pouvez faire de mieux, vous ne seriez pas en sûreté ici. — N'avez-vous rien à me donner pour le roi. — Oh ! mon Dieu, non, rien ; dites seulement à Sa Majesté qu'elle peut compter sur mon dévouement et qu'il ne dépendra pas de moi qu'elle ne revienne promptement aux Tuileries. — Mais il dépend de vous, ce me semble, que ce soit bientôt. — Moins que vous ne pensez, les embarras sont grands. Cependant la Chambre vient de simplifier la situation: vous savez, ajouta-t-il en souriant, qu'elle a proclamé Na-poléon II. — Comment, Napoléon II? — Sans doute, il fallait d'abord passer par là. — Cela, je présume, n'a rien de sérieux? — Vous ne dites pas assez : plus je réfléchis et plus je suis persuadé que cela n'a pas le sens commun. Mais
1. Histoire des deux Restaurations , par M. de Yaulabelle^ t. m, 113.
23 juin VOUS HO sauriez croire combien il existe de gens qui tiennent à ce nom-là. Plusieurs de mes collègues, Carnot surtout, sont convaincus qu'avec Napoléon II tout est sauvé. — Et combien durera cette plaisanterie? — Probablement le temps nécessaire pournous débarrasser de Napoléon P'. — Que ferez-vous ensuite? — Je ne sais trop; dans des moments comme ceux-ci U est difficile de prévoir le lendemain. — Mais si M. Carnot, votre collègue, tient si fort à Napoléon II, il vous sera peut-être moins facile que vous ne le supposez d'échapper à cette combinaison. — Bast ! vous ne connaissez pas Carnot, il suffira, pour le faire changer d'opinion, de proclamer le peuple français; le peuple français, songez donc! »
Tous deux se mirent à rire. « Voilà qui est bien, reprit M. de VitroUes, mais j'espère qu'après Napoléon II et le peuple français vous songerez enfin aux Bourbons? -^ Sans doute, répondit Fouché, ce sera alors le tour du duc d'Orléans. — Comment, le duc d'Orléans, s'écria M. de VitroUes au comble de la surprise ; mais croyez-vous donc que le roi consente jamais à accepter une couronne ainsi promenée, ainsi descendue? » Fouché l'interrompit pour lui dire que le parti du premier prince du sang était
plus considérable qu'il ne paraissait le penser, 23 juin, et que ses chances étaient trop sérieuses pour qu'on pût compter sans lui.
M. de Vaulabelle ajoute que M. de Vitrolles se retira fort préoccupé de cet entretien ; c'est un sentiment qu'il est difficile de partager, et l'agent royaliste était trop avisé pour se méprendre aux vues secrètes de son interlocuteur ; il le savait d'esprit trop délié pour ne pas comprendre qu'entre Napoléon et les Bourbons il n'y avait de place pour personne, les Bourbons, par les alliés, étant les maîtres de la situation; il mit sans doute sur le compte des ménagements que Fouché avait à garder avec les partis qu'il encourageait et trompait tour à tour les singulières confidences qu'il en avait reçues, et, s'il pensa de la sorte, il est fort probable qu'il pensa juste.
Après avoir refait connaissance avec l'homme de confiance d'une Assemblée envoyée par les électeurs du pays, pour défendre la cause de Napoléon et combattre celle des Bourbons, retournons à cette pauvre Chambre qui reçoit une lettre de MM. de Lafayette, Sébastiani, d'Argenson et Laforest, annonçant qu'ils ont été investis par le gouvernement provisoire de la mission de faire connaître aux puissances
23 juin, alliées, les intentions pacifiques du pays et son vœu à! inaltérable indépendance.
On verra bientôt ce qu'il advint de cette ambassade ridicule, qui allait plaider pour Tindépendance de la nation, en affirmant qu'elle ne ferait rien pour lobtenir ; on n'était pas encore revenu de cette grossière illusion, qui avait fait exiger l'abdication de l'empereur comme moyen certain de faire tomber les armes des mains des envahisseurs.
Ce malheureux règlement, qui devait occuper la Chambre jusqu'au moment où elle allait disparaître sous la main des Prussiens, occupe encore une place honorable dans cette séance et n'est interrompue que par de nombreuses communications du gouvernement. La première est relative aux efforts heureux faits en Vendée pour obtenir une pacification générale du pays. Une suspension d'armes, prélude de la paix, vient d'être signée par La Roche jacquelein; cette communication, naturellement bien accueillie, est accompagnée d'un rapport du général Lamarque, sur les opérations de la guerre dans cette contrée.
Un second rapport relatif aux réquisitions militaires pour lesquelles on demande une autorisation, soulève naturellement plus de dif-
ficultés, et un projet de loi sut la, sûreté gêné- 25 juin. raky c'est-à-dire sur la faculté que demande le gouvernement de suspendre les garanties accoutumées de la liberté individuelle, en soulève encore plus ; MM. Dupin et Flangergues se recrient et pensent sans doute qu'il est bien dur d'accorder à M. Fouché ce qu'ils auraient infailliblement refusé à Napoléon, et tout se termine par ce moye^ qu'adorent les Assemblées, — parce qu'il leur épargne les angoisses dWe décision à prendre, — par le renvoi à des commissions.
Cette séance n'est, guère, quant au fond, que la suite de la précédente, elle est presqu'entièrement consacrée à la discussion de la loi de sûreté générale , loi où l'on entendit un grand nombre d'orateurs et qui ^e termina par l'adoption du projet du gouvernement légèrement modifié en quelques' points. La séance avait débuté par une demande de rectification au procès-verbal ; l'Assemblée trouvait que Vacdamation unanime avec laquelle avait été accueillie la proclamation de Napoléon II n'était pas indiquée d'une manière assez précise et voulait rendre hommage à la vérité en constatant cette unanimité. On s'empressa de lui donner satisfaction et la postérité eut ainsi un
25 juin, document de plus pour affirmer que cette Assemblée était absolument hostile aux Bourbons, et qu'elle prenait ou laissait prendre toutes les mesures propres à les ramener.
Dans le moment même où Ton discutait à la Chambre sur les mérites comparés de Yhabeas corpus des Anglais et de la loi de sûreté générale de Fouché, Fempereur, invité par le gouvernement provisoire à quitter le Palais de rÉlysée, se rendait à la. Malmaison.
Les deux sentimnts contradictoires qui animaient à cette époque la population parisienne : dans les hautes classes, le goût passionné de la paix après de longues guerres ; dans les couches populaires, la haine de l'étranger et la soif de la revanche de Waterloo, ces deux sentiments contraires, on pourrait dire ces deuk passions, venaient, en se heurtant, de décider cette espèce d'exil du héros vaincu.
Le bruit s'était répandu dans la foule que le gouvernement voulait livrer l'empereur à l'ennemi ; c'était faux alors, mais cette nouvelle avait fait descendre dans Paris une masse énorme de gens du peuple, que les récits du temps évaluent à trente mille hommes, et qui obstruaient complètement la circulation dans le faubourg Saint-Honoré. Fouché doublement
inquiet, car cette foule, încurablement fidèle , 26 juin, pouvait porter Napoléon jusqu'aux Tuileries, car ce séjour de Tempereur dans un palais impérial pouvait faire douter à l'étranger de la sincérité de Tabdication ; Fouché fit demander à l'empereur de s'éloigner. Le difficile était de sortir sans être vu, car l'enthousiasme pouvait aller loin. On se prémunit contre ce danger. La voiture à six chevaux qui attendait ostensiblement l'empereur dans la cour du palais, resta vide, tandis que celui qui devait l'occuper sortait furtivement par une porte de service. Le héros détrôné ne pouvait paraître aussi bien à . Paris que sur le coin le plus obscur du pays, sans faire trembler et ceux qui l'avaient vaincu et ceux qui l'avaient détrôné : les alliés et les parlementaires français.
L'assemblée eut à discuter et à voter le 26, le projet de loi sur les réquisitions militaires : elle le fit avec un luxe d'arguments, d'amendements et d'orateurs qui paraît bien hors de place lorsqu'on songe que les armées étrangères s'avançaient à marches forcées sur la capitale. Fouché, qui avait si fort pressé les jeunes orateurs à sa dévotion de faire proclamer Napoléon II, dans le but de rendre confiance à l'armée, venait de signer un décret
86 Juin, par lequel « les arrêts et jugements des cours et tribunaux et les actes des notaires devaient être rendus au nom du peuple français. » Il tenait ainsi parole à M. de VitroUes et ne souleva pas un murmure dans cette Chambre qui avait voulu consigner dans son procès-verbal de Tavant-veille les acclamations qui accueillirent la proclamation de Napoléon IL Pour être tout à fait exact, il faudrait mentionner dans la séance du lendemain une protestation isolée de M. Félix Desportes contre cet arrêté et ajouter que ce cri unique fut aussitôt étouffé.
NAPOLÉON LIVRÉ AUX ANGLAIS PAR l'iM PRÉVOYANCE