‹ A quoi servent les parlements, 1815-1830, 1848-1870Chapitre 9 sur 34 · WATERLOO · texte numérisé non relu

WATERLOO

La triste nouvelle officiellement connue à Pai'is y provoqua des sentiments contraires.

Au milieu de la confusion apparente des idées échangées dans les salons et des cris proférés dan^ la rue, il est aujourd'hui facile à un observateur qui veut rester impartial, qui n a d ail-

LE PARLEMENT DE 18i:i i!

leurs aucune haine même contre les hommes 20 juin. pervers el n'a de passion ardente que contre les mauvaises institutions, de suivre les deux grands courants d'opinion qui se formèrent immédiatement : les uns voulaient garder Napoléon, et les autres s'en débarrasser : tous les sophismes, toutes les argumentations échangés do part et d'autre n'avaient pas d'autre but.

Il est inutile de peindre la joie des royalistes à la nouvelle du désastre ; la cause de l'empereur perdait tout le terrain que gagnait celle des Bourbons : ils ne firent pas les hypocrites et souhaitèrent ouvertement le succès définitif des armées alliées; c'était un triste sentinient qu'ils oseraient à peine avouer de nos jours; mais la joie du triomphe prochain, la colère contre le grand homme enfin vaincu, voilaient à leurs yeux la sainte image de la patrie que, de très bonne foi d'ailleurs, ils ne reconnaissaient plus depuis que Napoléon y avait contenu et fait vivre glorieusement cette Révolution qu'ils détestaient. Ne nous hâtons pas de les blâmer; peut-être que, si nous eussions été dans leurs rangs, nous aurions ressenti les mêmes passions et commis les mêmes erreurs ; chaque parti d'ailleurs éstformé pour la défense de principes qui contiennent tous une part de vérité ;

V2 LEiS PARLEMENTS

20 juin, sans doute, les partisans d'une même cause ne sont pas également honorables, mais ces indignes ne doivent pas faire oublier les dignes et permettre de croire à l'existence possible d'un principe qui serait entièrement faux. Les royalistes, malgré les vingt-cinq ans écoulés, croyaient pouvoir facilement remettre en lumière et en honneur leur royauté séculaire, et il n'est point étonnant qu'ils aient alors trouvé quelque crédit en affirmant que la Révolution avait épuisé toutes ses ressources, que les révolutionnaires purs, aussi bien que les guerriers étaient morts à la peine et que le plus grand d'entre eux, ce'ui-là même dont on admirait secrètement le génie, tout en détestant la politique, venait de succomber à la tâche. Pourquoi, disaient-ils, s'acharner, contre toute ' prudence et toute raison, à défendre un état de choses que l'Europe monarchique était décidée à ne pas supporter? A supposer l'impossible, c'est-à-dire une victoire nouvelle de la France après de si grands revers, il faudrait recommencer éternellement une lutte fatale dont l'issue ne pouvait être douteuse, car les alliés étaient décidés à jouer leur existence pour arrêter cotte révolution qui ne leur laissait aucun repos, et, réunis, ils pouvaient mettre sur

LE PARLEMENT DE 1815 i:î

pied des armées bien plus nombreuses que les sojMin. nôtres.

Ce raisonnement était faible, et lavenir en a démontré toutes les faiblesses, car rien ne prouve que l'Europe, aussi fatiguée de la guerre que nous pouvions l'être, n eût pas désarmé après avoir perdu une nouvelle bataille, et il est certain qu'au prix d'une invasion nouvelle du pays, les légitimistes, malgré leur passage au pouvoir, n'ont pas réussi à se délivrer de ces principes révolutionnaires qui régnent encore triomphants dans nos codes ; ils ont assouvi leur haine sur les défenseurs du droit nouveau et fait couler un sang glorieux, mais lé droit lui-même est resté vivant.

La haute bourgeoisie avait avec les royalistes ^ un point commun : la haine de l'empereur et l'espérance de venir à bout de ce héros incommode pour ses prétentions politiques ; elle se séparait d'eux par son attachement raisonné à la Révolution qui les avait doublement grandis en augmentant leurs droits et en détruisant les privilèges de la noblesse qui inquiétaient et blessaient son amour-propre ; les Bourbons û*étaient pas leur fait, mais ils tenaient en réserve le duc d'Orléans, que son titre aussi bien que certains de ses actes publics indiquaient naturel-

hK LES parlements'

20 juin, lement aux monarchistes peu enclins à laisser le premier rôle aux partisans de la branche aînée. Ils é(aient bien peu nombreux à la Chambre, qu'ils dirigèrent, cependant, dans toute sa triste existence ; mais ils répondaient au sentiment du monde riche, lettré, aspirant à exercer le pouvoir et très fatigué par les sacrifices en hommes et enargentqu'avaientexigéslesguerresdeVempire et de la Révolution ; c'est en s'appuyant sur ce sentiment de lassitude et sur cette ambition qu'ils trouvaient un certain crédit dans le pays. L'Autriche, la Prusse, la Russie, TAngleterre surtout, où le mécontentement s'exprimait presque par l'émeute, étaient aussi fatiguées que nous pouvions l'être, mais elles avaient remis le soin de leur destinée à des chefs ou à une aristocratie capables de vaincre la lassitude commune et de faire un dernier et victorieux effort. Les classes moyennes, en aucun pays du monde, ne sont capables de cette énergie désespérée, et ce fut, hélas! trop souvent le tort de la France de confier ses destinées à un Parlement souverain, nécessairement inspiré par la haute bourgeoisie, qui a tous les genres d'intelligence, hormis l'intelligence politique, et tous les genres de courage, honnis celui de résister à ses passions.

Le peuple, dans sa masse, aussi bien aux 2ojun champs qu'à la ville, ne comprenait rien aux intrigues qui se nouaient de toutes parts, et, plein d-enthousiasme pour son empereur, exalté par ses haines contre l'étranger qu'il avait appris à vaincre sur vingt champs de bataille, et qui s'avançait menaçant pour nous dicter sa loi, le peuple ne comprenait et n^approuvait qu'une conduite : réunir les débris épars de notre armée défaite et les jeter de nouveau sur les Anglais et les Prussiens qui s'aventuraient sans aucune prudence sur notre territoire. Pour cette besogne. Napoléon était nécessaire ; aussi criaient-ils Vive r empereur! d'une voix si forte, que tous ceux qui avaient juré publiquement ou secrètement sa perte se montraient fort inquiets.

Ce sens politique qui animait ainsi l'ouvrier comme le laboureur n'échappait ni à nos ennemis ni aux partisans de nos principes nouveaux, alors même qu'ils n'avaient que peu de :goût pour la personne de Tempereur. « Deux hommes éminents, dit M. Thiers, partageaient cet avis, Carnot et Sieyès: Carnot, parce qu'en vivant trois mois auprès de Napoléon, en le voyant simple, ouvert, prêt à reconnaître ses fautes quand on ne les lui reprochait pas et voué

20 juin, tout entier à la défense du pays, il avait fini par s'attacher à lui ; Sieyès, parce que tout en n'aimant point Napoléon, pas plus aujourd'hui qu'autrefois, il jugeait la situation avec sa supériorité d'esprit accoutumée, et pensait qu^il fallait, ou résister avec Napoléon, ou se rendre immédiatement aux Bourbons. Or, comme cette dernière solution était pour lui inadmissible, il n'hésitait pas et était d'avis de s'unira Napoléon, franchement, énergiquement en mettant dans ses mains toutes les forces du pays. Il le dit en termes très vifs à M. Lanjuinais, qu'il trouva fort ébranlé par la nouvelle de Waterloo : « Pensez bien, lui dit Sieyès, à ce que vous allez faire, car vous n'avez que cet homme pour vous sauver ; ce n'est pas un tribun qu'il vous faut, mais im général; lui seul tient Tarmée et peut la commander. Brisez-le, après vous en être servi, ce n'est pas moi qui le plaindrai ; mais sachez vous en servir auparavant, mettez dans ses mains toutes les forces de la nation : et vous échapperez peut-être au péril qui vous menace ; autrement, vous perdrez infailliblement la Révolution et peut-être la France elle-même ^ »

Ainsi raisonnaient les gens sensés qui n'étaient

1 . Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire^ t. XX. p. 316.

point légitimistes, — car ces derniers pouvaient 20 juin paraître logiques avec eux-mêmes en tenant un tout autre langage. — Ainsi raisonnait l'immense majorité des bonapartistes qui siégeait au Corps législatif, ainsi sentait ce peuple capable de toutes les erreurs, mais facile à tous les enthousiasmes et ne marchandant pas sa vie, qu'il expose souvent pour des causes moins nobles que celles de l'indépendance de la patrie. La compliraison que nous sommes obligé de faire n^emporte pas nécessairement de blâme pour ceux-là et d^éloges pour ceux-ci ; l'ouvrier enrichi aurait eu probablement les sentiments du bourgeois arrivé à là fortune ; mais ce qu'il faut répéter, parce. qu« c^est un enseignement utile, c'est que, po.ur défendre énergiquôment un pays menacé par l'étranger, il faut se servir des hommes habitués au sacrifice de la vie et non remettre ses destinées à ceux que la crainte de tout perdre détourne du dévouement.

21 juin.

LA RÉVOLUtlON FAITE PAR LA CHAMBRE EN PRÉSENCE DE l'eNNEMI

Quand le 21 au matin s'ouvrit la séance des représentants, une peur hojrribLs avait envahi Tâme de ces législateurs qui allaient devenir des souverains. Fouché, qui avait un^pied dans tous les camps et les trahissait tous successivement sans vergogne, au gré de ses caprices et de ses intérêts, changeant chaque jour avec les événements, Fouché avait fait dire par tous ses amis que Teniperem' n^avait qu'un désir, c'était de dissoudre la Chambre; qu'il sentait bien ne pouvoir gouverner utilement et se battre de nouveau avec une Assemblée dans le dos.

La mesure était si parfaitement raisonnable, que tout le monde y crut et, malgré Tinconteslable légalité de lacté en lui-même, tout le monde se prépara à la désobéissance. Sans doute, il était fâcheux de retourner chez, soi après une session de vingt jours, quand on avait rêvé une longue et grande importance politique, mais les effets d'une désobéissance à la loi pouvaient être terribles et ils le furent.

A midi et quart, la séance est ouverte, et c'est 21 juin. au milieu du silence, qui précède les décisives manifestations faites à la tribune, que M. de Lafayelte se leva et prononça ces historiques paroles :

« Messieurs, lorsque la première fois, depuis bien des années, j'élève une voix que les vrais amis de la liberté reconnaîtront encore, je me sens appelé à vous parler des dangers de la patrie, que vous seuls à présent avez le droit de sauver.

~ « Des bruits sinistres s^étaient répandus, ils sont malheureusement confirmés ; voici l'instant de nous rallier autour du vieil étendard tricolore de 89, celui de la liberté, de Tégalité et de Tordre public; c'est celui-là seul que nous avons à défendre contre les prétentions étrangères et contre les tentatives intérieures. Permettez, messieurs; à un vétéran de cette cause sacrée, qui fut toujours étranger à l'esprit de faction, de vous s<)umèttre quelques résolutions préalables dont vous apprécierez, j'espère, la nécessité. ' .

«Article PREMIER. -^ La Chambre des représentants déclare que l'indépendance de la -nation est menacée.

« Art. 2. ^-La Chaihbre se déclare en perma-

oO LES PARLEMENTS

21 juin, nence. Tonte tentative pour la dissoudre est un crime de haute trahison ; quiconque se rendrait coupable de cette tentative sera traître h la patrie et sur-le-champ jugé comme tel.

«Art. 3. — L'armée de ligne et les gardes nationales, qui ont combattu et combattent encore pour défendre la liberté, Tindépendance et le territoire de la France, ont bien mérité de la patrie.

« Art. 4. — Le ministre de Tintérieurestinvito à réunir à Tétat-major général les commandants et majors de légion de la garde nationale parisienne, afin d'aviser aux moyens do lui donner des armes et de porter au plus grand complet celte garde citoyenne, dont lo patriotisme et le zèle éprouvé depuis vingtsix ans offrent une sûre garantie à la liberté, aux propriétés, à la tranquillité de la capitale et à l'inviolabilité des représentants de la nation.

« Art. s. — Les ministres de la guerre, dos relations extérieures, de la police et de l'intérieur sont invités à se rendre sur-le-champ dans le sein de l'Assemblée. »

C'était la révolution, et celle qui est la plus féconde en malheurs publics : la révolution faite devant l'ennemi. En se déclarant en permanence et en mandant les ministres à sa barre.

TAssemblée violait ouvertement la Constitution 21 juin. qu elle venait de jurer et concentrait entre ses mains le pouvoir exécutif attribué au chef do rÉtat.

La motion est appuyée de toutes parts; on vote sur Tensemble amendé par le retrait de l'article 4, réputé inutile jusqu'au moment oii on aura entendu les ministres, et elle est votée! M. Dubois et M. Dupin insistent auprès de la Chambre et obtiennent d'elle que la motion sera imprimée dans Paris et dans la «Franco entière.

Il n'était pas besoin d'une aussi grande publicité pour faire tressaillir de joie Wellington et Bliich^r : la France venait d'être désarmée et sa vaillante épée brisée par des Français 1

Mais, dira-t-on, ces malheureux avaient donc tous perdu la tête pour se prêter à de pareilles manœuvres visiblement dirigées contre l'empereur qu'ils aimaient, et ne pouvant avoir pour effet que de détruire toutes les garanties dont ils souhaitaient de voir entourés leurs intérêts matériels et politiques. Hélas! oui, ils avaient perdu la tête, et il en sera toujours ainsi dans . de pareilles circonstances; on aurait la certitude de réunir en France les six cents personnages individuellement les plus intelligents du

21 juin, pays, que, de par leur réunion, ils constitueraient une assemblée souveraine inintelligente, et capable, par simplicité , par entraînement irréfléchi aux passions qui la traversent, d'amener les plus grands malheurs.

* Dans notre pays démocratique, c'est un nonsens que le législateur soit souverain; mais au jour du danger, c'est une véritable calamité.

Il faut croire d'ailleurs que la sottise a son ivresse comme le sang : Regnault (Saint- Jeand'Angely) venait à peine de quitter la tribune pour annoncer que l'empereur, désirant s'associer aux travaux du Corps législatif, le priait de nommer une commission chargée, de concert avec les ministres, de prendre les mesures nécessaires au salut commun, que M. Desportes, se faisant l'écho de la peur que ressentait l'Assemblée, demande la nomination d'une commission administrative de cinq membres chargée de pourvoir aux moyens de protéger rAssemblée ; la commission est nommée immédiatement.

M. Jay se lève à son tour et dènaande Tenvoi d'un nouveau message aux ministres, qui tardent bien à se présenter. Un membre revient sur le sujet qui passionne tous les cœurs, et fait la motion d'appeler la garde nationale parisienne à la défense dé la Chambre. M. Penières rappelle

LE PARLEMENT OE i81;i :y.\

timidemmA que l'empereur est le chef consti- si juin. tutionœl de la garde nationale, et que le gêné* rai Durosnel, qui est sous ses ordres, pourrait hésitera obéir kux injonctions des représentants. « Nommons alors nous-mêmes le commandant de la garde nationale, répond- on de toutes* parts; d'ailleurs, nous pouvons toujours demander quelques bataillons, qu'on n osera pas nous refuser.. . » Les motions se succédaient au milieu du bruit des conversations échangées à voix haute ; la Chambre, attendant les ministres, était présente, mais^ en réalité, ne siégeait plus; chacun se livrait à la colère de sa peur, et le tumulte ne semblait plue pouvoir être apaisé. M. Sébastiani parvient à se faire entendre quelques instants : il veut que le président mande les chef $ de chaque légion de Ja garde nationale... IVautres s'écrient qu'il faut exiger la déchéance], et on était à crier à Varrestation, lorsque les ministres, ayant à leur tête Lucien, parurent à l'Assemblée ; la présence du frère de l'empereur intimida d'abord ces courageux contre le vaincu,, car ils se rappelaient le rôle de ce prince au 18 brumaire. Voyant que, loin de faire arrêter les auteurs de la proposition révolutionnaire. Napoléon se bornait à réclamer le concours de la Chambre, celle-ci cessa d'avoir

21 juin, peur, et, supposant à son tour qu'on avait peur d'elle, puisqu'on no la brisait pas, elle devint de plus en plus audacieuse ; le tumulte qui avait cessé avec la p ésence des ministres devint effroyable après qu'ils eurent parlé, et ce n'est qu'après de nombreux efforts et avoir tenté vingt fois de s'installer h la tinbune que M. Jay parvint à obtenir le silence : il analyse brièvement les rapports des ministres au sujet de la situation intérieure et extérieure de la France, ot dépeint cette situation sous les couleurs les plus sombres. En terminant, il se tourne vers Lucien et lui dit :

« Et vous, prince, qui avez montré un noble caractère dans Tune et l'autre fortune, retournez vers votre frèr^; dites-lui que l'Assemblée dos représentants du.peuple attend de lui une résolution qui lui fera plus d'honneur dans l'avenir que toutes ses victoires ; dites-lui qu en abdiquant, il peut sauver la France ; dites-lui enfin que sa destinée le presse; que dans un jour, dans une heure peut-être, il ne sera plus temps! Je demande la nomination d'une commission qui sera chargée d'aller demander à Napoléon son abdication et de lui annoncer qu'en cas de refus, l'Assemblée prononcerait sa déchéance. » Lucien se lève et réplique. Lafayette revient

LE PARLEMENT DE 1815 îkJ

à la charge. Manuel, Girod (de l'x\in), Dupin sâjub. lui font cortège; mais c'était trop présumer, pour ce jour-1 j, de la docilité de cette Chambre bonapartiste ; elle avait voté et obtenu sa permanence et ne comprenait pas encore que la déchéance s'ensuivrait à bref délai. Sur la pente révolutionnaire on roule, on ne s'arrête pas; à chaque jour sa sottise. Les meneurs s'ajournèrent au lendemain.

l'empereur et la révolution

Avant de rentrer dans cette Chambre où l'on faisait de si triste besogne, il faut répondre à une question que se posent tous les esprits réfléchis à là lecture de ces débals. L'intérêt évident du pays, comme celui de tous les pays du monde, est de ne pas laisser une assemblée discuter quand on se bat; l'empereur avait de plus le droit incontesté de dissoudre la Chambre. Pourquoi donc n'usa-t-il pas des moyens qui lui restaient entre les mains pour sauver le pays?

Il est hors de doute qu'il pensa plus d'une fois h la dissolution ; un grand nombre de ses

21 juin, conversations qui ont été rapportées par ses interlocuteurs en font foi : il ne s'arrêta pas à cette pensée. Eut-il tort? eut-il raison? Quand on est en face de pareils hommes, le plus sûp est de leur laisser la parole.

Ce soir-là donc, et comme Lucien se promenait avec l'Empereur à FElysée et que tout autour d'eux retentissaient des cris enthousiastes, frénétiques, de Vive rempereur! poussés par le peuple : « Eh bien! sire, lui dit Lucien, vous entendez ces cris passionnés : on vous demande des armes, on veut que vous dirigiez toutes les forces nationales, il en est ainsi dans tout Tempire ; abandonnez-vous la France aux factions ? — Suis-je plus qu'un homme, lui répondit Napoléon, en répondant par un salut de la main à cette foule qu un seul mot, un seful geste aurait précipitée sur la Chambre ; suis-je plus qu'un homme pour ramener à l'union, qui seule peut sauver la France, cinq cents députés égarés? ou suis-je un misérable chef de parti pour allumer inutilement la guerre civile? Non, jamais! Que Ton essaye de ramener les Chambres, je ne demande pas mieux : je puis tout avec elles ; je pourrais beaucoup sans elles pour mon intérêt, mais je ne saurais peut-être sauver la patrie... Je vous

LE PARLEMENT DE 181u In

défends de haranguer, en sortant, le peuple qui «i juin. me demande des armes; je suis prêt à tout tenter pour la France, je ne veux rien tenter pour moi. »

Benjamin Constant, qui avait précédé Lucien dans le jardin de TElysée, et comme lui en avait fait le tour avec l'empereur, raconte qu'il fut pris d'une émotion profonde en entendant ces cris d enthousiasme poussés jadis au milieu des fêtes, au sein des triomphes, et se mêlant tout à coup à un entretien sur Tabdi cation. Napoléon promena longtemps et silencieusement ses regards sur cette multitude passionnée:

« Vous le voyez, dit-il à son ancien adversaire, ce ne sont pas ceux-là que j'ai comblés d'honneurs et de richesses! Que me doivent-ils? je les ai trouvés pauvres, et je les ai laissés pauvres; mais Tinstinct de la nationalité les éclaire; la voix du pays parle par leur bouche, et, si je le veux, si je le permets, la Chambre rebelle n'existera plus !... Mais non, la vie d-uu homme ne vaut pas ce prix; je ne suis pas revenu de Tîle d'Elbe pour que Paris soit inondé de sang. » '

Quant à la Chambre, euhardie par le silence de Napoléon et aflolée par la peur d'être dissoute, on dirait qu'elle avait fait un raisonne-

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21 juin, ment difl'érent et qui peut se résumer ainsi : que Paris soit pris ou non par l'étranger, qu'importe ! Ce qu'il faut, c'est de me débarrasser de cet homme, qui est la guerre avec le succès possible, mais la guerre enfin, tandis que je veux la paix, à quelque prix que ce soit. Je ne ferai aucun sacrifice à l'union que l'empereur invoque et qui peut seule sauver Tindépendance du pays, mais je ferai tout pour moi, pour mes intérêts, pour ma peur, même une révolution !

En vérité, c'est aller trop loin que de lui prêter de pareilles pensées ; elle fit tout le mal, mais elle ne pensa pas le faire, et, à l'exception de quelques meneurs, ce fut une ingénue, une simple, plutôt qu'une coupable.

L'Assemblée siégeant en province, dans un coin quelconque de la France, aurait été peutêtre docile sous la main de l'empereur ; mais dans ce Paris révolutionnaire, c était impossible. De même que notre Corps législatif, notre capitale est toujours à la merci de quelques violents, et toute tentative pour dissoudre la Chambre eût probablement amené la guerre civile; d'ailleurs, on ne fait pas deux 48 brumaire dans sa vie : il faut, pour ces expéditions aventureuses et salutaires, être jeune et.victo-

LE PARLEMENT DE lî^i.i .ii»

rieux. La faute, si faute il y a, car il est toujours ii jui». téméraire de porter un jugement à distance et sur la conduite d'un aussi vaste génie, ce fut de ii'avoir pas dissous l'Assemblée avant de partir pour la guerre.

Le lendemain, à huit heures du matin, les représentants, en arrivant à leur palais, furent charmés d'en voir tous les abords occupés par douze cents ou quinze cents hommes de la garde nationale requis par la commission administrative. Ces affolés ne savaient pas encore, par Texpérience que nous avons acquise, que la milice citoyenne peut servir à deux fias : qu'elle protège et renverse tour à tour les assemblées, camme les princes, dont on lui confie la garde ; il y a entre elle et Tarmée les mêmes différences qu'on peut voir entre le jury et la magistrature, composés tous deux de juges dont les premiers • se font gloire de suivre servilement les impres* sions politiques du moment et dont les autres ont été créés pour faire respecter la loi, qu'elle plaise ou déplaise à la foule qui les entoure.

Ce jour-là tout au moins, les représentants se trouvèrent rassurés et purent s'occuper avec entrain de la grosse question ébauchée la veille : cette déchéance qui consommait la révolution

60 IMS PARLEMENTS

ii juin, faite devait un ennemi victorieux et brisait Tépée de la France.

Ah ! sans doute, . ils n'imaginaient pas les affreux événements qui étaient Tinévitable conséquence de cette révolution. Si on les leur avait dit, ils auraient assurément reculé d'horreur et n'eussent jamais voté comme ils Toiil fait. Il n y avajt cependant en France que des gens absolument étrangers à la politique pour se faire les illusions auxquelles ils se livraient sans réserve et croire qu'on obtiendrait tout des alliés en renversant le seul rempart qui les séparait de notre pays.

L'histoire, par compassion pour eux, doit les supposer ignorants et naïfs à un degré tel, qu'il devienne impossible de parler de leur trahison.

L ABDICATION EXlGÉIî l'AK LA CUAMBKE

En l'absence du président, M. Bedoch, l'un des secrétaires, s'installe an fauteuil et déclai*o la séance ouverte. Mais personne ne veut occuper la tribune ; les ministres et les délégués de la ChambrQ s'étaient réunis la nuit aux Tuileries et Ton ne voyl^jt epiendr^î qu'eux.

A midi, le président et les vice-présidenls ^ijuin. paraissent et lisent leur rapport. Il ne s'agissait dans ce document que des mesures h prendre pour sauver la patrie, d'organisation de la défense du pays, de levées d'hommes et d'impôts ; ce fut un désappointement général : on ne parlait pas de labdication! Des murmures s élevèrent, et l'impatience de l'Assemblée se manifesta sous des formes diverses.

M. Legrand (de la Creuse) suppute avec complaisance le nqmbre considérable des troupes anglaises et prussiennes et Tétat de désarroi oii se trouve notre armée ; il conclut naturellement à rinutilité dé la lutte, que le îiimple bon sens indiquait au contraire comme utile pour obtenir une paix acceptable, et comme très probablement décisive en notre favem% eu égard aux forces que nous avions conservées et k la témérité de Bliicher, que Ton aurait écrasé dix fois pendant que Ton perdait son temps à discuter et à renverser le pouvoir.

M. Crochon remplace M, Legrand, et, pour sauver la patrie, il propose d'adresser la déclaration suivante aux alliés :

« La nation française renonce à jamais à toute conquête, à toute guerre d'offensive ou d'ambition. -^ Elle ne prendra jamais les armes

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22juhi. que pour défendre son territoire ou pour défendre un allié injustement attaqué. — Elle veut conserver la monarchie constitutionnelle comme garantie de sa tranquillité. — On nommera cinq plénipotentiaires pour porter celte déclaration au quartier général des souverains alliés. »

Les historiens de Tépoque ont qualifié cette proposition de manifeste de la paix à tout prix, expression brutale de la lassitude causée dans le public officiel et les hautes classes de la bourgeoisie par vingt-cinq années de guerre, — Il nous semble que c'est prendre beaucoup trop au sérieux un document dont Pétrange naïveté doit rester le trait le plus sailloiit.

M. Duchesne réprend ensuite le thënle de M. Legrand sur les forces comparées de la France et de ses ennemis, et ajoute que la prétention, pour l'Assemblée actuelle, de copier celle de 1792, n'est pas discutable, non plus que la comparaison à faire de notre état social et militaire à celui de l'Espagne quand elle s'est levée tout entière pour se délivrer du joug des Français... Ayant obtenu un moment de silence, l'orateur parvicînt enfin à glisser une proposition qui était le seul but de son discours : « Nous n'avons, dit-il, qu'un parti à prèiidre,

c'est d'engager Tempereur, au nom du salut de 22 juin. rÉlat, au nojn sacré de la patrie qui souffre, à déclarer son abdication. » A ces paroles, le tumulte éclate dans toutes les parties de la salle ; on ne distingue que la voix de Lafayette s'écriant : « Si l'abdication tarde à venir, je proposerai la déchéance ! » celle du général Salignac demandant qu'une députation de cinq membres soit envoyée à l'empereur pour lui exprimer l'urgence de cette décision; mais il supplie en même temps qu'on accorde une hewe au souverain, après quoi, s'il ne s'est pas exécuté, on votera la déchéance. On s'oppose avec violence à ce sursis, qu'on finit cependant par accorder. Le ministre de la guerre (le prinôe d'Eckmiihl) apparaît à propos, pour faire passer cette heure à ces altérés de révolution, et il présente à l'Assemblée des chiffres précis sur l'état officiel de l'armée au moment où il parle : c< Nous avons encore une armée de soixante mille hommes à la frontière du nord; on peut en outre y envoyer vingt mille hommes avec de la cavalerie et deux mille pièces de canon. » On verra bientôt que ces chiffres, loin d'être exa- gérés comme l'avait prétendu un instant le maréchal Ney au Sénat, étaient au-dessous de la vérité, et qu'avec do pareilles troupes comman-

2i jiii.i. dées par Napoléon, la patrie pouvait être encore sauvée.

Ce tableau rassurant au point de vue général n était pas fait pour plaire aux libéraux de l'Assemblée ; ils trouvaient que, disposant de soldats de cette trempe, Tempereur pourrait avoir la pensée de faire respecter son autorité méconnue, et surtout qu'il pouvait venir à l'esprit de tout le monde de se servir de cette armée vaillante et exaspérée pour écraser Bliicher; mais c'était encore cette guerre détestée, et non cette paix pour laquelle ces amateurs de parlement entendaient tout sacrifier.

L'empereur, que Ton menaçait de quart en quart d'heure de la déchéance, se résigna à signer son abdication : sa grande clairvoyance, que le malheur aiguisait, ne lui laissait aucun doute sur le résultat inévitable de sa disparition de la scène politique. « Quand j'aurai abdiqué, dit^il à ses ministres en signant cet historique document, quand j'aurai abdiqué, vous n'aurez plus d'armée : dans huit jours, l'étranger sera sous Paris et les Bourbons derrière lui. »

Les représentants eurent donc l'ineffable joie d entendre lire par leur président la déclaration célèbre datée de l'Elysée le 22 juin 1813 :

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« Français,

« En commençant la guerre pour soutenir r indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés, et sur le concours de toutes les autorités nationales; j'étais fondé à en espérer le succès. Les circonstances me paraissant changées, je m'offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être- sincères dans leurs déclarations et n'eii avoir réellement voulu qu'à ma personne ! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils, sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres actuels formeroht provisoirement le conseil de gouvernement.

L'intérêt que je porte, àf mon fils m'engage à inviter la Chambre à organiser sans délai la régence par une loi. Unissez- vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante. »

Des applaudissements indéceyits, ont dit quel* ques journalistes, accueillirent cette déclaration ; lé mot n'est pas juste, car les marques de sympathie s'adressaient à la générosité et à la grandeur du sacrifice, et n'étaient point un insulte gratuite au malhelir. Cette Chambre eut tous

22 juin.

22 juin, les genres de faiblesse et dlmpi'évoyance, mais dans son ensemble, elle avait de bons sentiments. Toutefois, les conséquences inévitables de ses faiblesses allaient se développer avec une foudroyante rapidité, et la logique des choses, qui a plus de rigueur que celle des hommes, poussait le pays aux catastrophes.

Après Fouché, qui n'apparaît un instant à la tribune que pour demander la nomination de cinq commissaires chargés de traiter avec les puissances (ce pei'sonnage était pressé d'entrer en communication avec elles), M. Dupin s'élance à la tribune et formule une proposition en cinq articles, qui contient : Tacceptation de labdication, — la conversion de la Chambre en Assemblée nationale, — la nomination d une commission executive de cinq membres, deux choisis dans la Chambre des pairs et trois dans'celle des représentants, et enfin la création d'une commission dite de la Constitution, dont le travail a pour but d'indiquer les conditions auxquelles le trône pourra être occupé par le prince que le peuple aura choisi,

M. Mourgues commence par oii M. Dupin avait fini et propose de déclarer le trône vacant jusqu'à l'émission des vœux du peuple.

Des murmures violents étouffent ces deux

propositions ; elles blessaient la majorité qui a juin. venait de voter Tabdication sous la condition de la reconnaissance de Napoléon il ; elles effrayaient aussi la minorité qui voyait encore Napoléon debout et pouvant déchirer le contrat dont on n'exécutait qu'une partie. M. Garreau lit l'article 67 de Vncte additionnel qui écarte h jamais du trône les Bourbons et les princes de leur famille, et répond ainsi aux insinuations de M. Dupin, qui venait sans le dire de proposer Je duc d'Orléans.

Regnault (de Saint-Jean-d'Angely) n'a pas de peine à ramener à la pudeur l'Assemblée étonnée et embarrassée de tant d'audace ; il fait voter un ordre du jour par lequel la Chambre arrête que le président et son bureau se rendront au palais de l'Elysée pour exprimer à Napoléon, au nom de la nation, la reconnaissance et le respect avec lesquels elle accepte le noble sacrifice qu'il a fait à l'indépendance et au bonheur du peuple français ; par lequel aussi la Chambre décide la nomination de cinq membres pour exercer provisoirement les fonctions du pouvoir exécutif. Après une apparition à la tribune de M. Durbach, qui affirme, avec la plus prodigieuse crédulité, partagée du reste par la majorité de la Chambre, que, Napoléon

22 juin, ayant abdiqué, les puissances alliées vont mettre bas les armes ; après une motion de M. Lacoste, dont le cerveau est toujours hanté par le spectre de la dissolution et (}ui affirme que dix mille hommes de troupes dévouées s'avancent sur Paris, pour rendre à la patrie l'incomparable service de fermer la bouche de ses orateurs et de remettre aux mains des guerriers leurs glorieuses épées ; — il n'était pas besoin de dix mille hommes pour cette, salutaire besogne : un geste de l'empereur aurait suffi. — Après bien d'autres motions^, on dépouilla les votes relatifs à la nomination des membres chargés du pouvoir exécutif. Carnot, Fouché et le général Grenier furent nommés par la Chambre.

Dupont de l'Eure et le baron Quinotte leur furent adjoints par la Chambre des pairs et composèrent à eux cinq le gouvernement provisoire.'

Comme il arrive toujours en pareille circonstance, la Chambre, ne pouvant réellement gouverner à l'aide des six cents à sept cents membres qui la coniposaient, venait de résilier ses pouvoirs entre les mains d'une commission déclarée irresponsable : le président prévu de cette coinipission était Fouché, et ses collègues,

comme cela esten^îbre inévitable, lui laissèrent 22 juin. toute latitude pour agir.

A la dictature imposée au retour de TElbe par les circonstances et noblement abandonnée par Napoléon le Gr^nd succédait la dictature absolue de Fouché !

L'imbécillité n'est jamais allée aussi Için.

Terminons le récit de cette triste et mémorable journée législative en rappelant les prophétiques paroles du chef vaincu par TEurope et détrôné par des mains françaises, &r répjonse à la députation de la Chambre :

(( Je vous remercie des sfeiitimeiilfti^e voû& m'exprimez ; je désire que mén ab^eatîon puisse faire le bonheur de la France, mais je ne Tespëre point; elle laissa YÈ^eà. sans chef, sans direction politique;' le temps p^du h me renverser aurait pu être employé à mettjce la France en état d'écraser l'eiiû<^9si« «lé recommande à la Chambre de veafmmt pro^mptement les armées ; qui veut la pais., doit se préparer à là guerre. Ne riiettez pas celte grande nation à la merci de^ étrangers; craignez d'être déçus de vos espérances : c'est là qu'est le danger ! Dans quelque position que je me trouve, je serai toujours bien si la France est heureuse ! Je recommande mon

22 juin, fils à la France; j'espère qu'elle n'oubliera pas que je n ai abdiqué que pour lui. Je l'ai fait aussi, ce grand sacrifice, pour le bien de la nation : ce n'est qu'avec ma dynastie qu'elle peut être libre, heureuse et indépendante! »

NAPOLÉON Tl

Le sacrifice consommé, le. dernier rempart contre l'invasion étant détruit, elle allait se précipiter triomphante sur notre territoire. On a accusé la Restauration de l'y avoir appelée; c'est une calomnie; les légitimistes avaient assuré*ment le goût et le besoin du succès des pmssances étrangères, mais ils n'avaient aucun pouvoir pour l'assurer : c'est une Chambre bonapartiste qui le décida.

On a vu que, dans la séance précédente, la Chambre, ou plutôt le petit groupe de parlementaires qui la dirigeait, avait hésité à se prononcer formellement pour ou contre Napoléon II; à le reconnaître, on se liait ou on craignait de se lier les mains et de ne plus pouvoir proposer le duc d'Orléans ; à le méconnaître, on redoutait la rentrée subite en scène de l'em-

LE PARLEMENT DE 18i:i 11

pereur, déchirant un contrat qu'on n'exécutait isjuiu. que contre lui.

Dans la séance du 23, il fallut s'expliquer.

Napoléon pressait ses amis d'en finir et Fouché craignait les éclats de son ancien maître. Quoi que les hommes clairvoyants sussent bien que les alliés, qui allaient décider de tout, ne voudraient pas supporter le fils, après avoir été débarrassés du père, la question avait une importance réelle, non pas seulement comme on l'a dit et avec raison, parce que larmée se rallierait facilement sous Tétendard des Napoléons, mais parce que, de la sorte, on empêcherait de se produire à la chambre la proposition formelle d'un autre prince, et qu'on donnait ainsi Une apparente et bien courte satisfaction à la majorité de cette Assemblée qui était bonapartiste.

11 ne faudrait pas croire d'ailleurs que le champ de bataille parlementaire fut moins agité ce jour-là que les précédents. Ce fut Defermou qui suivit le feu.

On discutait sur le serment nouveau à faire prêter aux membres du gouvernement provisoire :

« Qui de nous, dit-il, a cai'actère pour recevoir ce serment? A qui la commission executive 'le ppêtera-t-elle, si on ne détermine pas au

«3 juin, nom de qui nous voulons faire marcher notre système constitutionnel? Que feront également dans cet état de choses nos autorités administratives et judiciaires ; je vous le demande messieurs : avons-nous ou n'avons-nous pas un empereur?

— Oui ! oui! s'écrient cent voix à la fois. — Vive Nctpoléon II! « Napoléon I" a régné en vertu de nos lois fondamentales, Napoléon II est donc notre souverain! Lorsqu'on verra que nous nous prononçons pour le chef que nos constitutions nous ont désigné, on ne pourra pas dire à la garde nationale que vous vous taisez, parce que vous attendez Louis XVIII; nous rassurerons Tarmée, et il n'y aura plus de doutes sur le maintien constitutionnel de la dynastie de Napoléon. »

A ces derniers mots, l'enthousiasme éclate sur tous les bancs de TAssemblée; on se lève, on agite ses chapeaux, et un cri dix fois répété dé Vive l'empereur! vient frapper d'épouvante, le petit groupe de la paix quand même.

M. Béranger monte à la tribune; il n'est pas hostile à la nomination de Napoléon II, mais, il pense que des questions de cette importance ne doivent pas être résolues avec cette rapidité et que la maturité, la sagesse dans

la délibération ne nuiront en rien au vote que 23 juin. Ton va recueillir; puis il entre dans de longs développements, qui n'ont pour but que de donner à cet accès d'enthousiasme le temps de se refroidir, et il conclut en demandant qu'on attende à demain avant de prendre une décision.

M. Bérengeravait bien jugé de la légèreté de cette assemblée, qui semblait maintenant aussi froide pour les Napoléons qu'elle s'était montré enthousiaste une heure avant, et de même qu'après le discours de Défermou, elle proclamait Napoléon II, de même, après celui de Bérenger elle eût été capable de voter contre lui. Boulay de la Meurthe qui mesure rapidement le terrain perdu, ne s'épargne pas pour le regagner. « Vous ne pouvez même pas, leur dit-il, délibérer sur la question, la loi l'a décidée; l'abdication de l'empereur est indivisible ; on ne peut pas ne l'admettre que pour une partie ; mais j'irai plus loin, car je n'ai pas de porte de derrière, pas d'arrière-pensée. Je me plais à rendre hommage à chacun de mes collègues, mais enfin j'ai les yeux ouverts sur le dehors ; — personne ne se méprit probablement sur cette manière de désigner le dedans -^. et je . vois que nous sommes entourés de

23 juin, beaucoup d'intrigants, de factieux qui voudraient faire déclarer le trône vacant pour y placer les Bourbons I » Il continue de la sorte en déchirant les voiles, mais les démasqués murmurent, et il est obligé de descendre de la tribune avec un demi-succès.

Le général Mouton-Duvernet affirme que l'armée marchera pour Napoléon II et ne répond de rien si on ne le proclame pas. L'assemblée qui n'a rien décidé semble fatiguée et. mal à Taise ; déjà on réclame Tordre du jour. Regnault (de Saint-Jean d'Angely) plaide la thèse de Défermou et de Boulay, mais chaque fois qu'il demande au nom de qui les actes publiés seront reçus, les plénipotentiaires seront envoyés, on lui répond : au nom de la nation I Cette réponse qui n'en est pas une, puisqu'elle ne décide pas la question de savoir s'il est utile ou inutile au bien du pays d'avoir ou de n'avoir pas pour chef un Napoléon, semble satisfaire cette assemblée un peu puérile et qui ne se reconnut plus au milieu de ces débats* Cepen* dant après le discours de Regnault, elle allait en finir, et proclamer* Napoléon II, quand M. Dûpin demande la parole et l'obtient.

« Pourquoi, dit-il, Tempereilr a-t-il abdiqué? C'est que, malgré le vœu du peuple et de Tar-

mée, malgré ses talents militaires, il a reconnu 23 jain. qu'après Tévénement qui vient d'arriver il ne pouvait plus espérer d'être utile à son pays. S'il avait cru pouvoir l'être encore, aurait-il abandonné Thonneur de le sauver? Non, messieurs, et nous serions insensés d'abandonner ce que nous pourrions encore espérer d'un héros, pour l'attendre d'un enfant. Dans de telles circonstances^ il faut, pour délibérer utilement, autre chose que des acclamations et de l'enthousiasme. On nous a recommandé l'union^ elle est plus que jamais nécessaire au salut public, il faut unanimité dans les volontés, ensemble dans les moyens et c'est pour cela que je vous dis : gardons-nous d'interpréter le vœu de la nation et de lui dicter un choix. »

A distance et de sang froid, on se demande comment on pouvait dire dans cette chambre que ^empereur avait abandonné l'honneur de sauver le pays, parce, qu'il croyait impossible dé le faire, quand il venait d'abdiquer contraint et forcé par l'assemblée qui lui mettait sur la gorge le couteau de la déchéance ; mais il faut reconnaître d^ailleurs que le î'aisonnôment de M. Dupin était de^s plus logiques.

Là oix le pfere ne pouvait plus rien, l'enfant t)Ourrait encore moins ; et les Prussiens, comme

23 juin, les parlementaires, ayant eu Theureuse fortune d'être débarrassés de Fempereur n'étaient pas d'humeur à se contenter du roi de Rome...

«On demande, dit-il, en terminant, ce que nous aurons à opposer à lennemi? Je répondrai : la nation! C'est au nom de la nation qu'on se battra, qu'on négociera ; c'est de la nation que l'on doit attendre le choix d'un souverain; c'est la nation qui précède tout gouvernement et qui lui survit. »

La Chambre avait évidemment perdu tout sentiment de l'importance de la question traitée devant elle, au milieu des propositions nombreuses et contradictoires qui suivirent le discours de M. Dupin, lorsque Manuel parut à la tribune. Selon lui, toutes les propositions qui ont été soumises à l'Assemblée sont inconstitutionnelles : « Nous ne sommes pas en révolution ; aucun événement hors la marche naturelle des choses n'a eu lieu, et, sans entrer dans l'examen des motifs et des circonstances qui ont amené l'abdication, cette abdication existe et les constitutions ont parlé... » Il dépeint tous les partis politiques glissant légèrement sur celui des d'Orléans et, sans vouloir discuter l'importance de chacun d'eux, il constate leur divergence d'opinion : « Tout le monde, ajoute-t-il, veu t se sau-

ver et sauver FEtat par des moyens contraires, 23 juin, par des routes diverses menant à un but opposé. Dans un pareil moment pouvez- vous avoir un gouvernement provisoire? un trône vacant?

Laisserez-vous chacun s'agiter, les alarmes se répandre, les prétentions s'élever? Voulez-vous qu'on arbore ici le drapeau des lis, là le drapeau tricolore? voulez-vous laisser dire à chaque parti : il n'y a pas de gouvernement, on hésite, il faut agir; l'assemblée paraît incertaine, il faut l'engager dans notre voie et donner un coup de collier... Voilà, messieurs, les calamités dont nous sommes menacés si nous laissons l'opinion publique flottante, sans un point fixe pour se rallier. . . Par cela seul qu'on l'a mis en question. Napoléon II doit être reconnu. » Cette fois, et à la suite de ce discours qui fixa l'attention publique sur ce jeune orateur, la Chambre proclama Napoléon II devenu empereur des Français par suite de l'abdication de Napoléon I" et par la force des Constitutions de Vempire. Aussitôt des applaudissements partent de tous les bancs de l'Assemblée, et les tribunes s'associent au sentiment commun en criant : « Vive l'empereur ! »

Il eût été bien plus sage de lui laisser son épée !

n juiiî.

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