DE LA CHAMBRE
Dans le cours de cette longue et minutieuse discussion sur les réquisitions militaires, un membre dont le journal officiel ne dit pas le nom, impatienté sans doute de voir le temps s'écouler sans solution, s'était écrié : « Quelle distance y a-t-il de Paris à Saint-Quentin ? » Les alliés venaient, en effet, d'arriver dans cette ville. A la nouvelle que Fouché avait fait parvenir au duc de Wellington de Tabdication de Napoléon, — fait que le général refusa d'abord
de croire^ le traitant d'absurde et ne voyant 27 juin. dans la communication qu'on lui faisait qu'une ruse do guerre ; — les deux armées anglaise et prussienne s'étaient ébranlées et avait dépassé notre première ligne de places fortes. Wellington hésitait à s'avancer davantage, mais Bliicher, plus hardi, lui déclara qu'il marcherait immédiatement sur Paris, que l'abdication avait dû jeter le gouvernement, les Chambres, la population et Farmée dans un complet désordre et qu'il fallait aller droit au cœur de la France et lui donner les derniers coups. Il avait deviné juste.
Il n'y a que nos libéraux, en effet, pour ne pas se douter des avantages militaires qu'ils assurent aux ennemis de la France quand ils se donnent le luxe d'une révolution.
Le lendemain, pendant que Blûcher se trouvait déjà sur les bords de l'Oise, une solennelle discussion s'ouvre à la Chambre sur les mérites de la Constitution de 1791. M. Gamon prononce un discours fort bien fait d'ailleurs, quoique un peu emphatique, selon les habitudes de l'époque, et il s'efforce de prouver que cette Constitution est le véritable point milieu entre le despotisme impérial et l'anarchie républicaine. L'orateur était fort excusable assu-
28 juin, rément de ne pas faire mention des vices que Texpérience de ce régime, qui n est autre que celui du Parlement souverain, nous a révélés : il n'avait pas pu constater que cette mécanique constitutionnelle, qui semblait alors un modèle de sagesse, n'a jamais été chez nous qu'un engin révolutionnaire d'une rare précision.
MM. H. Lacoste et Penières ne veulent pas souscrire aux désirs de M. Gamon, il leur semble que voter immédiatement sur la Constitution de 1791 serait fort grave, et qu'un sujet de cette importance doit être médité. M. Crochon trouve d'ailleurs que cette Constitution modèle a deux défauts capitaux : elle n'organise qu'une seule Chambre et laisse le pouvoir exécutif trop faible. M. Scipion Mourgues signale avec admiration le silence majestueux avec lequel on a écouté les développements de la proposition de M. Gamon et en augure bien pour la dignité de l'Assemblée et les services qu'elle rendra.
Au milieu de ces joutes académiques le gouvernement envoie un rapport oii il signale M état 'peu satisfaisant de notre situation militaire, rapport qu'il termine par cette phrase présageant les plus graves dangers : « Quel que soit Févénement, nous ne vous proposerons rien de pusillanime et de contraire à vos devoirs.
nous défendrons jusqu'à la dernière extrémité ^® J***"* l'indépendance de la nation, Tinviolabilité des Chambres, la liberté et la sûreté des citoyens. Signé : duc D'Otrante. »
Quand on songe que dans ce moment-là même, Thomme dé confiance de la Chambre préparait la rentrée des Bourbons, la capitulation sans condition, et vouait ainsi à une mort tragique d^illustres citoyens, on ne peut s'empêcher de remarquer une fois de plus combien cette assemblée bonapartiste avait été mal inspirée en remettant son sort entre de pareilles mains.
Cependant les braves généraux qui n'étaient pas dans le secret des dieux s'évertuent à prouver que l'armée n'est pas dans la position fâcheuse qu'on imagine ; le général Raymond indique que les positions qu'occupent en ce moment nos troupes sont bien préférables à celles qu'ont choisies les Prussiens. — Le général Mouton-Duvernet a été chargé par le gouvernement de se rendre à l'armée du nord et il vient rendre compte de sa mission. Ayant trouvé sur les routes nombre de soldats et d'officiers de la garde impériale, marchant sans ordres réguliers, il les aborda et leur dit : «Mes enfants que faites-vous? n'êtes-vous plus animés des
88 juin, sentiments de Thonneur? voulez- vous donc abandonner vos régiments ? ils nous ont répondu : « Nous sommes trahis I On nous « annonce qu'il n'y a plus d'empereur ; si « l'empereur n'est plus sur le trône, il n'y a « plus besoin d'armée ; pour qui voulez-vous a que nous nous battions? Pour les Bourbons!
« pour recevoir au lieu de récompenses de nos « services, de nouvelles punitions pour les ser- « vices du moment. »
Le général s'épuisait en raisonnements sur la patrie qui reste, sur la France qu'il faut chérir plus qu'un homme ; ces braves gens ne savaient que répondre, et ne répondaient pas. Mais il n'était que trop facile de comprendre que la patrie et la France étaient pour eux glorieusement et légitimement représentées par l'empereur, et qu'ils se souciaient peu de se battre pour une France et une patrie représentées bientôt par des gens qui ne pouvaient avoir pour eux que des sentiments hostiles.
Toutefois le général ne doute pas que le premier moment d'abattement passé, tous ces soldats aguerris, ne fassent leur devoir comme ils l'ont toujours fait, et il constate avec bonheur qu'il existe en ce moment entre Soissons et Villers- Cotterets, quarante-cinq mille hommes bien
^ LE PAKLEMENT DE 1845 91
arméa, bien équipés et munis d'une nombreuse ja juin, artillerie.
Ces détails attristent et charment tour à tour nos représentants, qui n'ayant plus Tenipereur à offrir à Tarmée, s'imaginent de lui faire parvenir comme compensation une adresse rédigée par eux.
M. Jay s'est chargé de ce soin patriotique ; il s'en acquitte à merveille, et la proclamation à l'armée^ dans laquelle, se retrouvent des phrases dues à un grand nombre d'honorables, 'réunit tous les suffrages.
Les soldats auxquels elle était adressée n'eurent pas à combattre, mais s'ils avaient dû le faire ils n'auraient peut-être pas trouvé la compensation suffisante ; la présence de l'empereur leur eût été sans doute plus utile que cette page de littérature parlementaire.
Le laborieux et charmant enfantement de cette pièce académique venait d'être achevée quand un second message du gouvernement demanda que la ville de Paris soit mise en état de siège.
Enfin le fameux projet de constitution voit le jour ; on en lit le texte à la Chambre, et tous les friands de tribune dévorent à l'avance ce régal exceptionnel ; c'était d'ailleurs la seule occupation possible — quoiqu'elle fût ridicule en de
29 juin, pareils moments, — de ces représentants qui avaient renversé leur souverain légitime, qui avaient pris sa place, et se trouvaient réduits, par la logique des choses, qui ne permet pas l'action à une assemblée de six à sept cents membres, à s'agiter dans le vide et à contempler, impuissants, la ruine de toutes leurs espérances politiques; quand Tenthousiasme produit par la lecture de la future Constitution (plus infortunée que tant d'autres, elle ne fut pas même appliquée un seul jour) se fut apaisé, le président donna lecture d un message du gouvernement dont voici le résumé : Napoléon, se trouve par son abdication placé sous la sauvegarde de Thonneur français ; sa situation à la Malmaison n'étant plus sûre à raison de rapproche des ennemis, des sauf-conduits ont été demandés à l'Angleterre pour permettre à l'empereur, ayant à sa disposition deux frégates françaises, de se rendre dans le lieu qu'il choisira pour son exil ;* ces saufconduits n arrivant pas, et l'ennemi, tout autant qu'un mouvement de l'intérieur étant à redouter, le gouvernement a pressé le départ de l'empereur qui a quitté la Malmaison ce jour à quatre heures du matin se rendant à Rochefort. La veille, la Malmaison courait,
en effet, le risque d'être emportée par Blticher, 29 juin, qui avait juré de pendre Tempereur au premier arbre du chemin ; le duc de Wellington s'était beaucoup récrié contre ce métier de bourreau, et on lui sut gré dans le beau monde de n'avoir été que traître ; les peuples cependant pardonnent plus facilement la colère et le meurtre que le sang-froid et la trahison. Les rapports politiques de l'Angleterre et de la France ont été bien souvent troublés par le souvenir du Bellérophon.
L'avant-veille l'empereur avait pris une résolution qui pouvait avoir, si elle était secondée, les plus grandes et les plus heureuses conséquences : Blûcher était arrivé devant Paris avec cinquante-six mille hommes. Wellington était en arrière à deux journées de marche — à Saint-Martin Longueau (dix-huit lieues de Paris), — les troupes dont disposait Davoust, et d'après sa propre déclaration, étaient de soixaûte-quinze mille hommes d'infanterie, vingt-cinq mille de cavalerie et cinq-cents pièces de canon attelées ; on pouvait écraser Blticher. Conduite par un maréchal français cette armée eut été victorieuse ; conduite par Napoléon, la victoire aurait pu avoir les plus grandes conséquences ; l'empereur, debout en uniforme
29 juin, et prêt à monter à cheval, fit appeler le général Becker qui était le gardien du palais, — il faut ajouter de suite qu'on n'aurait pu faire un choix meilleur et plus honorable pour cette délicate fonction — et lui dit : « Général, Tennemi est aux portes de Paris : il faut être insensé ou traître à sa patrie pour révoquer en doute sa mauvaise foi. Les alliés disent qu'ils font la guerre, non à la France, mais à moi seul. J'ai abdiqué, je ne suis plus rieh, et cependant ils attaquent Paris; qu'on me laisse commander l'armée ; allez en faire la demande en mon nom. Expliquez aux membres du gouvernement que mon intention n'est pas de ressaisir le pouvoir; dites leur que tout ce que je veux, c'est de battre Tennemi, de l'écraser, de le forcer, par la victoire, à donner un cours favorable aux négociations, et que, ce point obtenu, je m'éloignerai, je poursuivrai tranquillement ma foute. »
L^empei'euf était assurément sincère en tenant ce langage ; l'hypocrisie ne se présume pas dans des âmes de cette grandeur ; mais âpres la victoire que tout rendait probable, où aurait-il été se cacher pour se dérober à l'enthousiasme dont il était entouré quoique vaincu 1 Or ce que Fouché né voulait pas, or 6ê
que les nouveaux politiques, qui n'avaient 2» juin, point encore de nom, et qui s'appelèrent depuis les parlementaires, ne voulaient pas même au prix de l'indépendance de la patrie, c'était Napoléon ; sans doute, il fallait être traître ou insensé pour ne point accepter une pareille offre : oublions les traîtres qui n'importent pas à notre démonstration, mais rappelons-nous toujours cette Chambre insensée. L'offre fut donc repoussée et l'empereur déguisé en secrétaire de M. le général comte Becker, — c'est dans ces termes qu'était rédigé le passe-port, — quitta la Malmaison ; le secrétaire garda généreusement son incognito jusqu'à Rochefort ; on sait le reste.
Sainte-Hélène devait être le terme de ce voyagei
Sans doute. Dieu l'avait ainsi voulu pour que cet homme jusque-là admiré, fût pleuré î les larmes d'un peuple cimentent l*affection qu'il porte à son chef, et cette affection est, dans nos sociétés modernes, le vr^i, peut-être le seul moyen de gouvernement. Ce grand silence^ après cet incomparable éclat j frappa et attendrit toutes les imaginations. L'empereur semblait avoir emporté aveô lui l'âme de la Franôe jusque dmis les grandes solitudes de l'océan j
30 juin, les poètes ont tous chanté ce héros et nos paysans qui comprennent cette poésie Féooutent encore le soir à la veillée.