‹ A quoi servent les parlements, 1815-1830, 1848-1870Chapitre 12 sur 34 · LA RIDICULE AMBASSADE DE LA CHAMBRE · texte numérisé non relu

LA RIDICULE AMBASSADE DE LA CHAMBRE

Pendant que leur grand empereur, renversé du trône par leurs votes, et livré aux Anglais, par leur imprévoyance, s'acheminait vers sa dernière demeure, les représentants, qui commençaient à être inquiets des résultats de leur politique, essayaient de se rattacher à la personne de Napoléon II et d'être au moins conséquents dans leurs illusions. Ceux des membres de la Chambre qui avaient été envoyés à la Villette pour y vérifier Tétat de Tarmée et lui donner le courage de se battre pour la patrie abstraite, étaient revenus avec des impressions trèsfavorables,quantàrétatmatériel destroupes, mais avec la conviction unanime que leur drapeau était celui du fils de l'empereur et qu'ils n'entendaient pas verser une goutte de sang pour le retour des Bourbons ; le général Laguette-Mornay finit son rapport en affirmant que les soldats sont assurément sensibles aux idées de liberté et de patrie, mais qu'ils ne

séparent pas ces sentiments du souvenir de fjuiuct. celui qui fut notre empereur, et qu'ils conservent une fidélité complète à Napoléon IL

M. Garât assure, de son côté, que s'étant attaché à prononcer aux soldats les noms de patrie, de liberté, de constitution, d'indépendance, ils lui répondaient tous par Napoléon II.

Quant au général Mouton-Duvernet qui avait déjà recueilli les mêmes impressions et en avait fait part à la Chambre, il ajoute que la troupe a juré devant lui de mourir avant de recevoir un monarque ramené par des Anglais et des Prussiens.

L'Assemblée désabusée par ces renseignements unanimes se lève et s'écrie à son tour : Vive Napoléon II !

Vains cris que mépriseront les alliés, bientôt vainqueurs, sans même avoir combattu !

Ils étaient bien décidés cependant ces valeureux soldats, à culbuter les Prussiens imprudemment aventurés sous les murs de Paris et l'annonce heureuse en ce moment de la pacification de la Vendée obtenue par le général Lamarque, allait doubler leur ardeur. L'adresse suivante envoyée aux représentants par les principaux chefs de l'armée, ne saurait laisser de doute sur leurs sentiments :

i" Juillet.

« Représentants du peuple :

« Nous sommes en présence de nos enne mis ; nous jurons, entre vos mains et à la face du monde, de défendre jusqu'à notre dernier soupir la cause de notre indépendance et rhonueur national ; on voudrait nous imposer les Bourbons et ces princes sont rejetés, par Timmense majorité des Français ; si on pouvait souscrire à leur entrée, rappelez-vous, représentants, qu'on aurait signé le testament de Tarmée qui pendant vingt années a été le palladium de l'honneur français. Il est à la guerre, surtout lorsqu'on l'a faite longuement, des succès et des revers ; on nous a vus grands et généreux dans nos revers : si on veut nous humilier, nous saurons mourir.

« Les Bourbons n'offrent aucune garantie à la nation, nous les avions accueillis avec les sentiments de la plus généreuse confiance ; nous avions oublié tous les maux qu'ils nous avaient causés par un acharnement à vouloir nous priver de nds droits les plus sacrés. Eh bien comment ont-îls répondu à Cette confiance ; ils nous ont traités comme rebelles et vaincus. Représentants, ces réflexions" sont terribles parce qu'elles sont vfaies. L^înëxorable histoii*e

racontera un jour ce qu'ont fait les Bourbons i» juîuet. pour se remettre sur le trône de France ; elle dira aussi la conduite de Tarmée, de cette armée essentiellement nationale, et la postérité jugera qui mérite le mieux Testime du monde*. >>

Cette adresse enflammée et rude pour les Bourbons est accueillie par les applaudissements les plus vifs ; dans son admiration, la Chambre en demande une seconde et solennelle lecture et on vote l'impression immédiate h vingt mille exemplaires ; tout le monde veut la signer, M. Lepelletier la traite d'admirable, M. Sauzetde sublime, et trois jours après, cette malheureuse Chambre, dont le sort fut de ne jamais faire ce qu'elle aurait souhaité, entendait la lecture d'une pièce officielle, bien différente : c'était la capitulation de Paris qui livrait sans

1. Au camp de la Villette, le 30 juin 181o, à trois heures de l'après-Hiidi, ont signé : le maréciial ministre de la guerre prince d'Eckmûlil ; le lieutenant général comte Pajot ; le lieutenant général baron Fressinet ; le lieutenant général comte d'Ertou; le lieutenant général comte Roguet ; le maréchal de camp Harlet ; le général Petit ; le maréchal de camp [Turon Christiani ; le maréchal de camp Henrion ; le Heutenant général Brunet; le major Guillemain; le lieutenant général baron Loriot ; le lieutenant général Ambert ; le maréchal de camp Marins Clary ; le maréchal de camp Ghartrain ; le maréchal de camp Gambriols ; le maréchal de camp Jeannot; le général en chef comte Vandamme.

2 juillet, conditions la France aux alliés et aux Bourbons.

La marche des armées étrangères qui ne trouvaient devant elles et pour leur barrer le chemin que les proclamations de la Chambre adressées au peuple et à Tarmée, ne fut pas ralentie par ces singuliers moyens de défense, et les plénipotentiaires envoyés pompeusement au-devant des souverains pour conclure la paix, n'échappèrent au pas ridicule, qui ne manque jamais aux gens, quand ils exigent des conditions qu'ils n'ont aucun moyen d'imposer.

Errant depuis quelques jours à la recherche des souverains, dont personne ne connaissait sans doute la résidence, M. de Lafayette et ses collègues donnent enfin de leurs nouvelles à la Chambre, fort inquiète sur le sort de ses ambassadeurs. Ils étaient à cette date au quartier général du duc de Wellington pour traiter d'un armistice précédant la paix ; ils ajoutaient modestement que les négociations continuaient, mais n'avaient pas encore pu aboutir. La vérité est que ni Bliicher ni Wellington ne voulurent les entendre et se bornèrent à leur permettre de causer avec leurs aides de camp respectifs. Le résultat de cette conversation fut ce qu'il devait être : nul au point de vue diploma-

tique et révélant de la part des alliés, ce qui ajuuiet. était tout naturel de leur part, la volonté de ne traiter qu'à Paris.

Malgré ce début peu encourageant, nos infortunés représentants cherchèrent à savoir où pouvaient se trouver les souverains^ et, après bien des démarches, on leur dit négligemment qu'ils étaient sans doute à Manheim, à moins qu'ils ne fussent à Heidelberg. Munis de ce renseignement sans précision, ils sortirent de France et y rentrèrent aussitôt, apprenant que les souverains, enhardis par l'abdication de l'empereur, venaient de passer la frontière.

Nos ambassadeurs les rencontrèrent enfin à Haguenau; M. de Lafayettê, qui avait eu quelques relations privées avec Alexandre, espérait que ce prince lui ferait un courtois accueil. Mais ce souverain ne permit pas que les pléùipotentiaires parussent en sa présence, et envoya porter sa réponse par son aide de camp, le prince Serge Troubeskpï ; ce dernier fut tellement peu correct que son interlocuteur fut obligé de se retirer. Cependant, sur de nouvelles instances, des généraux (non des ministres) appartenant à chacune des quatre grandes puissances, furent mis en présence de nos ambassadeurs : le général Stewart engagea une conversation histo-

îjuiUet. rique et philosophique avec M. Laforest, sur les mérites comparés de la révolution anglaise et la révolution française. Le diplomate français parut avoir l'avantage, et embarrassa plus d'une fois le général anglais; mais lorsque Ton consentit à s'occuper du sujet véritable de lentretien, les rôles changèrent, et les souverains, qui étaient dans la coulisse et ne daignaient pas se montrer, firent donner à nos ambassadeurs par note verbale cette réponse dérisoire : « Les trois cours de Russie, de Prusse et d'Autriche ne peuvent traiter de paix ou d'armistice que d'un commun accord; elle ne pouvaient donc entrer présentement dans aucune négociation ; les cabinets se réuniront d'ailleurs aussitôt qu'il sera possible. » Ceci se passait le 14 juin ; les plénipotentiaires ayant demandé la faveur de rester au quartier général et de suivi'e les souverains alliés, n'obtinrent qu'un refus ; de retour à Paris, le 4 juillet, ils firent insérer au Moniteur une note destinée sans doute à masquer leur rôle ridicule, mais dans laquelle il n'est pas un mot qui ne soit à côté de la vérité.

Les conférences, dit la note officielle, commencées à Haguenau, auraient été ajournées parce que le ministre d'Angleterre n'avait pas

reçu ses pouvoirs ; elles se reprendraient à 4 juuiet. Paris, où ces souverains et leurs ministres ne tarderont pas à arriver. Les souverains alliés, fidèles à leurs déclarations y annoncent les dispositions les plus libérales et l'intention la plus prononcée de n'imposer à la France aucune forme de gouvernement et de la laisser parfaitement libre à cet égard. Telle fut et telle devait être la conclusion dérisoire de cette ambassade ; partout raillée, partout mal reçue, ne réussissant à engager des conversations qu avec des subalternes, parce qu'elle n'était plus moralement protégée par un gouvernement digne de ce nom, et voulant faire usage des forces très sérieuses dont il disposait encore.

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