RÉSUMÉ
Le retour de l'île d'Elbe, les élections générales, les précautions prises contre l'enthou-
siasme du peuple de Paris* et de la province pour le grand proscrit ne laissent pas de doute sur le vœu de la nation française : elle voulait conserver TEmpire et Fempereur.
La Chambre de 1814, composée dans son immense majorité de bonapartistes convaincus, laissa détruire l'un et exiler Tautre.
Comme toutes les Assemblées, elle fut jalouse de son pouvoir, et comme elle n^était pas menée par une aristocratie intelligente de ses devoirs politiques, mais par des politiciens de fraîche date, sans passé et sans lende^miain, elle commit, ou laissa commettre en son nom, les actes les plus contraires au salut du pays et à ses propres convictions.
Au début, tout fut bien. On était encore sous Tinfluence du souffle électoral et des sentiments ps(triotiques qui éclataient de toutes parts ; • l'Europe allait jouer contre nous sa dernière partie ; la haine de l'étranger et des Bourbons , très vives dans les masses populaires, s'imposait à la députation, que son séjour dans la capitale n'avait pas encore livrée inerte et sans défense à toutes les passions révolutionnaires. La belle harangue du Champ de Mai expriniait alors toutes les généreuses pensées du pays.
Cependant il y avait dans cette Chambre une dizaine de députés, représentant assez exactement le dixième de la population française qui ne voulaient plus de Tempire et qui cherchèrent, sournoisement d'abord et ouvertement ensuite, à le renverser ; ce n'étaient pas des amis des Bourbons, de la branche aînée, mais plutôt des partisans, fort discrets, et presque honteux du duc d'Orléans ; ils furent dëçus dans leurs espérances, mai^ ils réussirent à implanter dans notre sol monarchique et démocratique un instrument révolutionnaire d'une rare puissance : le Parlement bourgeois, la souveraineté de la classe moyenne ; munis d'une arme aussi redoutable, ils se consolèrent facilement de la venue des Bourbons qu'ils avaient désormais tout pouvoir de renverser.
Leurs premiers coups contre ce tyran, ce despote, ce Cors^, comme ils l'appelaient entre eux, qui était aussi le seul sauveur possible de la patrie en danger, furent portés dans l'ombre. On essaya de ne pas prêter serment de fidélité à l'empereur ; on réussit à faire nommer un président notoirement hostile au souverain, et l'on tenta de substituer sans bruit le régime parlementaire au régime constitutionnel, en s'efforçant de faire paraître les ministres à la
Chambre, ce qui donne à cette dernière le pouvoir incontestable de les faire disparaître et de rester ainsi maîtresse de la situation .
Le discours impérial, la discussion et le vote de l'adresse, remirent pour un moment toutes choses en leur place .
En présence de l'empereur et dans les manifestations destinées à un grand retentissement, rhypocrisie était impossible, mais il devenait évident pour tous les esprits réfléchis que cette masse d'honnêtes gens, fort ignorants des choses de la politique et encore plus incapables d'apaiser les flots tumultueux et irrités qui battent les murs des grandes villes au jour des catastrophes, se laisserait envahir et emporter par le courant. Un homme peut grandir avec les circonstances, nos Parlements se rapetissent ; sans énergie contre l'impopularité, ils paraissent n'avoir que la passion de ne pas se compromettre : c'est une digue qui s'afîaisse complaisamment pour permetti'e à la Révolution victorieuse de passer.
Waterloo fut, et la Révolution passa.
Apres l'abdication il fallut éloigner le prince détrôné, et comme il devenait gênant à cause de Tincorrigible amour de son peuple pour lui, on
se hâta de s'en débarrasser sans s'inquiéter de savoir si on le livrait à l'ennemi.
Maître incontestable du pouvoir, notre Parlement souverain s^empressa d'envoyer aux puissances^ alliées une ambassade ridicule qui avait pour mission d'exiger l'indépendance nationale, tout en affirmant que le pays ne ferait pas la guerre pour l'obtenir ; puis il délégua toute sa puissance à Fouché, l'ennemi avoué de l'Empire^ et eut enfin le loisir de se livrer sans trop d'ennuis à l'examen d'une constitution modèle à laquelle le prince inconnu qui devait gouverner la France jurerait obéissance.
Entre temps, il fallut laisser pénétrer dans Tenceinte sacrée les bruits importuns du dehors ; il était certain qu'on avait voté en faveur de Napoléon II, mais les alliés n'en voulant pas, on se décida bravement à s'en passer. Les soldats n'étaient pas contents; ils avaient envoyé aux faiseurs de constitutions une adresse brûlante de patriotisme, et remplie de haine pour les Bourbons et pour les alliés. On la trouva superbe, et on riposta pal* un morceau littéraire . de la plus belle venue. Il arriva aussi que Paris se rendit, sans coup férir, malgré la présence d'une armée capable de culbuter l'ennemi, et, que par suite, Tindépen-
LE PARLEMENT DE 1815 llîl
dance de la France fut à la merci de l'étranger. Mais on tomba d'accord aussitôt, que cette capitulation n'était qu'une convention militaire, et la sérénité revint dans Tâme de ces législateurs acharnés. Enfin le grand œuvre est achevé, l'exaltation est à son comble ; on se félicite, on s'embrasse : les générations futures jouiront en paix de cette incomparable Constitution, qui ne devait pas être appliquée une heure, lorsqu'un coup de pied prussien défonça la porte du sanctuaire et mît fin à cette.allégresse.
On a dit que cette malheureuse Chambre n'avait fait qu'hériter des fautes de l'Empire et qu'il lui était impossible de ne pas commettre les sottises historiques qu'elle a commises.
C'est une erreur qu'il est à peine besoin de combattre : à supposer, en effet, qu'on ait des griefs contre son prédécesseur, il n'y a jamais nécessité de détrôner son souverain et de faire une révolution devant l'ennemi, non plus que de livrer la France sans combattre quand on a sous la main une armée fidèle et qui brûle de le faire. Sans doute, on ne sait pas ce qui serait advenu si l'empereur était resté sur son trône ; tout jugement à ce sujet est hypothétique. Ce qui est certain, par contre, c'est que le Parlement, qui s'était adjugé tous les pouvoirs, est
seul responsable de la révolution qu'il fit et de rinvasion qui en fut la suite nécessaire : le peuple n y fut pour rien, car il détestait Tune et lautre.
On raconte que Carnot, prenant les ordres de Fouché, qui venait de dresser une liste de proscription pour complaire à ses nouveaux maîtres, lui dit : « Où veux-tu que j'aille^ traître! » et que son interlocuteur lui répondit : « Où tu voudras, imbécile! » Ces deux révolutionnaires semblent avoir ainsi résumé par avance l'histoire de l'Assemblée souveraine de 1815.
Le 18 juiD 1828, au soir, Paris fêtait à sa manière le succès des députés de Topposition; aux cris de joie et aux pétards libéraux succédait la violence contre les personnes et les choses : on cassait les réverbères,on dressait les barricades; la troupe sortait enfin de ses casernes et à coups de fusil, à coups de sabre rétablissait l'ordre.
Naturellement, l'opposition prouva avec ses arguments accoutumés que la police avait fait le coup, que le ministère seul avait intérêt à ensan-
glanter les rues de la capitale, pour peser s les électeurs des grands collèges dont les can-
^dîdats n'étaient pas encore nommés ; et, naturellement aussi, les bons bourgeois n'eurent garde de révoquer en doute les assertions du. Constitutionnel y leur journal de prédilection.
Ils étaient en effet revenus dans Tespace de quelques années à leur état naturel d'opposants.
La lutte s'était rapidement établie entre cette haute bourgeoisie, qui avait acclamé les Bourbons en 1815 et les Bourbons eux-mêmes. En haine du régime impérial, qu'elle traitait de despotique, elle avait accueilli, les bras ouverts, cette légitimité qu'elle trouvait maintenant tyrannique, mais sans la compensation de la gloire. Ce ressentiment si voisin de l'enthousiasme passé, paraîtra ridicule, et il l'est en effet, bien qu'il* soit facile de l'expliquer. La classe moyenne, toujours incapable de vues et de prévoyance politiques avait cédé à son premier
; mouvement en renversant l'établissement impérial, qui, disait-elle, la laissait trop à l'écart et se refusait obstinément à lui confier le gouvernement du pays. Toutefois, sans être tout dans la nation, elle avait la part légitime d'influence que confèrent l'instruction et la richesse, dans
un gouvernement démocratique : à la cour de Louis XVIII, au contraire, comme à celle ie Charles X, elle était mal à Taise ; les regards, les prévenances, le courant de la faveur étaient pour la noblesse, qu'elle détestait bien plus encore qu'avant la Révolution; sans doute la Restauration avait commis des fautes, — quel gouvernement n'en commet pas? — Mais au lieu de les pallier dans l'opinion publique, on les exagérait, on s'en faisait une arme continuelle ; on 3e comportait enfin comme un parti, qui' au lieu d'avoir ramené les Bourbons, les aurait subis.
Pour ces politiques un peu puérils, il ne saurait jamaiè être question de faire quelques sacrifices à leur propre cause. Si le gouverner ment de leur choix les a blessés, ils ripQstent sans mesure et sans fin, enveniment tous les désaccords et arrivent bien vite à fe traiter en ennemi; on s'aperçoit d'ailleurs, à la désinvolture de leur opposition, que le remords ne saurait pénétrer ces âmes candides et libérales ; ils obéissent à leur nature : conservateurs éternellement indisciplinés, ils critiquent le pouvoit*, mais ne savent jamais le soutenir.
Le peuple avait d'autres instincts. Pris dans sa masse, il avait vii avec un profond regret
disparaître le grand homme qui personnifiait pour lui la Révolution, et lesavantagespolitiques et sociaux qu'il en avait retirés; il regai*daît avec défiance ce gouvernement venu à la suite de l'étranger et que, dans son ignorance et son besoin de simplification, il rendait responsable d'une révolution et d'une invasion imputables seulement à la Chambre des Cent jours ; il faut ajouter que ce peuple n'était mu par aucune jalousie : car il admet parfaitement •les différences de niveau social: à ses yeux, le noble, le riche ^ le citadin sont sur la même ligne, et, en raison <ie l'humilité de sa condition, il ne peut avoir ces rages d'ambition et de jalousie, qui ont porté le bourgeois aux plus détestables excès ; le paysan, et l'ouvrier commençaient donc non à oublier, mais à se résigner ; les conquêtes delà Révolution, sansces^e menacées par les tendances du gouvernement, restaient acquises cependant; le laboureur poussait tranquillement sa charrue sur son champ révolutionnairement acquis, et le Code Napoléon n'avait été touché dans aucune de ses parties essentielles : l'aisance venait, la prospérité était prochaine, la rente montait; les travaux publics s'achevaient de toutes parts; la guerre enfin n'exigeait plus de cru~els sacri-
fices, et le repos, tout au moins, allait succéder aux glorieux orages d'autrefois. Ce fut à ce moment que la classe moyenne se mit au travers de ce mouvement manifeste de pacification, et, sans en avoir conscience, commença à démolir l'édifice politique qu'elle avait construit avec laide des Prussiens. Qu'elle gouverne un empire, une royauté légitime, une royauté quasi illégitime, ou une république, le résultat sera toujours le même : elle cassera son joujou, se désolera un moment, reprendra courage et recommencera.