LE ROI
C'est une opinion commune que Charles X, en constituant le ministère dont M. de Polignac fut le chef*, porta un défi à la révolution, et qu'en renversant ce prince, elle ne fit qu'user du droit de légitime défense.
1. Affaires étrangères : le priuce J. de Poliguac. Guerre : le comte de Bourmont.
Intérieur : vicomte de Labourdonuaic.
Justice : M. Courvoisier.
Finances : comte de Chabrol.
Marine ; vice-amiral de Rigny.
Affaires ecclésiastiques et instruction publique : le barou de Montbel.
Pour être très répandue, cette opinion n'en est pas moins fausse.
La Révolution, nous l'avons répété dix fois, n'avait jamais été mise en péril sérieux par la Restauration; le Code Napoléon, avec toutes ses prescriptions en faveur de l'égalité civile, n'avait pas été touché ; le ministère de M. de Polignac, ou, pour parler plus exactement, le ministère du roi, n'avait pas la moindre intention d'y toucher davantage. Les projets préparés par lui n'avaient rien de politique ; ils n'avaient pour but que la prospérité matérielle et la gloire de la France ; à quelque point de vue que l'on se place, il était donc d'une souveraine injustice de crier à la perte du pays, avant que ces ministres eussent fait connaître leurs intentions, et d'une rare imprudence, de chercher à leur rendre la vie parlementaire impossible ; de forcer le roi à les renvoyer au mépris de son droit alors le plus incontesté par tous les partis, et en courant le risque, dans une lutte engagée non plus avec les serviteurs du prince, mais avec le prince lui-même, de renverser cette royauté légitime il laquelle on se disait si attaché.
Dans cette querelle mémorable, c'est le roi qui avait raison. Il avait épuisé au profit des libéraux toutes les concessions compatibles
avec le pouvoir royal. 11 avait remercié do Villèle, dissous les congrégations religieuses, remanié dans un sens populaireles attributions des conseils municipaux et départementaux ; il s'était avancé dans le choix de ses ministres, du centre gauche jusqu'à la gauche, et voyant toutes ses prévenances, toute sa docilité méconnues, ' son ministre Martignac, renvoyé, il avait pris la résolution de faire k ses risques et périls son métier de roi : de choisir des ministres et de les garder.
Cette tentative ne devait pas réussir, car elle rencontrait sur son chemin deux obstacles insurmontables : personne, en effet, n'avait prévu que le régime parlementaire pût forcer la main h la couronne, et quand la lutte fut sérieusement engagée, les 221 firent usage d un pouvoir dont ils ne connaissaient pas encore la redoutable étendue. D'un autre côté, quand le prince veut rester libre, et qu'il entend se passer des permissions parlementaires, il faut qu'il s'appuie sur le peuple proprement dit, ainsi que le veut notre antique tradition française, et non sur un corps électoral censitaire de peu d'étendue, qui remet tout le pouvoir légal entre les mains de la bourgeoisie. Quelle espérance y a-t-il, en effet, de trouver un
appui dans cette classe changeante , sans éducation et sans convictions politiques que Ton trouve à la tête de tous les mouvements révolutionnaires ? Pour être en mesure de repousser les ordres des députés d'un Parlement, il ne faut pas recourir aux parlementaires disséminés sur la surface du pays ; Télecteur qui paye trois cents francs d'impôts et le candidat qu'il a transformé en député sont de même origine:
l'appel que le grince serait tenté de former devant lui, du jugement prononcé par la Chambre, ne sera donc jamais cassé. Pour échapper aux turbulences et aux contradictions inévitables de l'Assemblée, il faut se retremper dans le courant populaire. Les masses sont aussi fatalement conservatrices que la bourgeoisie est fatalement révolutionnaire ; et cela dans notre pays plus encore que dans tout autre, car le paysan propriétaire ne demande rien et. le bourgeois libéral ambitionne tout. Charles X ne pouvait recourir au suffrage universel qu'il avait détrôné dans la personne de Napoléon, et que l'invasion, cette fatalité de son origine , pouvait lui rendre hostile . Il était à la. merci des parlementaires de la Chambre et du pays : il devait donc périr, et il périt. Mais, si la fausseté de sa situation amena sa chute, il se
battit et perdit sa couronne en roi pour sauvegarder le principe de la France moderne, celui des Bonaparte, celui de la royauté contrôlée, mais non asservie, celui du régime constitutionnel, et non du régime parlementaire : singulière destinée d'un Bourbon qui tire Fépée pour défendre la Cjause des Napoléons !
Au point où en étaient arrivées les choses, il ne pouvait plus être question de débats parlementaires proprement dits ; il ne nous reste qu a dire les péripéties de la bataille pacifique d'abord et bientôt sanglante qui venait de s'engager.
Les Chambres avaient été convoquées pour le 2 mars (1830) : c'était la preuve la plus manifeste du désir du gouvernement de ne pas sortir des voies légales.
Le roi, après avoir énuméré avec détail et avec précision les causes et les préparatifs de l'expédition qui devait nous donner l'Algérie, après avoir dépeint, sous les couleurs les plus rassurantes et les plus vraies, l'état prospère de notre agriculture et de notre industrie, ayant fait connaître les moyens heureux de trésorerie qui lui permettraient, sans grever le trésor, de donner une impulsion très vive aux travaux publics, après avoir constaté l'équilibre constant
de nos budgets et, pour cette année, un bel excédent de recettes sur les dépenses, le roi ajouta: « Pairs de France, députés des départements, je ne doute pas de votre concours pour opérer le bien que je veux faire. Vous repousserez avec mépris les perfides insinuations que la malveillance cherche à propager. Si de coupables manœuvres suscitaient àmon gouvernement des obstacles que je ne veux pas prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de maintenir la paix publique dans la juste confiance des Français et dans l'amour qu'ils ont toujours montré pour leur roi. »
Le lendemain de cette séance historique, les journaux libéraux feignirent avec une touchante unanimité un étonnement ingénu :
Qu'est-il donc survenu en France depuis quatorze mois? disaient-ils. L'anarchie s'estelle montrée sur quelque point du royaume ?
des conspirations contre Tordre établi ontelles été découvertes? Quel motif a donc pu décider Ig. couronne à envelopper dans une hypothèse chimérique une de ces vagues menaces qui tombent dans les imaginations alarmées, y fermentent, s'y développent et paraissent comme l'annonce de quelque catastrophe ?
Ces faux bonshommes auraient bien su trou-
ver eux-mêmes la réponse à leurs demandes.
Il est certain, en effet, que le pays était calme, prospère alors comme un an auparavant, que personne n'en voulait à l'oi'dre de choses établi, mais les 221 ne voulaient pas du ministère que le roi avait choisi, et comme ils s'apercevaient chaque jour davantage de la grandeur de leur pouvoir à ce sujet, ils en usaient immodérément, sans se demander un instant si, en persistant dans cette voie, ils n'aboutiraient pas aune révolution qu'aucun d'eux ne souhaitait.
C'est à ce jeu d'enfants terribles que s'évertuèrent les discoureurs de l'Adresse dont les principaux passages étaient ainsi conçus :
« Au milieu des sentiments unanimes de respect et d'affection dont votre peuple vous entoure, il se manifeste dans les esprits une vive inquiétude qui trouble la sécurité dont la France avait commencé à jouir, altère les sources de sa prospérité et pourrait, si elle se prolongeait, devenir funeste à son repos. Notre conscience, notre honneur, la fidélité que nous avons jurée et que nous garderons toujours nous imposent le devoir de vous en dévoiler la cause.
« Sire, la Charte que nous devons à votre prédécesseur et dont Votre Majesté a la ferme résolution de consolider le bienfait, consacre
LE PARLEMENT DE 1830 loo
comme un droit Tintervention du pays dans la délibération des intérêts publics ; cette intervention devait être, elle était en effet directe, sagement mesurée, circonscrite dans des limites exactement tracées et que nous ne souffrirons jamais que Ton ose tenter de franchir ; mais elle est positive dans son résultat, car elle fait du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement avec Jes vœux de votre peuple la condition indispensable de la marche régulière des affaires politiques.
« Sire, notre loyauté, notre dévouement nous conduisent à vous dire que ce concours n'existe pas » .
Respectueuse dans la forme, pleine de protestations sincères de fidélité au trône, cette Adressé, au point de vue politique de 221 royalistes, était un chef-d'œuvre de passion maladroite. Dans ses arguments, en effet, elle ne supporte pas Texamen, car il était fort osé d'affirmer que le pays et le gouvernement étaient en désaccord sur des jDroye/5 qui n'étaient pas encore formulés ; et dans son résultat inévitable, à savoir la dissolution de l'Assemblée, et si le peuple renvoyait à la Chambre la même députation, la chute de la royauté, elle était des plus dangereuses. Nos 221 restaient cependant dans la
plus complète illusion ; ils arriveraient, disaientils, à jeter par-dessus bord le ministère Polignac, deviendraient ministres à leur tour, et la France continuerait le cours de sa paisible destinée ; c'était là toute leur politique. Il existait bien un roi qui pouvait avoir des goûts comme ils avaient le leur, mais est-ce qu'un roi libéral ne doit point obéir aux caprices mêmes d'un Parlement? Il y avait bien aussi une Chambre des pairs composée de gens de poids, de talents, qui s'étaient illustrés dans toutes les carrières ; mais à quoi bon prendre Tavis de gens qui n'étaient qu'illustres ! un collège d'arrondissement et deux cents bourgeois censitaires créent une bien autre illustration et surtout un bien plus grand pouvoir ; les temps prédits par Sieyès étaient enfin arrivés, le tiers était tout! Dans la discussion, la thèse véritable, celle qui faisait le fond du débat, n'avait pas été oubliée. Le roi, disait-on à droite, peut choisir ses ministres, il faut être factieux pour lui dénier cette prérogative. Sans doute, répondait la gauche, le roi est libre car s'il veut conserver son ministère, il n'a qu'à dissoudre la Chambre, et alors, le pays ayant fait connaître ses intentions, c'est au pays et nonà la Chambre que le roi refusera d'obéir. Nous avons dit pour-
quoi le roi ne se trouvait pas dans le cas de pouvoir recourir an pays légal avec quelque chance de succès, puisque ce corps électoral était fait à l'image des députés qu'il venait de nommer ; mais quand bien même le suffrage universel existe, c'est méconnaître gravement l'autorité nécessaire d'un chef d'État,' aussi bien en république qu'en monarchie, que de le forcer à une aussi grave résolution que la convocation des collèges électoraux, convocation que beaucoup de circonstances peuvent rendre fâcheuse, et avant laquelle on constate avec maturité l'état du pays, l'émotion des esprits, les nécessités de là politique extérieure ; c'est d'ailleurs, et sans parler de cette extrémité, changer et brouiller dans la pratique quotidienne toutes les attributions des pouvoirs de l'État: le Législatif, disposant des ministres, dispose en réalité de l'armée des préfets, des procureurs généraux, c'est-à-dire de tous les moyens d'action de l'Exécutif : remise entre les mains d'une Assemblée nécessairement irresponsable, cette action souveraine ne cesse d'être sotte que pour devenir tyrannique.
L'Adresse, c'est-à-dire la déclaration de guerre, fut donc votée parles 221.
Il n'y avait, d'ailleurs, que ces honnêtes et
candides députés pour se méprendre sur la portée de l'acte qu'ils venaient de commettre. Leurs adversaires furent plus clairvoyants:
quelques-uns d'entre eux arrivèrent jusqu'à la prophétie. On lisait dans la Quotidienne, au lendemain de ce vote : « 221 hommes ayant prêté serment de fidélité au roi ont sanctionne le premier manifeste de la révolution de 1830 ; une coterie composée des vieux débris de nos assemblées populaires, des tristes restes des janissaires de Bonaparte , et grossie d'une trentaine de renégats de la monarchie, qui ont pris à la remorque la galère de la Révolution, a voulu nous donner le spectacle d'une atteinte portée à la royauté par la souveraineté du peuple ; mais les meneurs de ce parti n'ont à à leur disposition que la boule qu'ils ont laissée tomber hier dans l'une ; ils auront à répondre à un roi qu'on n'a pas encore dépouillé de son autorité, et qui, entouré d'une armée dévouée, appuyé sur une pairie fidèle, défendu par l'amour de tout un peuple, demandera compte, avec un front sévère, de sa volonté méconnue, de sa prérogative attaquée, de la Charte violée !» La prophétie était juste, mais combien les espérances qu'on mettait dans les forces de la royauté étaient fausses ! Les 221, avec leurs
boules dans lurne, disposaient en réalité de la France : l'armée finit toujours par se rendre à une révolution parisienne, la pairie s'efface, et l'amour du peuple, à supposer qu'il existe, est impuissant, puisqu'il est de règle que notre capitale pense pour lui, agit à sa place, et ne permet aucune révolte contre la sienne.
Le roi écouta l'Adresse avec l'air calme et digne qui convient à un chef injurié : « Messieurs, dit-il aux députés, j'avais le droit de compter sur le concours des deux Chambres pour accomplir tout le bien que je méditais ; mon cœur s'afflige de voir les députés des départements déclarer que, de leur part, ce concours n'existe pas. J'ai annoncé mes résolutions dans mon discours d'ouverture de la session : ces résolutions sont immuables : l'intérêt du peuple me défend de m'en écarter. Mes ministres vous feront connaître mes intentions. »
Le lendemain, à une heure, M. Royer-Çollard montait au fauteuil, et lisait à la Chambre une proclamation du roi prorogeant la session de 1830 au 3 septembre suivant.