LES BÉNÉFICIAIRES DE LA RÉVOLUTION FAITE PAR LÉS
Le temps qui devait s'écouler jusqu'aux élections prochaines ne fut pas négligé par les ennemis constants de la Restauration qu'une société célèbre, la société Aide-toi le Ciel f aidera^ conduisait avec courage et intelligence à l'assaut des pouvoirs établis ; la réunion était alors présidée par M. Guizot, assisté de M. de Montalivet : à l'avènement de M. de Martignac, un grand nombre de ses membres satisfaits des concessions du pouvoir, se retirèrent et laissèrent la place libre à des hommes plus jeunes, plus actifs, ayant appartenu pour la plupart à l'ancienne société secrète des Carbonari, dirigée par M. de Lafayette. A la société Aide-toi on ne conspirait pas ; -son existence n'avait rien d'occulte et ses actes rien de secret ; on agissait par la presse sur les élections : c'était une opposition fortement organisée , tous les journaux recevaient ses communications. En relation directe avec tous les députés, et indirectement avec presque tous les électeurs, elle était devenue une véritable puissance, et devait jouer un rôle
LE PARLEMENT DE 1830 I6t
décisif sur les élections qui se préparaient : le comité directeur en exercice à cette époque, et qui existait encore lors des journées de Juillet, était composé d'hommes dont la plupart ont occupé, depuis, de hautes positions et que notre génération a connus ; c'étaient MM. Guizot, O. Barrot, J. Bastide, J. Bernard, BervQle, Boinvîlliers, Cadet-Gassicourt, Godefroy Cavaignac, Chevallon, de Corcelles de Crusy, Lamy, Lanr juinais. Marchais, G. de Salverte, J. Taschereau, Ch. Thomas.
Ils n'eurent garde de tomber dans Terreur que commirent les 221. Ils s'empressèrent autour de ces députés affolés, s'inquiétant peu de leurs sentiments et de leurs professions de foi, et prévoyant, avec un rare esprit politique, que ces singuliers défenseurs du trône deviendraient entre leurs mains les instruments les plus utiles de sa chute.
Par les soins de la société, les 221 furent donc partout fêtés en province. Les banquets succédaient aux banquets, les salles étaient décorées de fleurs au milieu desquelles se détachait le chiffre fatidique de 221. On buvait à la liberté, à la gloire, à l'indépendance , à la patrie, à la Charte surtout, à cette Charte que Von jurait de défendre jusqu'à la mort. Et ces
buveurs, enivrés de Tencens prodigué par des mains adroites, ces héros qui se montrèrent d'une rare prudence au jour de Taction, ressemblaient par avance à ces défenseurs trop zélés de la Constitution qui, en septembre 1870, escaladèrent les grilles du Palais législatif, pour préserver son indépendance.
A Paris, centre nécessairement révolutioni^aire , la fête fut plus brillante et plus complète que partout ailleurs. Sept cents électeur» avaient offert aux députés de la Seine un banquet qui eut lieu aux Vendanges de Bourgoffne, — C'est toujours à table que la bourgeoisie tue les gouvernements qu'elle aime. — Un jardin couvert, dont les arbres supportaient des guirlandes de fleurs et de verdure, avait été transformé en salle de festin; des couronnes, au nombre de 221, rappelaient la majorité dont le vote avait déterminé l'adoption de l'Adresse; au-dessus du fauteuil du président on lisait cette devise : Hommage à nos députés; au-dessous de la devise un large cadre contenant le texte de la Charte. La société Aide-toi^ qui ne rêvait que l'anéantissement de cette Charte, jurée sous le canon de l'étranger, et le renversement d'un trône dont l'existence lui paraissait une insulte à la Révolution, n'hésita pas cependant à flatter
les convives dans leurs sentiments secrets, et pour ménager la pudeur de ces dynastiques en goguette on ne but qu'au concours des trois pouvoirs^ au roi constitutionnel, à la Chambre des pairs, à la Chambi^e des députés. Au dessert, on était un peu plus animé^ et le président du banquet s'adressant aux députés leur tint exactement ce langage : « Vous avez flétri justement une administration déplorable, sous laquelle la France a gémi pendant sept ans; et lorsque est venu le ministère qui blesse, qui outrage tous nos sentiments d'honneur et de nationalité et qui s'en fait gloire, ce ministère dont la religion politique est que nous ne vivoûs, ne respirons, ne jouissons de la liberté que par concession, et dont le premier cri a été : Plus de concession, vous avez répondu au cri d'alarme que la France a poussé, vous avez tous refusé un concours qui eût été une complicité. Messieurs, le moment solennel approche où le corps électoral va, sans doute, être appelé à prononcer, non entre des personnes, mais entre^ des systèmes que la nature des choses avait, avant nous, proclamés incompatibles; dans cette lutte entre une civilisation progressive et ime civilisation rétrograde, entre l'égalité et le privilège, entre le règne des lois et
celui du bon plaisir ou de la force aveugle, la victoire ne saurait être incertaine : la tribune et la presse ont fait leur devoir, nous ferons le nôtre; »
Sans doute, cette prose de banquet ne sortait pas des lieux communs propres à toutes les oppositions ; il est certain que la civilisation ne rétrogradait pas, que Tégalité n'avait pas été touchée, que le règne des lois était assuré, et Ton pouvait ajouter que rarement la France avait été si prospère. Cependant les journaux ministériels avaient tort de ne voir dans cette réunion qnnne orgie de cabaret et de traiter les convives de conspirateurs avinés parce que, en vérité, il n'y eut point d'orgie, et que les conspirateurs n'étaient pas les naïfs députés, mais ceux qui s'effaçaient modestement derrière eux et se bornaient à leur verser à boire, ensuite et surtout parce que ce n'est jamais une chose de peu de conséquence de voir les gendarmes trinquer avec les délinquants, et les députés fraterniser avec Topposition.
A la suite de cette fête et pour en immortaliser le souvenir, on fit frapper une médaille en rhonneur des 221, que le bronze menteur déclarait Sauveurs de la patrie.
Charles X ne resta pas dans ces circonstances au-dessous de son rôle de roi. Tenant en juste mépris les conseils des timides qui recommandaient Fabstention et affirmaient que le chef de rÉtat, irresponsable, ne devait pas se commettre dans cette bagarre, sachant parfaitement, d'ailleurs, que toutes les théories les plus savantes ne l'empêcheraient pas d'être responsable, si les élections n'amenaient pas un changement radical dans les dispositions de la Chambre , le roi descendit bravement, couronne entête, dans la lice électorale. A quoi bon la prudence? Vaincu, il était détrôné, qu'il eût paru ou non sur le champ de bataille, car, nous l'avons dit déjà : en France, le roi est le représentant direct, historique et séculaire de la nation, et il n'y a pas entre lui et elle, comme -en Angleterre, une aristocratie destinée à recevoir les honneurs, ou les coups, suivant les jours heureux ou malheureux.
Dix jours avant l'ouverture des collèges électoraux, le 13 juin 1830, le roi s'adressa au peuple en ces termes :
« Français :
« La dernière Chambre des députés a méconnu mes intentions ; j'avais le droit de compter sur son concours pour faire le bien que je médi-
tais, elle me Fa refusé! Comme père de mou peuple, mon cœur s'en est affligé; comme roi, j'ai été offensé. J'ai prononcé la dissolution de cette Chambre.
« Français, votre prospérité fait ma gloire, votre bonheur est le mien.. Au moment où les collèges électoraux vont s'ouvrir sur tous les points de mon royaume, vous écouterez la voix de votre roi,
« Maintenir la Charte constitutionnelle et les institutions qu'elle a fondées a été et sera toujours le but de mes efforts. Mais pour atteindre ce but, je dois exercer librement et faire respecter les droits sacrés qui* sont l'apanage de la Couronne. C'est en eux qu'est la garantie du repos public et de vos libertés ; la nature du gouvernement serait altérée si de coupables atteintes affaiblissaient mes prérogatives; je trahirais mes serments si je le souffrais.
« A l'abri de ce gouvernement, la France est devenue florissante et libre. Elle lui doit ses franchises, son crédit et son industrie. La France n'a rien à envier aux autres Etats, et ne peut aspirer qu'à la conservation des avantages dont elle jouit.
« Rassurez- vous donc sur vos droits ; je les confonds avec les miens et les protégerai avec
une égale sollicitude. Ne vous laissez pas égarer par le langage factieux des ennemis de votre repos. Repoussez d'indignes soupçons et de fausses craintes, qui ébranleraient la confiance publique et pourraient exciter de grands désordres. Les desseins de ceux qui propagent ces craintes échoueront, quels qu^ils soient, devant mon immuable résolution. Votre sécurité, vos intérêts ne seront pas plus compromis que vos libertés. Je veille sur les uns comme sur les autres.
« Electeurs, hâtez-vous de vous rendre dans vos collèges! Qu'une négligence répréhensible ne les prive pas de votre présence, qu un même sentiment vous anime, qu'un même drapeau vous rallie !
« C'est un roi qui vous le demande, c'est un père qui vous appelle. Remplissez vos devoirs, je saurai remplir les miens. »
« Charles. »