LA REFORME
Nous avons dit que jamais, depuis 1830, la France n'avait donné au ministère une majorité aussi considérable que celle de 1846.
C'était là l'effort salutaire du pays ; l'effort contraire du Parlement tendit à désagréger peu à peu ce faisceau de forces politiques, et sous le nom de tiers parti, de conservateurs inilépendants, dont les chefs avoués étaient MM. Billaut et Dufaure, une fraction assez importante de la majorité inquiéta le ministère, qui, non sans raison, se méfiait plus de ces ajnis peu sûrs que de ses ennemis déclarés.
La discussion de l'Adresse révéla l'éloquence de bien des orateurs, et M. Thiers y traita, comme on sait, la fameuse question des mnriages espagnols. Toutefois, cet illustre orateur élait le successeur si naturellement dosi-
gné de M. Guizot que cette situation intéressée ôtait un peu de poids à ses ai^guments,; il fut sérieusement agressif sans jamais cesser d'être courtois et commença par ce discours retentissant cette campagne décisive qui devait amener pour la France et pour lui-même de si amers résultats. *
L'Adresse fut néanmoins volée à une majorité écrasante; mais les plus graves difficultés n'étaient pas nées.
La proposition de M. Duvergier de Haurame sur la réforme électorale, celle de M. de Rémusat sur les incapacités allaient naître ou plutôt renaître : elles échouèrent, il est vrai, pendant cette session, mais elles ameutèrent imprudemment autour d'elles toutes les forces de l'opposition parlementaire et extra-parlementaire, et vinrent à bout du ministère, mais en même temps de la royauté.
Cette réforme électorale avait été déjà deux fois soumise aux délibérations de la Chambre des députés sous le ministère du 29 octobre.
M. Ducos avait pris l'initiative avant cette époque, en 1842, d'une proposition relative à l'adjonction des capacités sur les listes électorales, et en 1845, M. Crémieux la reprit, mais sans succès.
20i LES PAHLEMJENtS
Le projet nouveau, dû à M. Duvergier de Hauranue, avait été précédé d'une brochure fort éloquente à la vérité, mais où Ton malmenait d'une manière bien imprudente le régime parlementaire objet des plus vives affections de Tautcur, et où Ton commentait avec complaisance toutes les misères qu'il avait déchaînées siir le pays : l'isolement de la France au milieu de l'Europe ; une apathie morale en présence des situations les plus graves, des tendances universelles à l'égoïsme des intérêts, une corruption politique sans exemple, et l'asservissement du pouvoir parlementaire au pouvoir royal. Pour remédier à de pareils abus, Thonorable publiciste recommandait raugmentatiou des incompatibilités, l'abaissement du cens électoral à cent francs, l'élévation à quatre cents du nombre minimum d'électeurs nécessaire pour constituer un collège, et l'introduction à la Chambre de cent députés de plus.
Il était hors de doute que l'auteur du projet et ses amis succéderaient au ministère Guizot si la proposition triomphait ; aussi l'ardeur à la défendre fut-elle égale à l'ardeur qu'on mita la repousser.
La discussion, qui commença le 23 mars, s^engageait sous de mauvais auspices, pour les
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ministériels : les conservateurs indépendants avaient pu porter au fauteuil de la présidence M. Léon de Malleville, et, circonstance plus gi'ave encore, avaient obtenu la lecture de la proposition. DeTautre côté, il est vrai, il fallait lutter contre une éventualité redoutable : la certitude que la Chambre n'aurait plus qu'à se dissoudre si le projet passait, et cette perspective, pour une députation qui venait d'être élue, n'avait rien d'attrayant ; on peut même affirmer, sans aucune preuve matérielle à Tappui, que ce sentiment un peu égoïste détermina le rejet de la réforme.
Notre but et le cadre où nous voulons nous renfermer n'exigent aucunement que nous prenions parti entre les belligérants. La réforme pouvait être aussi désirable qu^opportune sans que ses défenseurs cessassent de mériter les très graves reproches que l'histoire est en droit de leur adresser ; c'était à eux de mesurer avec plus d'exactitude la somme d'opposition qu'ils pouvaibiit faire à leur régime politique de prédilection, sans courir le risque de le renverser ; c'était à eux d'abandonner momentanément une thèse qui, triomphante, leur donnait le pouvoir, mais qui, poussée avec trop de vigueur, devait leur coûter le trône. Si Ton ajoute enfin
que la majorité légale du pays . s'opposait à leurs vœux, on sera forcé d'avouer qu'ils furent sans excuse. Mais il convient d'ajouter qu'étant donné le régime parlementaire , cette réforme était assurément la plus détestable des mesures que l'imagination d'un fervent dynaatique ait pu rêver. Le principal reproche fait de tout temps, et avec juste raison, au système électoral qui n'admet qu'un nombre restreint d'électeurs, c'est la co7Tiiption, Que M. Guizot et M. Duchâtel aient voulu substituer à ce vilain mot un mot plus poli; que, dans leur bouche, les honteux marchés qui interviennent parfois entre le candidat et l'électeur dussent s'appeler seulement des abus d'influence^ la chose Ji'est pas de conséquence ; car le fait incriminé par les uns, atténué par les autres, était avoué : or quel devait être l'inévitable résultat d'un abaissement du cens électoral, si ce n'est la corruption devenue plus facile et s'exercant sur un plus grand nombre d'électeurs? le souverain qui acquitte cent francs d'impôts n'est pas dans une condition sociale différente du souverain qui en paye deux ceuts, la moralité ne s'élèvant pas avec la diminution de la fortune ; on peut donc affirmer que, la réforme admiso, la surface sur laquelle aurait pu s'exercer /rs (fha^
LE PARLEMENT DE 1848 ' 20;j
êHnfliience aurait été trois ou quatre fois plus étendue. .
Sans doute, quand le suffrage devient universel et, selon M. Guizot, devient par cela même , absurde, la corruption est extrêmement difficile, par cette excellente raison qu'il n y a pas de candidat assez riche pour corrompre dix mille électeurs, et que, si connu qu'on le suppose dans son arrondissement, il ne saurait entrer dans les fort délicates négociations de cette nature avec des milliers de gens qu'il n'a jamais vus. Le paysan ne serait pas sans doute d'un atbord plus farouche que l'électeur censitaire, quoiqu'il échappe à certaines tentations par son défaut absolu d'ambition personnelle ; mais le plus qu'on puisse faire, pour capter son suffrage, c'est de mettre à sa disposition quelques verres de vin qu'il accepte en souriant des mains de l'opposant comme de celles du conservateur se réservant, ainsi que l'expériencel'amaintefoisdémontré, d'agir au moment du vote avec une complète liberté. M. Guizot et M. Duchâtel, quoiqu'ils en aient dit, savaient fort bien que la corruption n'a de limites qu'à cette extrémité du cens électoral, mais ils comprenaient en même temps que le suffrage universel a d'autres appétits que le restreint, qu'il
20G LES PARLEiMENÏS
pèserait d'un poids énorme dans la politique générale du pays, qu'il revendiquerait nécessairement un jour ou l'autre le choix du chef de l'Etat, et il leur paraissait bien évident à tous deux que ce choix ne se porterait pas sur le prince^ fort intelligent d'ailleurs, qu'ils servaient de leur mieux ; on conçoit, sans insister, l'effroi que leur causait une pareille perspective.
Si Ton peut donc, sur ce point, leur supposer une clairvoyance dont ils étaient décidés à ne point faire usage, il faut avouer, quel que fiil leur mérite, qu'ils ne parurent pas comprendre le mot de capacité politique^ dont ils firent un aussi fréquent usage dans la discussion : à leur point de vue cette capacité réside dans un certain état de fortune qui suppose à la fois une instruction suffisante pour comprendre et juger les faits politiques, et une situation sociale, qui met en garde contre les revendications violentes ou captieuses de ceux qui ne possèdent rien.
En France, au moins, cette thèse est absolument contraire à la vérité. Le paysan, en effet est propriétaire, et le goût, l'ardeur qu'il montre à acquérir, à garder, à augmenter son champ, en font un conservateur bien autrement sérieux et constant que le petit bourgeois,
prenable par bien dea côtés de vanité ou d'anibition; quant à rintelligence d'une question politique, elle est aussi obscure chez Tun que chez l'autre: mais ils savent tous deux s'ils ont du goût à voter pour le candidat de Topposition ou pour celui du pouvoir, et cette science est la seule qui soit utile, la seule que par tout pays ou demande à un électeur.
L'erreur capitale de la doctrine de M. Guizot fut donc de rechercher le conservateur là où il ne se trouve que fort accidentellement, chez rélecteur urbain, chez le bourgeois qui est ou devient fatalement révolutionnaire par impré- \oyance ou par ambition et non chez le paysan inclinant partout à la conservation et qui en France, à cause du morcellement extrême de la propriété, est la base nécessaire de tout gouvernement. Mais au moins les doctrinaires ne voulaient pas laisser entamer, démolir, cette base déjà trop étroite ! se rappelant combien ils avaient eu de peine en mille circonstances à contenir dans le devoir ces députés et ces électeurs censitaires, ils ne commettaient pas la faute d'en souhaiter de plus turbulents, ou de plus brouillons. L'électeur à cent francs était une- innovation dangereuse ; mais que dire des capacités, cette réforme nouvelle si mal étudiée
à gauche comme à droite du Parlement et soUicitée plus spécialement par M. de Rémusat?
Ces capacités 7iues, c'est-à-dire conférant le droit au vote, sans être accompagnées d'aucune fortune personnelle, seraient, si on en faisait jamais Fessai, un engin de destruction incomparable. Dans toutes les sociétés, c'est rélément le plus remuant, le plus inquiet, le plus ambitieux, soxivent le plus violent que l'on connaisse ; l'écart que l'on remarque entre la fortune et la science de ces quarts de savants, ou même de ces savants complets, est, d'une nianiëre générale, une cause de mauvaise humeur constante contre la société et ne permet pas d'espérer de ce côté un concours utile pour la défendre.
L'entraînement vers ces fâcheuses réformes électorales avait, il est vrai, gagné beaucoup de bons esprits, soucieux de mettre un terme à ces abus d'influences^ mais se trompant gravement sur la portée du remède qui leur était présenté : M. le comte de Montalembert luimême résuma ainsi la session qui s'achevait; à ses yeux elle n'avait été qu'un long avortement ; le ministère avait commencé avec une majorité triomphante, mais dès le premier jour cette majorité s'était divisée. De là, la nécessité de combattre pour le pouvoir et l'oubli des
affaires du pays. Des réformes promises, aucune n'avait été abordée ; le grand mot de la session, mot déjà célèbre, était : Rien, nen^ rie^i!
Mais aux yeux de l'honorable pair de France, le grand mal était surtout dans Tordre moral, dans la corruption, dans Fabus des influences. Il y avait quelque chose de déplorable à voir Tenvahissement des considérations électorales dans toutes les branches de l'administration : pour toutes^ les places, pour toutes les carrières, même celles de l'armée et de la magistrature, tout se faisait, tout se demand^^it, tout se con^ ferait en vue des élections. N'était-il pas temps de secouer le donible joug qui asservissait les députés aux ministres, et les ministres aux députés? « Je dis au ministère : Entrez résolument dans la voie de la réforme, vous y succomberez peut-être comme sir Robert Peel, mais en dotant votre pays de larges progrès, en faisant à vos successeurs la nécessité de les féconder et en vous ménageant un retour triomphant aux affaires, c'est là une glorieuse mission digne de tous ceux qui représentent la révolution de Juillet, à laquelle nous devons deux grandes choses : l'ordre et la paix. »
En mettant de côté l'erreur manifeste de Torateur, qui croyait sincèrement consolider le
trône de Juillet en lui créant un nombre considérable d'adversaires ou d'ennemis par la diminution du cens électoral, n'est-il pas instructif de relever dans ce discours ces accusations trop fondées faites à tous les régimes parlementaires français, de confier le pouvoir tout entier aux membres de la députation dont l'influence déborde chaque jour davantage sur l'administration proprement dite, et finit par s'en emparer complètement : rien ne se fait plus qvp par les députés? C'était vrai alors, comme aujourd'hui, puisque le souverain siège encore à la Chambre et non sur le trône.
Entre les deux sessions l'opposition ne resta pas inactive et résolut de porter devant le pays !a question qui avait passionné la Chambre, H n'est point douteux qu'il fût légal de se réunir dans des banquets, d'y causer politique au dessert, et de montrer au pouvoir, par le nombre la qualité et l'éloquence des convives, que la réforme électorale comptait beaucoup de partisans ; mais il était arrivé que tous les électeurs conviés n'étaient pas également animés du désir de remettre le pouvoir dans le droit chemin et n'avaient pour but avoué que son renversement; les républicains se faisant humbles au début se faufilaient dans les rangs de ces dynastiques
imprudents, et I on put signaler parmi les convives d'un même banquet des notabilités très significatives du parti le plus ouvertement hostile au gouvernement.
Les parlementaires se trouvaient donc encore une fois sur la pente où ils avaient glissé en 1830 et la plus élémentaire sagesse aurait du leur conseiller de s abstenir et d'enrayer un mouvement qui menaçait si visiblement de leur échapper; l'émotion de la lutte, Tespérance de gagner de vitesse des concurrents qui dissimulaient leur puissance à force de courtoisie et d'humilité, le prix enfin de la victoire, ce ministère si envié, faisaient oublier toute prudence et parfois même toute convenance ; enivrés, comme leurs devanciers les 221, parles flatteries intéressées .du parti radical, ils continuèrent gaiement leurs repas et leurs chansons et ne pensèrent à quitter la table que lorsqu'elle fut renversée.
Les fiançailles deslégitimistesbourgeois et des adversaires de la légitimité avaient eu lieu, dixsept ans auparavant Aihx Vendanges de Bourgogne; ce fut au Château rouge qu'on célébra les noces des parlementaires dynastiques avec les républicains. Le 9 juillet, on vit s'asseoir à la même table douze cents électeurs de Paris.
212 LES PABLEMENTS
M. Duvergier de Hauranne était naturellement le héros de la fête ; mais on remarqua à ses côtés MM. Recurt et Pagnerre.
Le 18 juillet, à iVIâcon, un député illustre entre tous ses collègues, non peut-être autant par ses discours politiques que par ses aimables et touchantes poésies, ne laissa à personne le soin de le compromettre, il se compromit lui-même dans les proportions qui plaisent aux poètes égarés dans la politique. Le thème de son discours fut le suffrage universel et la liberté illimitée de la presse.
A Lille, le 7 novembre, les choses allèrent si loin, que M. 0. Barrot, plusieurs de ses collègues et bon nombre de conseillers généraux durent se retirer ; M. Ledru-RoUin seul resta. L'exemple, parti comme toujours de Paris, fut amplement suivi en province où Ton ne compta pas moins de soixante-dix banquets.
Les futurs 221 se réjouirent beaucoup de l'agitation féconde qu'ils avaient provoquée ; ils s'en allaient répétant partout, que Tordre n'avait pas été troublé un seul instant et que Ton calomniait ce pays en le supposant incapable de supporter Ih mœurs de la liberté.
Il y a des gens, qui ne savent pas que le désordre des esprits précède toujours celui de
LE PARLEMENT DE 1848 2i:j
la rue, et qui ne prévoient les révolution s qu'en se heurtant aux barricades.
LA DïSCUSSrOIV DE l' ADRESSE
L'année politique s'ouvrit par le discours du roi adressé aux pairs et aux députés. Une phrase significative se détachait en relief de ce morceau oratoire, que son auteur s attache d'ordinaire à rendre banal.
« Au milieu de Tagitation, disait le prince, que fomentent des passions ennemies ou aveugles^ une conviction m'anime et me soutient, c est que nous possédons dans la monarchie constitutionnelle, dans Tunion des grands pouvoirs de TEtat, les moyens assurés de surmonter ces obstacles et de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels de notre chère patrie. »
Il était écrit, sans doute, que toutes les péripéties de la lutte de juillet 1830 se retrouveraient en février 1848. D'un côté, des opposants qui veulent renverser un ministère et ne craignent pas de s'associer pour cette besogne avec les pires ennemis du régime qu'ils ont juré de servir; dos opposants qui organisent des banquets
— le nom du cabaret était seul changé — où s'a>sseoient pêle-mêle les conspirateurs sans le savoir et les conspirateurs résolus : de Tautre côté, un pouvoir injurié, traqué, cherchant à se défendre contre ces émeutes morales, pour n'avoir pas à sévir contre les violences de la rue, . relevant le gant qu'on lui jette à la figure, se plaignant hautement des passions ennemies ou aveugles — Charles X avait dit passions coupables^ — et se préparant bravement à Tassâut que Paris, soulevé par l'opposition bourgeoise, allait lui donner.
Jusqu'à la dernière heure du drame, la ressemblance fut complète. C'est le niême journal, le National^ qui, aux deux dates différentes escroqua aux dynastiques les bénéfices de leur révolution. Ce fut le même homme d'Etat, M. Thiers, qui entendait dans les deux cas êtrç l'heureux bénéficiaire du mouvement.
On se doute bien que la phrase finale du Dis cours du Trône fit jeter les hauts cris à l'opposition ; se défendre est ce qu'elle pardonne le moins au gouvernement, et en jetant un coup d'œil dans les journaux de cette époque, on peut avoir un avant-goût des passions qui allaient être déchaînées dans la discussion de l'Adresse. M. Guizot, disait-on, n'avait pas craint
LE PARLEMENT DE 1848 21 o
de mettre dans la bouche du chef de l'État une accusation et une insulte pour une partie considérable de la Chambre. Cent députés, peutêtre, avaient assisté aux banquets réformistes; un grand nombre avait pris la parole dans ces manifestations ; et on qualifiait les uns à! ennemis^ les autres de cojnplices aveugles! N'était-ce pas transformer le monarque en chef de parti, jetant des paroles violentes aux adversaires de ses ministres, et le mêler auSt agitations de la politique quotidienne? Etait-ce là respecter les vrais principes du régime représentatif et les convenances constitutionnelles? C'était partager la Chambre en deux camps : les ministériels, seuls et derniers défenseurs de la royauté et de la Charte, et l'opposition devenue Teanemie inintelligente ou aveugle de la charte et de la royauté.
Assurément c'était une prétention singulière de l'opposition que de rappeler ses adversaires aux convenances parlementaires; mais les journaux ministériels n'étaient pas en reste d'aménités et d'arguments : ne pas parler, disaientils, des banquets réformistes après les scandales et les provocations de tous genres qui avaient eu lieu depuis quatre mois eût été une lâcheté* Se taire sur ce qui avait le plus occupé l'esprit
public dans Tintervalle des deux sessions, eût été une dérision. La Charte, le Trône avaient été insultés dans les banquets. Qui aurait pu le nier? Fallait-il donc accepter une situation semblable en silence? n'était-il donc pas vrai que, pour complaire aux opinions ultra-radicales, l'opposition dynastique avait consenti à supprimer dans les banquets le toast au roi? Le socialisme n avait-il pas, dans le banquet de Castres, communié avec Topposition que représentait M. Léop de Malleville? N avait-on' pas entendu lancer de nombreux anathèmes contre les riches, contre la bourgeoisie? N'avait-on pas applaudi à Montpellier M. Garnier-Pagës, donnant aux sanglantes orgies de la commune le nom de nécessités douloureuses qui devaient sauver le pays? N avait-on pas répété hautement que c'était à recommencer. Puisse la France, avait-on ajouté, refaire sous le drapeau de la réforme ce quelle avait manqué en 1830? Quels noms donner aux passions qui avaient inspiré de semblables discours ?
L'opposition avait choisi et préparé le terrain de la lutte.
On tonna naturellement contre la corruplion électorale, ce qui était fort légitime; car, par tout pays où le nombre des électeurs est ri'S-
LE PARLEMENT DE 18 i 8 217
Ireint, la corruption est inévitable ; mais on entendait faire croire que le seul corrupteur était lé gouvernement et il était sous-entendu que les pièces de cent sous distribuées par l'opposilion n'avaient jamais été déposées que dans les mains les plus vertueuses.
Après un discours de M. Ducos qui dépassait eu personnalités violentes tout ce qu'on avait entendu jusque-là dans le Parlement, et, charmé d'une préface oii le ministère avait été injurié et amoindri, on entama la discussion de l'Adresse : M. Thiers se chargea du paragraphe financier, et, en l'écoutant, ses auditeurs ignorants (il y en avait dans le nombre) durent croire que nous louchions h la banqueroute; en tout cas, il y était bien pour quelque chose, lui qui avail dépensé en 1840 la somme alors énorme do iOO millions pour se préparer à une guerre qui ne devait pas aboutir ; mais ce qui est probable, c'est que cet homme d'Etat ne croyait pas plus alors à la banqueroute que dans les dernières années de l'Empire oii il refit le mémo discours, terminé par la même désolante conclusion: à ces deux époques il avait un but où le souci de nos finances n'était assui^ément pas prépondérant : « Vous croyez tout terminer, concluait Toratem', on disant : nous avons notre ressource
contre un évéuemeiit ; nous sommes le ministère de la paix! Vous disposez donc des événements? Ah! si vous en disposez depuis un^ année, vous ètesiien coupables ! Vous avez pu vous appeler le ministère de la paix ; mais depuis les mariages espagnols, vous n'êtes plus le ministère de la paix.
« La crise a commejicé le jour où vous avez abandonné la vieille politique de ce gouvernement qui vous rapprochait de la puissance avec laquelle on pouvait agir sur le monde ; le jour où, pour une cause qui n'était ni nationale ni vraiment politique, vous vous êtes séparés de cette puissance, ce jour-là vous n'avez plus été le ministère de la paix ; vous ne Têtes plus : vous vous appelez complaisamment le ministère de la prospérité publique ; l'état de nos finances vous répond!... Je quitte cette tribune profondément alarmé ! »
M. Dumon n'eut pas de peine à faire justice des exagérations évidentes et nombreuses de ce discours ; mais son argumentation serrée, qui fit assurément de l'effet sur le Parlement, n'eu fit pas en France, où Ton ne lit que les discours deTopposilion; il fut convenu, malgré l'évidente prospérité du pays, que nous courrions à la banqueroute qui heureusement, et malgré le>
fâcheuses préâictious des coureurs de portefeuilles, n est pas encore venue.
Les ambitieux que le régime parlemetaire fui! naître de tous côtés, car il met le pouvoir, à lu portée de toutes les mains , sont naturellemeul les défenseurs de la moralité publique outragée jusqu a ce que, ministres à leur tour, ils cherchent à se débarrasser de la meute enragée qui les pom'suit en les accusant d'outrager celle même moralité dont ils étaient naguère les champions. M. Devience répondit, d'une manière à la fois forte et spirituelle, à ces vertueux qui n'am:bitionnaient que d'être dans le cas et dans la place où Ton vous dénie toute vertu :
«On parle beaucoup, disait-il, de l'influence du pouvoir ; mais, dans les pays libres, la grande influence est celle de l'opposition; c'est Topposition qui rédige l'ordre du jour de l'opinion publique. Le pouvoir est l'armée assiégée* ((ui est condamnée au courage le plus difficile^ le courage sur place, et quij par la seule force des choses voit incessamment diminuer ses res* soui*ccs. L'opposition, au contraire, est l'armée eilcançagne se ravitaillant de toutes les plaintes ^ se recrutant de toutes les passions et allant au (iombat avec l'entrai» de soldats qui marchent k la conquête.... Voilà, messieurs, l'énoj^me force
dont vous disposez, et vous dites que les mœurs sont corrompues ! Est-ce donc, par hasard, qu^on ne lit pas vos livres ? Est-ce donc, par hasai'd, qu'on ne se nourrit pas de vos journaux? Estce donc par hasard qu'on n'écoute pas votre parole de préférence à la nôtre? Si les mœm*s sont corrompues, c'est donc vous qui êtes coupables ! Est-ce donc nous qui publions tous les jours ces écrits où la religion est traitée de vieux préjugé, où les lois de la famille sont méconnues, où la propriété est traitée d'abus, où Ton habille l'histoire au gré de l'imagination, où l'on tresse des couronnes de chêne pour le^j têtes les plus abhorrées, où Ton fait revivre, au profit des passions populaires, cette maxime tant blâmée dans d'autres temps, que la fin justifie les moyens !»
Ce tableau si vrai de l'opposition parlementaire, en France, ne fut que médiocremenl goûté, et les injures, les personnalités, se croisant dans l'enceinte législative, firent ressembler cette demeure respectable à une taverne de bas étage. Après le repas du soir, un député (M. Janvier) essayait vainement de rappeler à l'ordre cette variété de fauves sur lesquels l'approche du pouvoir agit à la manière de la viande saignante. Il ne s'expliquait pas que des
hommes modérés, prévoyants, qui disent 1 être ^u moins, se fissent les auxiliaires d'une tactique sauvage et révolutionnaire. Il rappelait que dans nos premières assemblées politiques, ses inventeurs en étaient, à leur tour, devenus les victimes. Ce triste retour de la calomnie politique aurait dû en dégoûter tous les partis. Dans un pays de libriB discussion, ajoutait en terminant M. Janvier, je ne connais pas de symptômes plus effrayants que Thabitude prise à la tribune de parler la langue de l'injure et de la haine.
Ces exhortations sensées ne parvinrent pas h ramener la calme dans l'assemblée et quand on aiTiva a la phrase devenue célèbre où la Couroime parlait dépassions ennemies ou aveugles, la tempête éclata. Au début on avait discuté Id question de droit. M. 0. Barroiet M. Duchâtel, avaient fait valoir avec une grande animation ot un luxe de citations les arguments contradictoires que Ton pouvait tirer de la loi de 1790.
A gauche on prétendait que le droit de pétflion, la loi électorale, la Charte elle-même ne pouvaient être subordonnées au bon plaisir de la police ; il suffirait, si l'on écoulait le ministère, de prétexter qu'on n'était pas suffisamment certain du maintien du bon ordre, ou qu'on suspecte les doctrines qui pourront se produire dans une
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assemblée pour interdire un banquet, un compte rendu électoral; et voilà comment on entendait la liberté constitutionnelle ! A droite, on répondait qu'on avait usé d'une extrême tolérance; que plus de soixante banquets avaient eu lieu, qu'il fallait bien se rendre à Tévidence devant des. faits révélant les inconvenances, les véritables délits proches par la presse, et pour tout dire en un mot, l'agitation formidable qu'on avait réussi à produire dans le pays au détriment de tous ceux qui prétendent vivre de leur travail.
(( Au surplus, disait encore le ministre, il n'est point de gouvernement possible avec une pareille thèse, et le devoir qui lui incombe expressément d'assurer le bon ordre ne pourrait jamais être rempli; les administrations précédentes, celles de 183S, celles de 1840, que dirigeait l'honorable M. Thiers, n'avaient-elles pas sévi dans des circonstances absolument semblables? Les circulaires, signées par lui, étaientelles autrement rédigées que les nôtres? Non; toute cette agitation est factice, elle est réprouvée par l'immense majorité des représentants légaux du pays, qui ne trouve pas opportun de s'occuper en ce moment de réforme électorale Que si on veut passer outre et sorti?* de l'action
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et de ragitation parlementaire, on trouvera le ministre résolu h faire son devoir, »
Celte attitude virile irrite l'opposition , les propos les plus malsonnants s'échangent. Polifjnac et Peijronnet n'ont jamais fait pis que vous! Il ne fallait pas s'arrêter devant un ukase de la police y il fallait se préparer à un acte éclatant de résistance légale! En réalité, et tout le monde le comprit, l'opposition donnait rendez-vous au ministère dans la rue pour y vider leur querelle.
Un honorable député avait, pendant la discussion, réparti de la manière suivante le rôle de chaque fraction do l'opposition dans cette campagne :
« M. Duvergîer de Hauranne, disait-il, organisait les banquets; M. Thiers n'y assistait pas, M. Ledru-RoUin les envahissait et M. 0. Barrot y était calomnié. »
Cette répartition répondait d'une manière fort spirituelle et très exacte à la l'éalité des choses : c'était en effet, M. Duvergier de Hauranne qui, dans sa célèbre et éloquente brochure, avait patronné la réforme électorale , c'est lui encore qui on poursuivait la réalisation avec l'ardeur et la passion d'un esprit aussi convaincu qu'imprévoyant : M. Thiers,
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plus perspicace, retenu au rivage par sa grandeur, peut-élre aussi par le souvenir de ses circulaires, entendait bien ne pas se fourvoyer avec les bousingots qu'il avait si bien combattus quelques années auparavant et se tenir à une place où il lui fût possible de succéder à M. Guizot. Il avait payé sa dette à ses amis do la gauche en mettant tout son talent à discréditer le ministère, mais il ne lui vint jamais à l'esprit de reprendre sa plume de jeune homme pour rédiger dans le National un nouvel appel à rinsurrection. En 1830, après avoir contribué à renverser le gouvernement, ilav^il profité de ses efforts révolutionnaires: en 1848, il en fut pour ses frais, mais il se ratlrappa en 1870, et non seulement conseilla le gouvernement nouveau, mais devint lui-même chef d'Etat. Quel plus saisissant exemple pourrait-on proposer aux jeunes générations politiques, et quelle carrière en France que celle de l'opposition quand le régime parlementaire fonctionne.
Les banquets, disait-on, étaient envahis par M. Ledru-RoUin ; il y avait du wb\ et de l'inexact dans cette assertion ; les amis de l'honorable député cherchaient en effet, mais discrètement, k profiter de l'agitation qu'ils comprenaient bien n'être faite qu'à leur profit, mais
le futur tribun était ignoré et s'ignorait encore lui-même à cette époque.
Quant à Thônnête et toujours honnête 0. Barrot, il était de bonne foi dans son opposition toute dynastique, et, quand il crut voir que le mouvement dépassait le but qu'il lui avait assigné, il s'abstint : de là les calomnies, dont on parlait, et qu'en effet, les radicaux ne lui ménageaient pas.