LE BANQUET RÉFORMISTE DU XII® ARRONDISSEMENT
Le banquet parisien avait été résolu, comme nous Tavons dit, par l'opposition; les commissaires en avertirent la population dans les termes suivants :
« La commission du banquet réfoi^miste du XIP arrondissement, forte des marques do sympathie qui lui ont été données, forte aussi de la polémique soiJevée dans les journaux en réponse à la prétention illégale de M. le ministre de l'intérieur, déclare persister dans sa résolution : elle indiquera prochainement le jour de cette manifestation, qui n'a été retardée que sur la demande de plusieurs députés
retenus h la Chambre par la discussion de l'Adresse. » -
La rue était donc conviée officiellement a donner son opinion, ou pour parler sérieusement, à peser sur les décisions du gouvernement.
Le lendemain tous les journaux de Topposition, le Constitutionnel, le Siècle, le Coiimer Français, la Commune, le iV^^/on^/, insérèrent un long document émanant des députés favorables à la réforme et dont le but évident était de réchauffer le zèle de leurs partisans, et la conclusion, une véritable déclaration de guerre à la Couronne.
Une réunion de plus de cent députés, disaient ces journaux, appartenant aux diverses fractions de Toppositidn, a eu lieu ce matin pour décider en commun quelle ligne de conduite il convient de suivre après le vote du dernier paragraphe de l'Adresse. L'Adresse, telle qu'elle a été votée, constituait de la part de la majorité une violation flagrante, audacieuse, des droits de la minorité. L'opposition se devait h elle-même de combattre incessamment la politique contre-révolutionnaire du Gouvernement. Une commission a été nommée pour ^'entendre avec les commissaires du banquet,
ot cette décision a été prise, sans préjudice des appels que, sous d'autres formes, les députés de Topposilion se réservent d'adresser Ml corps électoral et à l'opinion publique. L'opposition affirmait que le cabinet avait dénaturé le véritable caractère de l'Adresse. En conséquence elle avait résolu, h l'unanimité, qu'aucun de ses membres, môme ceux que le sort désignerait pour faire partie de la grande députation, nç participerait h la présentation de l'Adresse.
Ce document, qui se terminait par une incon- ' venance envers le roi, était bien pauvre en arguments et brillait surtout par cette naïveté affirmée avec conviction , à savoir : que la majorité a le devoir de céder à la minorité sous peine de violer les droits de cette dernière ! Les conservateurs avaient trouvé cette réforme électorale fâcheuse dans ses résultats inévitables, inopportune au moment où la Chambre nouvelle commençait seulement à siéger; elle désirait en outre conserver un ministère qui paraissait défendre avec talent et autorité ses intérêts. Mais tous leurs vœux devaient céder aux vœux de leurs collègues de la minorité!
et c'est là ce qu'ils appelaient la sincérité du régime parlementaire!
Cependant ces prédications avaient produit sur les esprits d'une bourgeoisie, toujours facile h surexciter, leur effet accoutumé : les gardes nationaux commençaient à se demander do quel sabre ils se serviraient le 22 (jour de la date du banquet); serait-ce celui qui est destiné à défendre le gouvernement, ou bien cet autre, bien plus affilé et bien plus souvent employé qui a pour but de lattaqucr ?
Des professeurs célèbres du collège do France, MM. Michelet, Edgar Quinet et Mickiewicz n'avaient pas tardé à emboiter le pas des députés, et leurs élèves, naturellement* émerveillés de voir d aussi illustres personnages lem^ conseiller à mots couverts la révolte, s'étaient empressés de suivre des voies touJDurs séduisantes pour des étudiants parisiens : répandus dans les rues, ils allaient en troupes, aux bureaux de tous les journaux de l'opposition, y faisaient ce qu'on appelle des démonstrations pacifiques^ jusqu'au jour qui précède les émeutes y et recevafent parfois un' accueil assez dédaigneux de la part de certains chefs 3e la démocratie radicale. M. Flocon les avait appelés de jeunes fils de famille, ce qui dans sa bouche était évidemment méprisant, ptlesa>^il engagésH se tenir prêts pour/^.«f luttesprochainea.
11 n'était point douteux, en effet, même pour les esprits les moins clairvoyants, que le personnel de la révolution parisienne, qui est foil discipliné et ne bouge que sur Tordre formel de ses chefs, allait être réquisitionné par eux. ' La bourgeoisie ignorante, confiante et naïve comme toujours, guidée d'ailleurs par ses députés, laissait se préparer la bataille, heureuse et souriante à la pensée d'avoir enfin un ministère libéral et. d'être débarrassée de cet éternel Gtiizot. Le^ chefs de Témeute, à Paris se sont toujours montrés fort intelligents du Imt que l'état présent des esprits leur permettait d'atteindre : quand il s'agit de venir à bout de la forme de gouvernement le plus conservateur que nous connaissions, en France, c'est-à-dire de l'empire, les révolutionnaires ne demandent que le régime constitutionnel, comme en 1815 ; quand ils Tout ou croient l'avoir, ils stipulent en faveur du gouvernement parlementaire, comme en 1830 ; ont-ils obtenu ce dernier, leur drapeau devient républicain, comme en 1848; alors, ayant passé en revue et détruit toutes les formes politiques connues, ils lancent* leurs massés inconscientes et prêtes au pillage contre la société elle-même ; c'est à ce moment alors qu'on voit affichés sur les murs le com-
munisme, le socialisme, le droit au travail, l'impôt sur les riches, l'impiété officielle, et tout le vocabulaire de mots sonores et creux à Taide desquels ou dupe la multitude qu une inévitable réaction fusille ensuite, comme en 1848 et en 1871.
A la date fixée pour le banquet, les républicains avisés étaient déjà sûrs de leur succès, mais ils n'étaient pas eux-mêmes sans craintes sur les menées du parti ouvrier (\\x\ fut en effet assez fort pour imposer quelques-uns de ses hommes et bon nombre de ses théories au gouvernement provisoire qui allait bientôt sortir triomphant des troubles de la rue. Cependant l'aspect seul de Paris, pendant les quelques jours qui précédèrent le banquet, ne permettant plus de doutes sur la gravité des événements qui se préparaient^ les députés de l'opposition, tous dynastiques, deux ou trois exceptés, cherchèrent timidement à se retirer de la bagarre : le gouvernement, de son côté, ne demandait pas mieux que de venir en aide à ces amateurs de ministères pris au piège de la révolution, et il fut convenu de part et d'autre qu'on nommemerait des ambassadeurs, pour s'entendre :
MM. Barrot et Duvergier de Hauranne d*un côté, MM. de Mornv et Vite! de l'autre, se réu-
nirfent avec les pleins pouvoirs de leurs commettants et décidèrent d'un commun accord que le banquet aurait lieu, mais pour la forme seulement; qu*un commissaire de police se présenterait, dissoudrait la réunion, et que le point de droit, à savoir la légalité du banquet, serait vidé d'une manière pacifique par les juges compétents.
C'était parfait, à condition que les convives discrets .du début, les i*épublicains et les socialistes, se contentassent de cette solution qui les excluait absolument du partage des bénéfices de l'entreprise commune : la résignation n'est pas dans leurs habitudes, et s'ils admettent volontiers une dupe dans les marchés qu'ils passent avec la bourgeoisie, ils n'entendent pas que ce soit eux. Aussi dès que les bruits d'arrangements et de conciliation leur vinrent aux oreilles, ils prirent résolument à leur compte le mouvement commencé par leurs alliés, et, h leurs risques et périls, se résolurent à le poui'suivre jusqu'à ce qu'il eût produit ses fruits naturels, c'est-à-dire le renversement du pouvoir établi.
Le 21, au matin, le National et la Réforme, — un journal républicain et un journal socialiste, — sous le prétexte transparent de mettre
de Tordre dans la manifestation du lendemain, publièrent un programme fort détaillé de \B.fète l'évohttionnaire et assignèrent à chacun la place et le rôle qu^ii devait jouer. S'emparant de Tacquieseement toujours supposé des députés, ces journaux mettaient adroitement la manifestation sous l'égide et le patronage de gens considérables et fort considérés par la bourgeoisie. « Le ministère, ayant déclaré et soutenu à la tribune que la pratique du droit de réunion était soumis au bon plaisir de la police, des députés de l'opposition, des pairs de France, d'anciens députés, des membres du conseil général, des magistrats, des officiers, sous-officiers el soldats de la garde nationale, des membres du comité central des électeurs de Topposition, des rédacteurs de journaux de Paris ont accepté rinvitatiofi qui leur était faite de prendre part à la manifestation, afin de protester contre ut^^ prétention illégale et arbitraire. »
Comme on le voit, il n'était question dans ce document hardi autant qu adroit, ni de république, ni de revendications sociales; c'était une simple querelle qu'il s'agissait de vidôr ^ntre bourgeois également attachés au trône. Et J?i"^' comme dans une manifestation de ce genr*® ^ ne saurait tolérer ni confusion ni désord:^^?"
avait paru indispensable aux organisateurs anonymes de prendre les dispositions suivantes :
La manifestation aura lieu dans le quartier de la capitale où la largeur des rues et des places permet à la population de s'agglomérer sans qu'il en résulte d'encombrement. Les députéî^, les» pairs de France,: et les autres personnes invitées au banquet s'assembleront mardi piX)chain à onze heures, place de la Madeleine, n^ 2. Les souscripteurs du ban^quet qui font pat'tie de la garde nationale sont priés de se réunir devant Téglise de la Madeleine et de former deux haies parallèles entre lesquelles se placeront les invités. Le cortège aura à sa tête les officiers supérieurs de la garde nationale qui se présenteront. Immédiatement après les invités et les convives, se placera un rang d'officiers de la garde nationale. Bien d'autres recommandations figuraient encore dans ce document, qui atfectait avec succès toutes les allures d'un document officiel ; il n'y manquait même pas les recommandations d'usage, d'avoir à être calmes, de ne pousser aucun cri, de se présenter sans armes, de n'arborer aucun drapeau.
Il va sans dire que tous nos libéraux parisiens furent enchantés de ce petit manifeste, qui savait si bien allier ce qu'ils appelaient la
revendièation légitime d'un droit avec le souci de l'ordre public ; le préfet de police^ le père Delessert, comme l'appelait familièrement le gamin de Paris, n'aurait pas mieux fait.
Toutefois si la bourgeoisie se complaisait dans ses haj3ituelles illusions, il n'était plus permis aux députés d'en garder : le mouvement leur échappait, et ils se résignèrent de fort mauvaise grâce à déclarer, le 22 au matin, qu'ils s'abstiendraient de paraître au banquet. Leur déclaration rappelait, ou plutôt apprenait au public, les arrangements qui étaient intervenus entre eux et le gouvernement, et, au lieu de venir en aide h ce dernier qui allait évidemment combattre pour eux et pour la dynastie qui leur était chère, ils cherchèrent à rejeter sur lui toute la responsabilité d'évépements qui étaieni leur ouvrage, et qu'ils n'avaient pas eu le courage d^arrêter,
« Dans cette situation, disaient les députés, les membres de l'opposition protégés par leur qualité de députés ne peuvent pas exposer les citoyens aux conséquences d'une lutte aussi funeste à l'ordre qu'à la liberté.
« L'opposition a donc pensé qu'elle deyait s'abstenir et laisser, au gouvernement toute la responsabilité de ses mesures. Elle engage
LE PARLEMENT J)E t8V8 ij.;
tous les bons citoyens à suivi^e son exemple.^ En ajournant ainsi Texercice d'un droit, Topposition prend envers le pays rengagement de faire prévaloir ce droit par toutes les voies constitutionnelles. Elle ne manquera pas à ce devoir, elle poursuivra avec persévérance et avec plus d'énergie que jamais la lutte qu elle a entreprise contre une politique corruptrice, violente, et antinationale. »
Ce n'eût pas été de trop, pour venir à bout de l'aventure terrible oii Ton s'était engagé que de porter toutes ses forces du côté du pouvoir visiblement menacé ; il aurait fallu résolument faire volte-ffico, et se poser en défenseur décidé du Trône, contre les républicains; mais cette attitude virile leur était-elle possible? En toute sincérité, il faut répondre non. Comment en effet auraient-ils pu charger de chaînes ces mains qu'ils avaient tendrement pressées depuis trois mois dans tous les banquets? Ce n'est pas quand on est encore chaud des caresses et des accolades de ses compagnons de route qu'on est en bonne position pour les trahir et de les jeter en prison ; il y a de certaines compromissions dont on ne se débarrasse jamais.
Si donc l'opposition ne fit pas son devoir, il faut ajouter qu'elle s'était mise dans la triste
situation de ne pas pouvoir le faire. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'elle eut le^ sentiment bien exact de ce que réclamaient d'elle les événements qui se déroulaient sous ses yeux. D était difficile, sans doute, de prendre le seul parti qui eût pu conjurer la crise, mais il restait le silence, cette ressource des situations faussés : elle ne sut pas même le garder ; dans la proclamation du 22 elle injuriait le gouvernement, et dans la séance de la Chambre du 23, elle formulait contre lui une demande de mise on accusation. Autant aurait valu donner aux troupes, qui allaient combattre pour eux, Tordre de mettre la crosse en l'air, ou les laisser sans cartouches.
Les journaux de cette époque racontent que M. Dufaure, passant devant les ministres au moment où cette demande était déposée sur le bureau, leur dit avec un accent énergique : « Si vous aviez laissé faire le banquet, c'est alors que vous auriez mérités d'être mis en accusation. »