LIBERTÉ ET AUTORITÉ
Le Parlement de février 1848 avait roulé dans la république, et dès les premiers jours de ce gouvernement troublé à l'intérieur et jugé à l'extérieur avec une sévérité extrême et malheureusement trop légitime, on vit se dessiner en France deux courants d'opinions contraires et qui entrèrent immédiatement en lutte : le courant libéral et le courant autoritaire.
Ces mots, avons-nous besoin de le répéter
2(il LES PARLEMENTS
une fois de plus ? ne représentent h aucun degré ce qu'ils signifient dans le langage courant et non politique. Les. libéraux estiment, en effet, que la liberté consiste dans la tyrannie au petit pied qu'ils exercent à leur profit exclusif, au moyen du suffrage censitaire, et les autoritaires consentent à se laisser affubler d'un nom qui jure absolument avec leur doctrine qui est le suffrage universel, requis par la nomination du chef de FEtat et de tous les conseils élus, c'està-dire la main mise sur le gouvernement par la nation tout entière.
Or, c'est un principe qui n'est pas de mince conséquence que celui du suffrage de tous ; il inspire d'une manière très précise le gouvernement qu'il a choisi, et l'oblige à satisfaire les besoins généraux du pays. Le chef élu de la France a d'autres devoirs à remplir que le chef proclamé sur les barricades parisiennes, ou par quelques députés avec ou sans mandat.
Le premier est le représentant nécessaire des millions d'électeurs disséminés sur la surface du territoire : satisfaits des droits politiques et civils que leur a concédés le Code Napoléon, ils ne demandent jamais au pouvoir que l'ordre qui permet le travail, et s^en reniettent à leur chef du soin de distinguer et de diriger les hommes
qui, à des degrés divers, seront associés à Texercice du pouvoir exécutif ; ils trouvent très généralement dans cette délégation de leur souveraineté des garanties beaucoup plus sérieuses que dans la toute-puissance exercée en apparence par un roi sans couronne, et en réalité abandonnée à des députés; les lumières et la bonne volonté individuelles de ces honorables ne sauraient, sans doute, être contestées, mais réunis à Tétat de groupe politique, ils sont dans l'obligation étroite de se conformer aux exigences de leurs principes, et de rechercher plutôt la satisfaction de leurs partisans et de leurs mandants que celle du peuple entier.
Un député censitaire, par exemple, ne consentira jamais à signer un traité de commerce dont les tendances sont libre-échangistes. Un député, sous le règne d'un chef élu par le suffrage universel, le signera des deux mains ; et, ce faisant, ils seront tous deux dans leur rôle. D'ailleurs, ces petits rois, qui, au nombre de quelques centaines, ont la prétention de gouverner la France, n'ont pas seulement contre eux leur origine, ils ne représentent pas que des intérêts nécessairement exclusifs à raison de la multiplicité de nos révolutions, ils sont encore les porte-drapeaux de gouvernements
variés, et la chose publique n'a pas ainsi la seule malechance d'être servie par des gens qui n'en veulent avantager qu'une partie, elle doit encore subir les exigences contradictoires de ces représentants avoués et autorisés de gouvernements différents.
L'administration, dans de pareilles conditions, ne saurait avoir ni autorité ni esprit de suite. Quand le parlementarisme règne en France, c'est, en effet, un lieu commun de se plaindre de l'ingérence du député dans tous^ les détails de la politique ; on leur reproche de nommer les préfets, les sous-préfets et les maires, et de faire surtout ces nominations dans l'intérêt de leur élection, ce qui naturellement ne donne aucune garantie d'impartiale et digne administration dans le département ; le malheur, c'est qu'on oublie cette juste critique aussitôt que le régime qui la suscite a disparu.
Le chef élu est le représentant nécessaire de tous les instincts conservateurs du pays qui l'a nommé ; le chef improvisé sur le pavé de Paris est non moins nécessairement l'obligé et le serviteur de la révolution. L'un est sacré à Notre-Dame, l'autre^à l'Hôtel de ville. Le premier ne représente vraiment que Paris, l'autre représente la France.
A travers les mille intrigues et les cent combats de la rue qui occupèrent les dix premiers mois de la République de 1848, il est facile de dégager les deux tendances que nous venons de signaler. Malgré leur chute lamentable, les censitaires tinrent tête à Torage. Ils se groupèrent autour de leurs chefs, consentirent à une espèce de subordination qui est tout à fait en dehors de leurs habitudes , écrivirent de petits manuels destinés à éclairer le peuple, et, quand leur prose ne suffisait pas, se décidaient très crânement à descendre dans la rue et à lui inculquer leur manière de voir à coups de fusil. La bourgeoisie parisienne ne déploie réellement toutes ses facultés que lorsque son imprévoyance historique lui a fait perdre sa couronne et Ta réduite au rôle d'opposition pour lequel elle semble décidément faite.
La réforme électorale, la réforme parlementaire étaient tombées dans un grand discrédit, et cela était bien naturel, après le malheur qu'elles avaient eu de servir de préface à une révolution; mais leurs partisans détestaient avec une grande énergie ce suffrage de tous, que M. Guizot qualifiait naguère d'absurde, et qu'ils trouvaient également insensé ; leur répulsion s'expliquait d'ailleurs très bien, un
chef élu devant représenter d'autres intérêts que ceux dont ils avaient eu jusqu'alors la charge et les profits. Les républicains, au contraire, ne fût-ce que pour avoir une politique différente de celle des parlementaires et justifier ainsi, en quelques points, leur prise do possession du pouvoir, devaient se montrer plus enclins au suffrage universel, qui faisait partie de leur bagage politique traditionnel. A la faveur des profonds bouleversements dans les choses et des remaniements complets du personnel gouvernemental, ils espéraient d'ailleurs que la populace des grandes villes, leur clientèle préférée et leur moyen d'action habituel, parviendrait à imposer ses préférences au peuple proprement dit, à l'ensemble des Français qui vivent de travail et non de révolutions.
Pour toutes ces causes réunies, les républicains, aussi imprévoyants à leur tour que leurs adversaires de la veille, se mirent à prêcher les mérites du seul instrument politique qui pût amener leur perte ; en demandant à la France, à quelque moment que ce soit de son histoire, si elle veut la république, il est certain, en effet, qu'elle répondra en élisant un candidat manifestement monarchique.
Ainsi il arriva le 10 décembre 1848 : sur les cinq à six^millions d'électeurs qui élevèrent à la présidence le prince Louis-Napoléon, il n'y en avait pas cependant cinquante qui le connussent personnellement, et, pour les autres, ladministration républicaine avait pris soin de le défigurer par des milliers d'écrits et de caricatures qu'elle envoyait par la poste jusqu'à la porte de l'électeur. Rien n'y fit ; la France était évidemment lasse de Paris ; elle fit choix d'un homme personnellement inconnu d'elle, mais porteur d'un grand nom, n'ayant d'ailleurs aucun doute sur la conduite inévitable qu'imposait à son élu, son élection même. Un prince, d'une autre famille souveraine, un citoyen illustre qui aurait reçu le même baptême, aurait tenu la même conduite qu'un Bonaparte. Un homme ost le produit d'une situation ; il ne la crée pas, et si par impossible il vient à méconnaître cette vérité de tous les temps, il disparaît. Personne n'a tué la République romaine, personne n'a tué la première République française ; c'est, dans les deux cas, l'empire vainqueur et encore anonyme, qui a fait naître César et Napoléon.
Le libéral et V autoritaire en étant venus aux mains, ce dernier l'emporta. Pendant près de
quiaze ans, la France fut gouvernée conformément à son génie, et le Français, calme, travailleur, économe, heureux de l'autorité du chef qu'il s'était donné et de la grandeur de son rôle dans le monde, fut délivré pour un court espace de temps de la tyrannie de son député. Alors, le paysan ne craignait pas celui qu on appelait autrefois le seigneur, Touvrier ne redoutait pas son patron ; et à leur tour le patron comme le seigneur vivaient tranquilles, parce que le chef commun des Français serait sorti des limites de son mandat en favorisant une classe au détriment d'une autre : l'empereur força chacun à supporter son voisin ; lui seul, non à cause de son esprit qui était grand, non à cause de son cœur, qui était plus grand encore, niais à raison même de la Constitution politique dont il était le chef, lui seul pouvait tenir la balance égale entre les intérêts contraires ; il put être socialiste, sans inquiéter la richesse ; rendre à ce qui nous reste de noblesse, aux porteurs de titres anciens et nouveaux, une considération et un respect dont ils étaient privés depuis de bien longues années, et enfin permettre à la classe moyenne, providentiellement découronnée, de s'enrichir dans de telles proportions qu'elles n'eût plus qu'un souhait à
former, celui de reconquérir sa couronne. Elle y travailla et y parvint.
PARIS
Notre capitale, qui est la forteresse politique dont la bourgeoisie cherche toujours à s'emparer pour maîtriser la France, est merveilleusement disposée, entre toutes les capitales du monde, pour jouer ce rôle souverain.
D un côté, notre centralisation accumule sur ce petit coin de terre tous les ressorts de la machine politique, et rend inévitable le désir de mettre la main dessus ; de l'autre, les habitants de cette grande ville ont un caractère particulier qui les livre sans défense à toutes les révolutions ; ils sont aimables, obligeants, charitables mais légers ; instruits de toutes choses, hormis de la politique, on les a toujours vus capables de se dévouer périodiquement et avec un incontestable courage à la défense des principes les plus opposés ; ils ont, suivant les temps, des trésors de tendresse ou de haine aussi bien pour la république que pour Tempire. C'est à Paris que Charles X, rentrant dans son pays, a trouvé le plus d'enthousiasme ; c'est
■m LES PARLEMENTS
de là aussi que sont partis les coups de fusil dirigés contre son palais ; les Parisiens avaient, sans doute, mal rejoint les pavés déchaussés en 1830, afin de les trouver plus faciles à manœuvrer de nouveau en 1848.
La grande ville, si funeste à tous nos gouvernements, est cependant la plus choyée par les étrangers, et ce n'est que justice, car il y règne plus que partout ailleurs un véritable souffle lihéral, — et ici nous employons le mot dans son vrai sens. — Il n'y a, en effet, aucune exagération à prétendre que c'est peutêtre le seul endroit du monde où la fortune soit ohligée de céder le pas aux talents, et l'indulgence sous ce rapport est poussée si loin que la naissance et la richesse ne sont pas toujours assurées d'y trouver la part d'influence qu'un état social bien réglé doit leur reconnaître ; un écrivain, un artiste, un orateur de quelque renommée accapareront ' tous les regards, et les femmes jouent dans ce concert d'admirations une partie fort importante. C'est le paradis des gens de toutes conditions et de toutes origines qui courent après la popularité et l'ont conquise ; le dieu du jour, ce n'est pas le laborieux, c'est le tapageur ; le maître qui s'impose, c'est l'homme en vue; cette collection de brillantes
surfaces et de légèretés à la mode ne laissent guère espérer que, sous leur domination toujours acceptée, un gouvernement sérieux pourra vivre longtemps entouré du respect qu'il mérite et qui lui est nécessaire.
Pourquoi dans ce pays souverain de la mode, où tout change chaque année, le vêtement de nos femmes comme celui de nos soldats, la forme et le fond de nos livres d'imagination, le dessin de nos jardins et la façade des nouvelles maisons, où les règles en art ne sont tolérées qu'en raison du plaisir que Ton trouve à les renier et comme pour servir de cible aux critiques et aux railleries des vraiment forts, pourquoi, dans un tel pays, la règle politique seraitelle plus respectée que toute autre chose ? Par quel miracle le gouvernement serait-il stable quand tout change incessamment autour de lui?
Paris est, par excelleùce, la ville du changement ; elle déteste ce qui dure par cela seul que ça dure, et si elle ne parvient pas à modifier, elle détruit. Ajoutons que nos gens légers sont également fort impressionnables ; les nerfs remplacent chez eux le jugement ; quand ils ont fredonné dix ans les chansons de Béranger et que rétablissement politique qu'ils ont acclamé
menace de s'éterniser, ils s'arrangent pour tirer violemment la conclusion de leurs chansons favorites ; ils affirmeront vingt ans plus tard que la France s'ennuie et, Lamartine aidant, ils la secoueront de manière à chasser ses vapeurs. Ce sont toujours les nerfs A^ ces beaux messieurs qui précipitent le mouvement destructeur; dans les cas» graves qui exigent surtout du sangfroid, ils se mettent d'abord en fureur, crient contre les hommes et les choses et perdent la tête ; le reste s'ensuit^ L'idéal de gouvernement pour nos Parisiens serait un pouvoir assez fort pour ne pas être troublé par leurs quolibets ou leurs menaces, et qui pût se moquer de leure chansons aussi bien tjue de leurs émeutes ; ne croyez pas qu alors ils voueraient une haine éternelle à un établissement aussi solide; ils seraient plutôt heureux de pouvoir rire, chanter et sacrer à leur aise, sans courir le risque qu'on les prenne au sérieux. L'un des plus singuliers griefs qu'ils faisaient naguère à l'empereur Napoléon III en exil n'était-il pas d'avoir écouté leurs doléances et de leur avoir abandonné le gouvernement? C'est notre métier de crier, disaient-ils ingénument ; c'était le sien de nous résister.
La conclusion de ces quelques lignes, c'est
LE PARLEMENT DE i870 :>13
qu'on n'aura chance de garder en France un gouvernement quelconque que lorsqu'il aura sagement établi en province quelques-uns de ses rouages : toute machine bien réglée a ses pièces de rechange.
Mais ce n'est pas sur ce point que nous voulons retenir l'attention du lecteur; quelques-uns d'entre eux se rappellent peut-être que nous l'avons traité d'une manière spéciale dans un gros livre qui a pour titre : Pafns le tyran; ce que nous discutons aujourd'hui, ce n'est pas la question dulieu où doit agir le gouvernement, mais celle de la forme du gouvernement luimême. Nous avons déjà fait voir, sans passion, en dehors de tout esprit de parti, combien la bourgeoisie couronnée avait été au-dessous de sa tâche, à trois époques capitales de notre histoire ; il nous reste à fournir une preuve nouvelle et douloureuse de son incapacité.