‹ A quoi servent les parlements, 1815-1830, 1848-1870Chapitre 27 sur 34 · LES ELECTIONS PARISIENNES · texte numérisé non relu

LES ELECTIONS PARISIENNES

Elle était donc libérale contre l'Empire de 18S2, comme elle avait été libérale contre la Restauration, en exaltant les glorieux souvenirs de l'épopée impériale. Rien n'est capable

d'assouvir sa passion d'opposition, pas même le fait de détenir le pouvoir ; dans ce dernier cas, qui pourrait paraître embarrassant à un esprit moins ingénieux que le sien, elle se sépare en deux parties fort distinctes : il y a le camp des heureux qui sont en place et celui des infortunés qui souhaitent d'être placés ; la bataille s^engage immédiatement entre eux et les épithètes les plus malsonnantes commencent à être échangées : à droite et selon les régimes, on compte des cafards, des ventrus, des janissaires; à gauche, ce ne sont que des misérables sans religion, des ambitieux fanatiques ou des bousingots. Quand les injures sont devenues inoffensives par l'abus qu'on en a fait, on eu vient aux coups, et comme la gauche est toujours plus compacte et plus écoutée à Paris que la droite, l'issue de la rencontre ne saurait être douteuse. Il arrive généralement, il est vrai, que dans l'ardeur du combat on démolit la maison que l'on voulait occuper et que, parfois. TAnglais ou le Prussieny entrent et y font bombance; mais, eu égard sans doute à la ffé* quence de ces catastrophes, le Parisien n'en paraît pas plus surpris que de raison, et après quelques moments de mauvaise humeur et la note payée, il s'informe du nouveau gouverne-

LE PAULEMENÏ DE 1810 ITo

meut que les événements lui ont donné, pour n'être pas dans le cas de perdre une minute de l'opposition qu'il lui doit.

Après les grandes choses^ qu'avait accomplies Tempire nouveau, en présence de la majorité écrasante de députés conservateurs envoyés par la province, avec un souverain si manifestement acclamé par la France, renverser semblait au-dessus de ses forces ; mais rien n*est impossible en ce genre dans un milieu tel que Paris. On s'y prit d'abord adroitement; les chefs, qui savaient ce qu'ils faisaient, se gardaient bien d'avouer leurs projets, et la masse emboîta le pas, en s'imaginant qu'il ne s'agissait que de faire un empire libéral, soit, en deux mots, uûe impossibilité absolue, car si le libéral devient le souverain, l'empereur disparaît ; on n'a jamais encore connu un régime politique possédant deux maîtres à la fois.

Les demandes furent d'abord modestes et courtoisement présçntées; sans doute, disaiton, l'empire avait été une réparation, mais les temps d'anarchie étaient bien loin, pourquoi ne pas donner au pays un peu de cette liberté dont, par sa sagesse, il se montrait si digne ? Quel inconvénient pouvait-on voir, quels dangers redouter à donner de l'air à ce Corps législatif

si dévoué et dont la majorité devait rassurer les plus timides ? Le gouvernement possédait des orateurs d'une telle supériorité qu'il y avait quelque ridicule à refuser le droit d'interpellation accordé à de pauvres députés dé province, incapables de faire un mauvais usage de leur initiative et qui seraient vertement ramenés dans leur camp s'ils tentaient de s'émanciper. 11 fallait aussi penser à ces traités de commerce qui étaient incontestablement de grandes mesures populaires, qui avaient eu, en outre, la bonne chance de ne pas être trop pénibles pour l'industrie et le commerce, considérablement enrichis depuis lem' mise en vigueur ; mais enfin, il y avait dans le détail, — dans le détail seulement, — quelques ménagements à garder ; le patron ne devait pas être sans voix dans une question qui l'intéresse à un si haut degré, cl où trouver une représentation plus intelligente et plus fidèle de ce patron que dans le Corps législatif, si injustement mis en suspicion?

Tout ce qui concerne l'armée avait été jusqu'alors remis entre les mains irresponsables du ministre de la guerre, et cependant, sans parler du droit que semble devoir garder tout pays civilisé sur les questions de paix et de guen^e, n'était-il pas désirable d'accorder aux

représentants du pays un droit de contrôle efficace sur les dépenses croissantes de ce ministère, alors qu'aucune complication extérieure ne paraissait les légitimer?

Au surplus, pour les finances publiques, considérées dans leur généralité^ la Constitution impériale avait déclaré elle-même que le vote de rimpôt serait absolument réservé aux élus du pays. Comment concilier ce vœu de la Constitution avec le vote du budget par ministère ? Au-dessous de cette classification, il y a encore le vote par chapitres et le vote par articles. N'était-ce pas rentrer dans les vues si libérales de l'empereur que de solliciter la faculté de contrôler utilement l'administration, et comment le faire si l'on ne peut entrer dans les détails du budget ? Le ministre des finances doit être doucement taquiné y car il est si quotidiennement entraîné à la dépense, et pour les meilleurs motifs, qu'il faut dans spn intérêt le mettre à même de pouvoir refuser son crédit et son argent.

On s'aperçut que ces vœux, en apparence modestes, ne paraissaient pas déplaire en haut lieu, et que les partisans surannés du pouvoir despotique en étaient seuls inquiets ; ils prétendaient, non sans raison, que le premier pas dans la carrière libérale en amènerait bientôt d'autres

que Ton regretterait amèrement plus tard, et disaientavec tristesse, mais discrètement, comme il convient à d'anciens serviteurs méconnus, qu'on se lançait imprudemment, non dans la voie de la liberté sincère ^t toujours désirable, mais dans les ornières bien connues de la tyrannie parlementaire ; cependant, comme on encourageait, au moins parle silence, cette attitude nouvelle d'une opposition qui se croyait de bonne foi dynastique, elle s'enhardit, et se servant avec habileté des livres, des revues, des journaux dus à son inspiration, elle finit par faire naître, au Corps législatif lui-même, une

minorité avec laquelle il fallut désormais compter, minorité composée de députés fort respectables et suffisamment intelligents pour donner k leurs critiques des apparences capables de séduire la bourgeoisie à la fois étonnée et charmée de trouver ouverte une barrière qu'elle n'aurait jamais osé forcer.

On se mit donc avec ardeur, au sein de la Chambre, à discuter le pouvoir dans chacune de ses tendances, et les contemporains n'ont pas perdu le souvenir des efforts mémorables du maréchal Niel, résistant avec une rare énergie aux sentiments d'économie qui animaient nos libéraux dans la discussion du budget de la

guerre ; l'ai'mée dans leurs mains iienaçait de s'en aller par lairnbeaux; Tagriculture paraissait être le seul souci de ces braves gens, et lui rendre des bras était, selon eux, faire œuvre patriotique. Pendant que les modérés taqidnaient l'armée, on sait avec quelle prévoyance et quelle intuition des courants hostiles qui se manifestaient à Tétranger, les radicaux l'insultaient chaque jour en démontrant son inutilité : les armées permanentes avaient fait leur temps ; le pays n'est fort que par ses vertus et sa liberté ; la garde nationale, les baïonnettes intelligentes, suffisent amplement à la défense intérieure et extérieure du pays ! Et toutes ces puérilités, cent fois rabâchées par toutes les oppositions, recommençaient à avoir du succès. Ces batailles parlementaires, où Ton déconseillait le courage, en lui refusant les éloges auxquels il a droit, où l'on tenait école d'indiscipline, où Ion bafouait, comme des vieilleries indignes de la philosophie moderne, les idées d'honneur et de patrie, firent plus de mal au pays qu'une bataille perdue, où Ton ne tue que des hommes et non des idées: en vérité c'était la théorie anticipée de la Commune de 1871.

Le ton de la polémique cessa bientôt d'être courtois; plus le chef de l'État faisait de conces-

sions, plus fort on criait au tyrau ; le régime de la presse fut remanié, et loin d'essayer quelque système nouveau, comme celui du jury politique^ — dont il nous est personnellement interdit de dire du bien, — on retomba servilement dans les voies si tristement parcourues par la loi Royer-CoUard, et Ton demanda de nouveau aux législateurs ce code impossible des délits et des crimes commis par la voie de la presse. Comme ces prétendus crimes et ces délits singuliers n'ont jamais d'autre effet que de propager chez tous les écrivains politiques une excitation générale à les commettre, vu rénorme profit que retire l'opposition d'une condamnation même fort grave, on ne se fit pas faute d'user d'un instrument qui n'a de rigueur que pour le pouvoir, et, des journaux, l'émotion gagna la rue.

Ce n'étaient pas encore des émeutes, mais tout le monde comprit que l'émeute n'était pas loin ; or, c'est peu de chose qu'un désordre de la rue sur tout autre point de la France qu'à Paris : en province, cet arrêt momentané de la tranquillité publique ne saurait rien compromettre, parce que le gendarme, respecté et soutenu par la population paisible, est très suffisant pour remettre toute chose en place, et

aussi par cette excellente raison qu'une émeute n'y peut aboutir à rien ; les ressorts du gouvernement ne sont pas sous sa main, elle n'a donc aucune espérance de les casser pour arrêter la machine. Dans notre capitale, au contraire, tout se réunit en pareille circonstance pour inspirer les craintes les plus vives ; la bourgeoisie est normalement hostile au gouvernement et paralyse le gendarme ; et une émeute réussie peut de venir rapidement une révolution; quelques députés ardents que les modérés laissent toujours maîtres de la situation n'ont qu'à franchir la courte distance qui sépare la palais Bourbon de l'Hôtel de ville, et le tour est fait.

Mais à cette époque (1869), on était en veine d'indulgence ou d'imprévoyance ; aussi, quand vint le renouvellement de la Chambre (23 mai 1869), il suffit d'être un fort petit clerc en politique pour affirmer qu'on aurait du nouveau. Les vieux serviteurs du régime, décidément mis à. l'écart, avaient la mine renfrognée ; les parlementaires ravis disaient partout leur espoir; les radicaux, plus discrets, mais sérieusement actifs, se contentaient comme de coutume de s'effacer devant les^ héros du jour, sachant bien que leur rôle ne serait qu'éphémère.

Les libéraux furent honteusement battus à

Paris. Ils avaient un candidat dans chacun des arrondissements et pas un ne passa ; ce fut la révolution qui eut tous les honneurs de la journée; MM. Gambetta, Bancel, Ernest Picard, Raspail, J. Ferry, J. Favre, J. Simon, Eugène Pelletan, Garnier-Pagès étaient élus.

Il fallut toutes les forces du parti modéré pour faire passer M. Thiers au scrutin de ballottage.

L'émotion qui suivit cette manifestation parisienne fut très vive en France et en Europe.

Chez nous on criait au scandale, Paris, disaîton, s'était couvert de honte, et montrait une absence complète de tact politique ; quoi, c'étaitlà la réponse de la ville la plus intelligente et la plus importante de l'empire aux bons procédés que l'empereur ne cessait de montrer aux libéraux ; une pareille faute n'était-elle pas capable de décourager pour jamais le souverain? Car, il ne fallait pas s'y tromper, à Paris tout au moins, et Paris était tout, on laissait les radi- T^aux et le gouvernement seuls en présence ; ce n'était plus la marche quotidienne qu'il s'agissait d'accélérer, on arrivait d'un seul coup à la lutte, au combat entre le gouvernement et ses irréconciliables adversaires!

A l'étranger, avec plus de sang-froid et plus

LE PARLEMENT DE 1870 âg.'i

d'impartialité, on se dit que Tempire venait de recevoir une atteinte grave, et le ton de la diplomatie européenne à notre égard fut aussitôt modifié; en Allemagne comme en Angleterre, on ne songea pas un instant à dissuader Tempereur de persévérer dans la voie où il s'était engagé : on avait dans ces deux grands pays, des notions fort exactes sur le degré d'autorité et de puissance que le régime parlementaire donne à la France, et on le désirait pour elle; ce n'est point du tout calomnier nos voisins que de leur supposer des sentiments hostiles à la grandeur de notre pays. Le Times, cette avant-garde de l'esprit de la cité, recherchait, dans un grand article, quelle était la signification de cette hostilité ouverte de la plus grande ville de l'empire : « Sans doute, disait-il, il est de mode aujourd'hui de dire que Paris n'est plus la France et ne pèse comme influence politique que dans la proportion du chiffre de sa population ; mais ce n'est pas exact ; la grande cité a raison : la centralisation française conservera toujours une influence prépondérante sur le reste du pays. Il est donc difficile de traiter légèrement la condamnation que Paris vient de prononcer contre le pouvoir personnel. Il faut espérer que le grand sens et la grande

28i LES PARLEMENTS

âme de l'empereur ne seront pas découragés par ce verdict, et qu'il y verra, au contraire, une raison de plus de persévérer dans sa voie libérale. »

Chez nous, comme à l'étranger, on se trompait, ou Ton voulait tromper sur la signification des élections parisiennes ; le fait qui venait de se produire était normal ; sous tous les régimes qui se sont succédé en France depuis notre grande Révolution, il a été constant : l'électeur parisien, qu'il soit censitaire ou non, nomme toujours des députés de l'opposition ; la règle ne souffre aucune exception. Au début d'un gouvernement, cette opposition est relativement modérée, et quelques années se sont à peine écoulées qu'elle devient absolument radicale. Si l'on tourne ses regards sur la province, on la voit au contraire constante dans ses voies traditionnelles de conservation, et nommant des députés toujours favorables aux idées de discipline et de stabilité.

Si donc on consentait désormais, conune le conseille impérieusement la sagesse, à chercher la raison de sa future conduite dans les manifestations électorales du pays, on ne tiendrait compte des élections parisiennes que pour resserrer les liens de la discipline politique qui

coiximencent à s'y relâcher, et pour en appeler de la capitale, fatalement turbulente, à la France toujours amie de la raison. Que diraiton d'un père de famille qui forcerait tous ses enfants et petits-enfants à subir les caprices du plus incorrigible brouillon d'entre eux? Il est de mode, il est vrai, de prétendre que Paris est la tête du pays, et que les membres de ce grand corps qu'on appelle la France n'ont rien de mieux à faire que d'obéir à ce cerveau toutpuissant : ce sont là des mots et rien que des mots. Il y a des têtes folles; et toutes les capitales du monde, au point de vue politique, sont convaincues de folie. Cette maladie depuis longtemps constatée est l'inévitable et mathématique résultante d'une énorme agglomération d'hommes dans un espace restreint.

Les libéraux, qui avaient toute espèce de raisons pour ne pas laisser enrayer le mouvement libéral, se fâchèrent bien fort contre leurs alliés de la veille, qui avaient obtenu à Paris un si éclatant succès. Ils affirmèrent que malgré cette incartade, malgré cette ruade des Parisiens^ ils restaient maîtres de l'opinion publique, et qu'ils sauraient préserver désormais le gouvernement contre les mauvais procédés de leurs amis ; ils étaient sincères h n'en pas douter.

mais ils n'avaient point en 1869, pas plus qu'en 181S, 1829 ou 1847, la force de résistance nécessaire pour accomplir leurs louables desseins.

On les crut cependant, et Tempereur luimême consentit à remettre entre leurs mains sa couronne populaire.

Page 1