LES PRÉPARATIFS DU 4 SEPTEMBRE
L'empereur avait fait grandement les choses beaucoup trop grandement à notre gré. Comment les parlementaires qui avaient ardemment sollicité la réforme, qui n'avaient pas eu besoin pour l'obtenir de luttes toujours douloureuses, et se trouvaient par suite dans une excellente situation pour conserver, envers les hommes et les choses, la modération sans laquelle il n'est pas de gouvernement possible; comment allaientils manœuvrer leur barque ? la révolution avait été pacifique, elle avait pris naissance en haut, le bas ne pouvait comme autrefois se montrer exigeant. Que d'heureuses circonstances réunies si on voulait bien se souvenir des fautes commises par les devanciers, et si on consentait à montrer quelque discrétion dans l'usage d'un pouvoir nouveau, quelque prévoyance dans l'appréciation des forces contre lesquels il allait falloir lutter ; tous les députés incontestablement bonapartistes de cœur, de raison, d'intérêts, à une dizaine près, se mon-
treraient sans doute reconnaissants et seraient les premiers à se mettre en travers de passions hostiles, si jamais elles pouvaient naître dans un pareil milieu ; confiants dans leur chef, qui leur montrait une confiance sans bornes:
uniquement occupés à ne pas laisser dégénérer en licence la liberté nouvelle, courageux contre leurs alliés de la veille, on allait les voir constamment sur la brèche, défendant contre les droites^ et les gauches cet empù^e libéral si facilement conquis et depuis si longtemps désiré 1
Nul doute que l'immense majorité, la totalité de ces bonapartistes du Corps législatif n'eût caressé cette espérance ; comme toujours, c'étaient d'honnêtes gens, parfaitement sincères, mais la force des choses s'impose et le parlement souverain est chez nous une impossibilité; on devait en faire encore une fois la désolante expérience.
Bien que les historiens aient cent fois prouvé que la révolution finit le jour où elle éclate, pour la masse qui ne croit au changement que lorsque tout a été renversé, qui n'est avertie du dégât politique que lorsqu'il est consommé, pour cette masse aussi bien intentionnée qu'ignorante, l'empire avait retrempé ses forces dans les eaux libérales et elle restera persuadée
bien longtemps encore que sa chute n'est due qu'à la guerre et aux désastres qui en ont été la conséquence.
Sa chute date cependant du jour où. commença à fonctionner le célèbre sénatus-consulte de 1870, et il n'y aurait pas eu la moindre complication extérieure, que le gouvernement aurait péri misérablement dans la rue, comme en février 1848 ; les mêmes causes auraient fatalement amené les mêmes effets ; les libéraux n'eussent pas manqué de faire cause commune avec les radicaux pour améliorer le gouvernement et, comme d'habitude, ces révolutionnaires auraient profité de l'alliance pour le renverser. Tout ce que Ton peut concéder, c'est la chute un peu retardée; et encore faut-il, pour faire cette concession, être d'un caractère fort conciliant.
On va voir, en effet, par le- travail parlementaire quotidien, que toutes les assises de l'empire furent fouillées, ébranlées, détruites avant le 4 septembre, et qu'à cette date, non seulement il n'existait plus constitutionnellement, mais que le respect qui survit parfois à une situation perdue, et l'espèce d'autorité qui l'accompagne avaient entièrement disparu, grâce aux efforts des violents et à la tolérance des modérés.
C'est Téternelle histoire de nos assemblées politiques souveraines, qu'on dirait menées aux abîmes par un petit groupe d'esprits ardents, mais qui -ne font que rouler inertes et sans défense sur la pente où elles sont engagées.
a janvier' 1870, — On demande au Parlement une loi destinée à faire rentrer les membres de la famille Bonaparte dans le droit commun. Pourquoi, en effet, un droit spécial, destiné, comme les honneurs et les privilèges, à mettre en relief un chef investi d'une grande puissance, si cette puissance n'est plus? Quel besoin aurait de sa robe un magistrat qui ne rend plus la justice? On profita naturellement de cette proposition, aussi inconvenante que logique, pour parler des Bonapartes comme on rougirait de parler d un laquais : en les comparant à des Borgia on s'estimait encore modéré ; l'épithèto de tyi^an n'avait plus de piquant pour le public blasé, et s'appliquant à un prince qui n'avait d'autre souci que l'abandon de son pouvoir, elle aurait prêté k rire.
12 janvier, — On discute Ja question de savoir si les membres du conseil privé, anciens grands personnages de l'empire, qui étaient investis de la confiance de l'empereur et comme tels avaient leur entrée au conseil des
ministres doivent continuer à en faire partie. La réponse ne pouvait être douteuse; quelques services qu'aient pu rendre ces personnages, et quand bien même ils auraient été dans le cas d'en rendre de ^ nouveaux, il est évident que leur place n'était plus dans un ministère qui ne dépendait que de l'assemblée.
i9 janvier. — On étudie avec grands détails les traités de commerce : puisque l'empereur ne les signe plus et que la Chambre devient maîtresse sur ce point comme sur tous les autres, elle est naturellement portée à croire que le souverain a abusé de son pouvoir, et voudrait déchirer ces maudits traités ; on fait remarquer à temps à ces patrons qui brûlent de prendre leur revanche, que les traités sont des contrats et que, par suite, ils ne peuvent être anéantis sans le concours de deux volontés. Il n'est guère de sujet, qui, sous des formes diverses, revienne plus fréquemment à la tribune. On sent là une âpreté qu'on ne rencontre d'habitude que chez les gens qui ont une injure à venger ou mieux encore un intérêt à satisfaire.
22 janvier. — C'est le conseil municipal de Paris qu'il est question de faire élire par la population : Pourquoi non? Sous Tempire, c'est la France qui gouverne ; sous le Parlement,
c'est Paris. Dans ce dernier cas il est bien nalurel que ce soient les Parisiens qui nomment leurs échevins ; la révolution y trouve son avantage, elle a fait ses preuves contre le Parlement, eUe sait que le jour venu, il ne pèse pas d'un grand poids dans la balance ; mais, elle est tout au moins obligée d'organiser contre lui de continuels 18 brumaire, où les gamins et les gardes nationaux en goguette font Toffice des grenadiers légendaires. C'est fatiguant, et puis, à ce jeu si renouvelé, il pourrait se faire que les républicains perdissent leur renommée de parfaits libéraux. Le conseil municipal élu est au contraire une assemblée nécessairement radicale, où la révolution triomphe à l'avance et peut trouver à Toccasion un personnel éprouvé ; au surplus, c'était l'empereur qui nommait ce conseil; puisqu'il n'y avait plus d'empereur, il fallait bien recourir à un autre mode d'élection.
Le ^8 janvier est consacré au vote d'une vaste enquête destinée à montrer au monde combien sont pernicieux ces fâcheux traités de commerce qu'on ne peut pas déchirer.
// mars. — C'était aussi un legs du gouvernement antérieur que 'cette sage législation qui refusait d'admettre l'assimilation de nos colonies à la mère patrie, et par suite laissait au
chef de l'État la nomination de leurs gouverneurs. Puisqu'il n'y avait plus de chef de TÉtat aux Tuileries, il fallait abandonner le soin de cette nomination au Parlement souverain, ou aux habitants de la colonie. On discuta sur ce point délicat ; mais, ce qui ne pouvait faire doute pour persbnne, c'était l'incompétence naturelle de l'ex-empereur.
Cette séance du 11 mars fut remarquable entre beaucoup d'autres par les nombreux gages qu'elle donna à la logique de la situation : les préfets de l'empereur avaient la présidence des conseils de préfecture ; le préfet dans ce cas était magistrat : rien de plus naturel, puisque ' le chef de l'état nommait tous les magistrats, et qu'on trouvait dans ces nominations des garanties d'impartialité, qu'on chercherait en vain dans tout autre mode de recrutement.
La logique aurait donc voulu que, le souverain étant changé, ce fut le dernier, c'est-à-dire le Parlement qui (par le moyen de ses ministres) eut cette nomination : mais ces ministres sont si changeants, eux-mêmes, qu'il était difficile de leur confier cette mission : on décida donc que les membres du conseil choisiraient leurs présidents. — Les commissions administratives des hospices, ce gouvernement du pauvre souf-
fraiit, étaient aussi nommées par les soins du prince ; il y a, en effet, bien des raisons pour ne pas laisser la politique de localité, avec ses haines et ses rivalités toujours vivaces, intervenir dans la gestion de ces intérêts respectables ; l'impartialité ne se rencontre qu'au loin et en haut ; en remettant cette nomination au Parlement et à ses ministres on a introduit les préoccupations de la politique là où on ne devrait jamais les rencontrer. — L'abrogation de la loi du 29 décembre 1851, sur la surveillance des cafés, cabarets et débits de boisson, avait été bien des fois souhaitée par les libéraux ; comment faire de l'agitation sans les cabarets, et comment être nommé sans cette agitation? Les libéraux avaient une dette de reconnaissance à payer et un foyer de propagande à entretenir ; ils ne manquèrent pas à leur mission; le Grand Gendarme n'étant plus, on n'avait que faire des petits^ de ceux qui font fermer lea cabarets à l'heure dite, empêchent qu'on en ouvre clandestinement, et sont la terreur des politiciens, qui entre deux chopes décident du sort du pays. — Une loi du 14 juillet 1856 avait donné à Tempereur la faculté d'accorder aux ministres et autres grands fonctionnaire's de l'empire des pensions dont le taux pouvait varier entre des
limites fixées à ravaiice ; c'est un besoin de toutes les démocraties où la fortune n'accompagne pas toujours le talent et les hautes fonctions, que de venir en aide à de grands personnages, dont on veut conserver les services présents ou honorer les œuvres passés. Quand la république nous gouverne^ on pourvoit à ce besoin au moyen des récompenses nationales ; or, déjà à cette époque, et sous un autre nom que le sien, c'était déjà la république qui nous gouvernait ; elle ne faisait donc en réalité que tirer du sénatus-consulte ses naturelles et légitimes conclusions.
La logique allait graijd train, comme, on le voit ; loin d'y contredire, comme la plus simple prévoyance le commandait, on se laissait doucement conduire par elle. Tous les gouvernements ont une logique, c'est-à-dire une pente sur laquelle ils glissent, et c'est à remonter le courant qu'ils doivent s'évertuer : la pente était-elle trop forte pour ces politiques essoufflés? c'est notre croyance, et c'est en même temps leur excuse.
^i mars. — On propose l'abrogation de toutes les lois dites de sûreté générale. C'étaient, en effet, des lois d'exceptions conçues, pour une partie au moins, avec la pensée de rendre plus
circonspects les futurs assassins de Tempereur.
Mais les exceptions ne s^xpliquent que pour un personnage dont on veut, dans Tintérêt gé* néral, augmenter la puissance et le prestige. Donc, messieurs les assassins ne devaient plus se gêner.
Dans la même séance on demande le retrait de ce célèbre article 75 de la constitution de Tan VIII, destiné à garantir dans une certaine mesure , tous les fonc^tionnaires contre les poursuites que les particuliers voudraient leur intenter : c'était une sage précaution, puisque tout fonctionnaire, à raison même de son métier, peut blesser et blesse souvent bien des amours-propres, et desintérêts çlus nombreux encore ; il n'est pas vis-à-vis de ses concitoyens dans la situation commune, Texception de protection se légitime donc d'elle-même, et quand on ne la demande pas à l'article 75, on s'arrange pour la trouver ailleurs ; mais cette sagesse venait de l'empire , et l'empii'o ayant disparu, la sagesse même devenait importune.
Le régime politique dont le nom subsistait encore, comme un mensonge à peine toléré, commençait à être menacé de perdre jusqu'à sa dernière apparence. Un député (qui occupe au-
jourd'hui la première place dans la république) ne craignit pas de faire à la logique une concession nouvelle, en demandant, de conférer législativemeiit aux députés ses collègues le pouvoir constituant. L'empire, plusieurs fois consacré par la nation, se trouverait ainsi remis tout entier entre les mains du Corps législatif dont les votes seraient devenus supérieurs aux arrêts jusqu'alors indiscutés du plébiscite.
Les grands commandements militaires, institués par l'empire et confiés à des maréchaux de France dans un but de protection pour tous les intérêts conservateurs, et en vue de donner k l'armée le plus d'éclat possible, n'avaient point offusqué les susceptibilités du peuple, qui supporte et qui aime la grandeur chez ses chefs ; mais ils irritèrent les susceptibilités de nos parlementaires qui, ayant pris la mesure de leur taille, redoutaient toute comparaison; à parler franchement, on ne saurait leur en vouloir beaucoup à ce sujet : le souverain dans un État bien réglé doit être supérieur à tout ce qui l'entoure, et si le souvei'ain est peti't, il faut que tout se rapetisse autour de lui.
32 mars. — Puisque, le grand conseil élu, la Chambre des députés était investie, contre toutes nos traditions et contre les règles du sens com-
mun, du pouvoir exécutif , on n'eut pas de peine à prouver que les conseils élus de moindre importance devaient, autant que la nature des choses le permet, se substituer aussi à leurs chefs ; mais on n'allait pas jusque-là dans ses prétentions ; on entendait rester modéré, et on le prouvait en ne demandant pour les conseils généraux que la faculté d'émettre des vœux politiques.
S3 mars, — Pour enseigner préventivement aux gamins comment on décroche les armes impériales, qui à des titres divers s'étalaient dans nos rues, c'était une bonne leçon que de faire disparaître la garde impériale, corps d'élite, existant dans toutes les armées bien tenues, mais compromettant par son nom même ; quel contresens, en effet, qu'une garde impériale sans véritable empereur ?
Le soin d'effacer de nos institutions tout souvenir du gouvernement déchu, préludant ainsi au grattage des pierres de nos monuments pour , en faire disparaître tout vestige impérial, n'était sans doute pas le seul souci de nos députés ; le Napoléon de la colonne Vendôme xétait déjà signalé comme une apothéose déplorable par les philosophes attitrés du nouveau régime, et leurs prédications éloquentes devaient bientôt
enflammer de pauvres cervelles, et pousser ces masses soudoyées et stupides que Ton rencontre dans les grands centres de population à pratiquer leurs belles théories. Le peuple, dans sa généralité, est honnête et placide, il ne comprend pas ces exécutions, même en effigie,* et quand, par exception, on le prend en flagrant délit d'émeute contre les grands hommes, il faut tenir pour certain qu'il a été poussé par les beaux esprits à la mode du jour ; toute sottise de cette nature est précédée de nombreux morceaux de littérature politique malsaine.
Mais, comme nous le disions, il ne suffisait pas de mettre le passé en harmonie avec le présent ; on ne pouvait se dispenser de donner quelques gages aux alliés de la veille : l'article 291 du code pénal, qui obligeait toutes les associations à obtenir l'autorisation du gouvernement, était naturellement -insupportable à ceux qui avaient encore à faire usage de cette arme de guerre ; la mort de l'article 291 fut donc proposée.
24 mars. — C'est un usage constant dans toutes les assemblées de confier à des commissions spéciales, nommées ad hoc, l'examen préalable de toutes les questions qu'elles ont à résoudre ; quand rassemblée devient souveraine, elle tend à devenir une Convention et à rem-
placer ces commissions par des comités permanents, auxquels aboutissent toutes les décisions à prendre, tous les décrets à promulguer. On avait bien proposé de rendre aux députés le pouvoir constituant injustement détenu par la nation tout entière. Pourquoi refuserait-onde donner au régime nouveau, 6on nom véritable?
c'était une Convention encore embarrassée, il est vrai, dans les /njoews 2m/>mW^s; raison dô plus pour les répudier et fai^e resplendir au soleil de la liberté son véritable drapeau.
28 mars, — En courant, la logique emporte la haute cour de justice ; elle exige aussi qu'on étende les attributions de la nouvelle loi sur la presse, cette vieille nouveauté à la mode de Royer-CoUard ; elle entend enfin que désormais les magistrats soient élus.
29 mars, — Comme il est convenu depuis longtemps que la nation ne compte pour rien et que ses décrets sont sans aucune vertu, on ne se gêne pas pour exiger de profondes modifications à la loi électorale, qui de sa nature est constitutionnelle.
La loi sur la presse occupe un nombre considérable de séances agrémentées, au point de vue des amateurs de scandales, de nombreuses injures adressées à Fempire et à l'empereur;
puis, on se remet activement à la besogne qui ravit tous les cœurs, à la chasse des derniers vestiges du gouvernement défunt.
Les conseils généraux étant devenus des assemblées politiques, on sollicite pour leurs candidats l'autorisation de réunions publiques, pendant la période électorale.
Le mot Invalides ne doit s'entendre désormais que lorsqu'il s'agit d'ouvriers mutilés dans l'exercice de leur métier ; quant à ceux qui ont été frappés pendant la guerre, ils cessent d'être intéressants, puisque l'institution monarchique a disparu. Tous les tyrans, h ce que prétendent les gardes nationaux, aiment la guerre et les soldats ; or ces prud'hommes militaires n'aiment pas la guerre et sont, à les en croire, les meilleurs gardiens de la paix.
On était parvenu à la fin de juin ; quelques jours à peine nous séparaient de la déclaration de guerre, et toute la passion du Parlement semble encore concentrée sur la nécessité de réduire l'armée : il réclame avec une insistance qui n'admet plus de réplique qu'on libère, par anticipation, les classes libérables, pour donner des bras à l'agriculture, et la réduction habituelle de 10,000 hommes sur le contingent annuel lui paraît tout à fait insuffisante.
Pour compléter à sa manière les moyens de défense du territoire dans la lutte terrible qui se prépare et que lui seul au monde ignore, il demande pom* les journaux étrangers — tant la prose envoyée de Berlin lui semble recommandable — Tautorisation de pénétrer librement sur le territoire français.
Au \ ""^ juillet y r agrandissement des attributions du conseil municipal de Lyon le préocupe exclusivement et le lendemain il rapporte les lois de 1832 et de 1848 qui o?it prononcé l'exil des princes de la maison de Bourbon.
Cette dernière espièglerie à Fégard de l'empereur montre, avec une suffisante netteté, les tendances politiques auxquelles se laissait entraîner une assemblée bonapartiste, et le triste chemin parcouru depuis rétablissement officiel du régime parlementaire. ^