PREMIÈRES HOSTILITÉS DE LA CHAMBRE CONTRE L*EMPEREUR
En vertu du décret impérial du l" juin 1815, qui convoquait la Chambre des représentants créée par Vacte additionnel aux constitutions de refnpire, les membres élus par les collèges électoraux se réunissent dans le palais du Corps législatif sous la présidence de M. de Branges, doyen d'âge.
L'assemblée^ reçoit de Son Excellence le ministre de rintérieur les procès-verbaux de toutes les élections.
Elle les examine dans ses bureaux, et quelques heures après Monsieur le président proclame régulièrement élus 600 représentants dont Télection n'a donné lieu à aucune observation.
Puis on passe à l'élection du président.
Le choix qu'elle fit était assurément une réelle inconvenance à l'égard de l'empereur, puisque M. Lanjuinais était généralement regardé à raison de ses précédents politiques comme sûr adversaire de l'Empire : mais les
5 juin, assemblées jeunes et inexpérimentées ne savent jamais obéir qu'aux sentiments égoïstes -que , leur dictent Téclat de leur rôle et la passion de pouvoir qui les envahit. Sans doute le moment était des plus mal choisis, pour manifester son hostilité à un glorieux souverain, qui venait de remettre une grande, une trop grande portion de sa puissance aux représentants et pour faire naître chez l'étranger la pensée que la désunion se glissait déjà parmi nous; mais ne fallait-il pas avant tout donner au public une idée avantageuse de sa fierté et montrer qu'on redoutait d abord le reproche de servilité. L'historien du Consulat et de V Empire imagine que oe défaut, qu'il avoue lui-même, était le résultat inévitable du peu de liberté que l'empereur avait laissé à la France ; cette excuse, évidemment cherchée dans le double but de décrier le chef de l'Etat et de réhabiliter cette malheureuse assemblée est sans valeur, car toutes les assemblées démocratiques sont infectées de ce vice d'orgueil qui grandit avec le pouvoir qu'on leur laisse.
Le message de l'empereur qui accepte la nomination de M. Lanjuinais est apporté et lu h la Chambre par M. Regnault de Saint- J eand*Angely, M. René Monrgues (député de la
Somme) demande à l'orateur si c'esl comme g juin. représentant ou comme ministre qu'il est chargé de faire cette communication. Regnault, qui sent peut-être où va la prétention secrète, non de la Chambre, mais de l'interrupteur et de ses amis, dont le but est de forcer à comparaître devant eux les ministres, Regnault pare le coup, en répondant simplement que c'est en cette double qualité qu'il a parlé; et l'incident n'a pas de suite. Sur la proposition de M. Dumolard^ la Chambre décide qu'elle élira quatre vice-présidents et quatre secrétaires, et fixe la durée de leurs fonctions à la durée de la législature. Le dépouillement du premier scrutin pour la nomination des vice-présidents et des secrétaires donne les résultats suivants : sur 490 votants : — Flaugergues 403 ; Dupont de l'Eure 279; Lafayette 257. Ces trois représentants, ayant obtenu la majorité absolue, sont proclamés vice-présidents. Il n'est pas sans intérêt de remarquer que ces bonapartistes inexpérimentés choisissaient ainsi des hommes recommandables assurément, mais plus connus par leur hostilité à l'empire que par des talents exceptionnels.
Il n'y avait pas trois jouirs que le Parlement était réuni qu'eut lieu publiquement, à la tri-
juin. bune, la première tentative d'hostilité véritable contre l'empereur. Pendant le dépouillement du scrutin relatif à la nomination du troisième vice-président, M. Diipin s'élance à la tribune et fait part à ses collègues de la difficulté qu'il éprouve à voter le serment de fidélité à V empereur et d'obéissance à la Constitution. « Obéissons, dit-il, à l'Acte additionnel qui vient d'être voté par le peuple, prêtons serment de fidélité au chef de l'État, rien de mieux, mais remarquons dans l'intérêt même du gouvernement sagement entendu que, pour être valable, pour être légitime, pour être obligatoire, pour être constitutionnel enfin, car ce mot contient tout, un serment ne doit pas être prêté en vertu d'un décret qui ne renferme que la volonté unilatérale du prince, mais qu'il doit l'être en vertu d'une loi qui est le vœu de la nation constitutionnellement exprimé. »
Cette chicane, car il est bien difficile de donner un autre nom à cette susceptibilité inattendue de légiste , ne supportait guère J 'examen et la. discussion qu'elle provoqua, puisque, sans doute possible, une nation venait de manifester très clairement son visible désir d'être fidèle à l'empereur et d'obéir à la Constitution : le vote de l'Acte additionnel devait
rassurer à ce sujet les plus scrupuleux; mais la e juin. hésitation de la Chambre pouvait avoir une influence considérable dans le pays et à rétranger, où Ton ne manquerait pas de dire que la nation et l'empereur étaient divisés puisque les représentants répugnaient déjà au serment de fidélité à sa personne.
Il fallut bien des efforts pour faire pénétrer cette vérité si simple dans le cerveau de l'Assemblée, qui ne parut convaincue qu'après le discours" de5M. Dumolard.
« Est-ce le moment, dit-il, de se livrer à ces débats, quand, d'un côté, le vœu de la nation ne fait doute pour personne, et que, de l'autre, l'Angleterre nous surveille ? Quand les proclamations de Louis XVIII attaquent l'honneur des soldats, les peignent comme des révoltés, lorsqu'on cherche à les isoler de leur chef, il est en notre devoir de déclarer que l'armée et la nation, que les bravesjqui composent cette armée ne sont que notre avant-garde, que nous pensons comme eux, que nous marchons avec eux, que nous voulons leur tenir compte de leur sang et de leurs services... Dans les circonslancesjcritiques où nous nous trouvons, il faut que la nation se sauve avec et par l'Empereur.» Le voile était déchiré : on abandonna la
cjui". fâcheuse proposition, et Tordre du jour pur et simple proposé ne- parût plus suffisant.- Le général Sébastiani s'oppose à cet ordre du jour; la question lui paraît trop importante pour être écartée aussi légèrement. Il demande que la Chambre se prononce expressément pour le serment que Torateur prête par avance et individuellement .
Boiilay de la Meurthe^ qui, comme Regnault, est ministre d'Etat, chargé de défendre devant les assemblées la politique du Gouvernement, veut faire tourner à profit une séance qui avait si mal débuté : « Voici, dit-il, ma profession de foi sur le serment. Je jure d'abord obéissance aux constitutions de l'empire ; et comment pourrais-je hésiter à le faire? Ces constitutions ne sont-elles pas l'œuvre de la volonté nationale immédiatement ou médiatement consultée. Je suis Français, je suis représentant du peuple, et, dès l'entrée de ma carrière, je refuserais de reconnaître les titres qui constituent mon existence civile et politique? Quelle inconséquence absurde I quelle folie véritable !... Quant au serment de fidélité à l'empereur, certes je le prête de bien bon cœur, et je crois faire un acte éminemment français, car l'empereur est à mes yeux le premier représentant de la nation, le
chef légitime et constitutionnel de l'État, le pre- e juin, mier lien de l'unité. Ainsi, quand je jure de lui être fidèle, je crois jurer de l'être à la nation elle-même. »
L'Assemblée, attentive, commençait à s'émouvoir ; Boulay de la Meurthe n'hésita pas à aller plus loin.
« Il faut, ajoute-t-il, parler ici avec franchise. Il existe en France deux partis : l'un, qui est national, puisqu'il comprend la grande masse du , peuple et qu'il stipule pour son indépendance, pour son honneur, pour son véritable intérêt ; l'autre, qu'on peut appeler \dL faction de V étranger. Oui, messieurs, il existe des Français assez vils, assezcorrompus,pourappeler les Anglais,les Russes, les Prussiens : ce sont les Bourbons qiii sont les chefs de cette faction ; ce sont eux qui, avec l'aide des baïonnettes étrangères, veulent de nouveau nous imposer un joug humiliant. »
La Chambre, qui avait la passion de l'empereur, qu'elle devait renverser quelques, jours plus tard, et la haine des Bourbons, qu'elle allait rappeler, applaudit avec enthousiasme, et l'on vota en faveur du serment. Malgré ce succès, les esprits politiques furent préoccupés de la singulière facilité que trouveraient des orateurs adroits à abuser de cette réunion de bonapar-*
7 juin. listes aussi sincères qu'inexpérimentés ; et Tempereur, le plus vigilant et le plus perspicace d'entre eux, ressentit, une grande amertume.
C'était cette assemblée, -en effet, qui allait décider de tout pendant qu'il ferait face à l'ennemi et viderait son dernier duel avec l'Europe.
M. de Lafayette, qui avait conservé, comme on le sait, une haine prof onde contre l'empereur, et ne sut pas malheureusement maîtriser ce sentiment quand Napoléon et la France étaient étroitement unis pour l'indépendance du pays, M. de Lafayette raconte dans ses Mémoii^es que le coup du 6 juin avait été concerté entre lui et ses amis : « Nous avions, écrit-il, élevé une difficulté sur le serment; je savais bien qu'il n'y avait que quinze à vingt personnes toutàiait de mon avis, et je m'étais bien entendu ayec cette petite opposition... mais le lendemain Regnault (le souvenir du général est en défaut, car c'est Boulay qu'il faut lire) a profité, à l'ouverture de la séance, de ce qu'un député de notre parti, M. Dupin, a fait la proposition de ne pas prêter le serment, ce qui a produit une discussion et un décret tel que je l'avais bien prévu. »
M. de Lafayette qui dit tout et peint sans crainte les sentiments qui l'animaient, va nous
donner son impression sur la séance impériale 7 juin. qui eut lieu le lendemain, et où l'empereur prononça le discours que chacun connaît.
Ce langage digne, précis, et non exempt d'une certaine tristesse qu'on devine dans l'ensemble, bien qu'on ne puisse préciser la phrase qui l'exprime, fut couvert des plus chauds applaudissements et des cris sincères, répétés, enthousiastes, de Vive l'empereur! C'était un souverain constitutionnel, sans doute, qui s'adressait à ses collaborateurs, mais qui restait le supérieur et le maître qu'avait sacré le vote populaire ; ce n'était point le souverain parlementaire que nous avons connu depuis, qu'ont inventé nos prétendus libéraux et qui ne peut s'adresser à son Parlement qu'en termes d'une banalité étu- ^ diée, capable de concilier les apparences de la royauté avec la servitude réelle d'un prince qui ne peut qu'obéir, tout en paraissant commander.
La Constitution de 1815 envoyait à la Chambre, pour y discuter la loi, des ministres d'Etat et des conseillers d'État ; les ministres véritables, les ministres à département, ceux qui ont la charge et la responsabilité des affaires, né