ON LOGE A PIED ET A CHEVAL
—Mon cher Gaston, dît Deslauriers, qui met pied à terre et qui frappe sur la porte avec le pommeau de sa cravache, je te préviens de rechef que je ne vais pas plus loîii. Cette duberge est à mon gré; j'y Éui$ bien, j'y resterai, ainsi qu'on chantait jadis au théâtre Feydeàu.
—A ton aise, réplique le jeune homme. Soupe avec du pain dur et du lard rance, couche dans dès draps humides et grossiers, c^est ton affaire; pour moi, je fais donner Favoine à mon cheval et je repars Piiistânt d'après.
La porte de Tâuberge s'était ouverte; les deux amis confièrent leurs mdntures à un petit drôle
déguenillé el prirent place auprès de la cheminée de la cuisine^ dans laquelle flambaient des branches de pin avec toutes sortes de pétiUementë joyeuËS
Pour des voyageurs harassés^ et^ depuis le matin, exposés aux intempéries du mois de décembre, cette cuisine d'auberge était véritablement le plus attrayant spectacle qui se pût voir. Les casâerolé^ deciiivre, enti^tëniies par une main soigneuse, ëtincelaiént b la flamme du fbyët comme de là vaiselle d'or. Sur la huche au pain, de longues âiiches, rousses et (»^dUsiillantes, étftientrangées met ëymétriè; Pluéi&\m ragoûts odorants mijotaient sur le fourneau, et dèùii maîtresses poulardes ornaient la broche, ^ui tournait avec une petite musique argentine bien propre à réjoiiir Touïe, n^en déplaire au proverbe qui prétend que Ventre afikttié n*a pas d'oreilles. Un gros chat blanc, juôhé sur uti escabeau, ronflait dans son hermine comme Un juge devant qui 1-on plaide une ennuyeuse question dô mii!^ mitoyen. Le chien du logis dormait les pattes allongées et le museau appuyé sur ses pattes, tandis que les grillons chantaient dans la cendre tiède leur^ chansons et leurs amours.
— Faites-moi à souper et préparez un ht, dit Deslauriers à une paysanne fraîche et avenante qui
s'était approchée en tirant ses plus coquettes révérences.
— ^Avec plaisir^ Monsieur.
-—Vous êtes la maltresse de la NauveUe-Bcndance?
— Oui^ Monsieur, dit la paysanne avec une nuance d'orgueil.
— Eh bien! madame Thôtesse^ vous m'avez entendu? Je meurs de faim et de lassitude; ainsi^ faites vite, je vous prie.
—Et vous, Monsieur, demanda Taubergiste à Gas^ ton, est-ce que vous comptez vous coucher Festomac vide? Ça ne vaut rien pour la santé du corps, comme dit le docteur Meslier, le médecin du pays.
— Moi, repondit Sénéchal, je pars dans cinq minutes; on m'attend à la Martinière.
—A la Martinière! répéta la paysanne; m'est avis que vous n'y arriverez pas ce soir.
—Bah! dit Gaston, j'y serai dans cinq quarts d'heure.
— ^En temps ordinaire je ne dis point qu'il faille beaucoup plus de temps pour s'y rendre; mais vous ignorez une chose, vous qui, sans doute, n'êtes pas du pays.
— Que voulez-vous dire?
— ^Les dernières pluies ont tellement grossi la Galliote que vous ne sauriez ^trouver le gué et, pour sûr, vous vous noieriez, vous et votre bête. Demandez plutôt à Langevin, le muletier, qui a été forcé de revenir sur ses pas, et qui partira demain au jour. C'est-il pas vrai, Langevin ?
—C'est la vraie vérité du bon Dieu, dit le muletier interpellé, assis à une table où il se délectait en compagnie d'une éclanche de veau et d'un petit fromage blanc. Faudrait être fou ou avoir envie de se périr soi-même pour tenter le passage de la Galliote, à présent qu'il fait noir comme chez le loup.
— Que le diable emporte la Galliote! s'écria Gaston avec mauvaise humeur. Il n'y a donc aucun pont construit sur cette sotte rivière?
— ^Faites excuse. Monsieur, il y en a iin, et en fil d'archal encore!
— Eh bien ! je passerai sur le pont.
—C'est qu'il est à huit [grandes Ueues de chez nous.
Sénéchal frappa du pied avec colère.
—Alors, qu'on prépare deux chambres et qu'on nous serve à souper pour deux, dit-il en maugréant.
Puis, il ouvrit son carnet, et en tête d'une page
blanche^ il écrivit de sa plus belle écriture :
10 A QtJOÎ TIENT L'AMOUR.