‹ À quoi tient l'amour; fantaisies parisiennes (volume 2)Chapitre 3 sur 10 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Pendant ce colloque, Deslauriers s'était endormi^ et, à Texemple du matou, il ronflait comme un chantre. Au bout d'une demi-heure, il se réveilla en sursaut :

—Et le souper? dit-il d'une voix dolente.

— Ces messieurs sont servis, répondit l'hôtesse.

Sénéchal s'empressa de fermer son carnet, qui disparut aussitôt dans la poche de son paletot.

— Qu'est-ce que tu griffonnes donc là? demanda Deslauriers.

—Moi? rien, dit Gaston; je fais des additions.

— Je crois plutôt que tu fais des vers, et tu as raison de t'en défendre et de les cacher; car, sur mon honneur, ceux que tu as précédemment commis ne valent pas le diable.

— Pour toi ^éqojsd est sourd «t P/i^6iis est rétif^

ajouta Deslauriers, qui , j'en demande bien patidoii à Boileau , avait tant soit peu oublié la Version littérale de \An poétique.

Le muletier était retourné auprès de ses raiilesl, et, à la place où il avait pris son repas s'étalait une nappe d'une immaculée blancheur. Les ragoûts du

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fourneau et les poularde^ de la broche fumaient dans des plats de faïence étoiles de fleurs inconnues et d'oiseaux impossibles.

— ^Madame^ dit Deslaurierl^ à Taubèrgiste^ tout en attaquant le premier ragoût, j'ai entendu les plus illusti*es gosiers de notre temps exécuter leurs eàvatines les plus suaves et leurs cadences les mieux perlées, mais jamais, je vous en donne ma parole de dilettante, jamais musique plus harmonieuse, pliié céleste, n^a caressé plus doucement les parois frémissantes de îilon tympan chârtné que votre voix prononçant tout à l*heuf e cette simple phtase i à Ces messieurs sont servis. »

La paysanne, ahurie par cette période sonofè, à laquelle elle ne comprit pas grand^chosë, l'ecommença ses révérences.

Ouànt à Gaston, il n'ouvrait pas la boiiche et ne touchait à rien.

—Votre ami serait-il malade T demanda Thétesse qui s'était familiarisée avec Desïàùriers.

— Hélas! Madame, il est amoureux.

—Et ça lui coupe Tappétit? Alors, vous. Monsieur, vous ne devez pas être amoureux, je suppose?

—Je m'en vante! s'écria Deslaurie^s, qui attaqua le troisième ragoût avec une ardeur nouvelle.

' -Abçà! reprit-il lorsque sa faim dévorante se fut calmée^ ayez donc Tobligeance de m'expliquer votre enseigne.

—S'il vous piatt ! dit Thôtesse.

—Que signifient ces mots écrits au-dessus de votre porte: A la Nouvelle-Bondance? Qtfest-ce qu'on entend par une hondance dans votre pays?

— C'est bien simple^ dit la paysanne^ surprise ' qu'un beau monsieur n'eût pas rintelligence mieux

ouverte. Vous saurez donc qu'on rencontre, à l'autre' éxtréiïiité du village^ et tenez^ précisément du côté de la route qui mène à la Martinière^ mie auberge très-fréquentée qui s'appelait A laBondance. Comme c'est là un bon titre, en somme; mon mari et moi nous l'avons pris également, lorsque nous avons fondé notre établissement. Quand le propriétaire de la première bondance a vu ça, il a voulu nous faire pièce, et il a mis sur son enseigne : A VAndenne-Bondance. Mais nous, pas bétes, qu'avons-nous fait? Nous avons, le jour même, inscrit sur notre porte : A la Nouvelle-Bondance. Comprenez-vous à présent?

— Parfaitement, répondit Deslauriers. Où avais-je donc l'esprit? C'est clair comme deux et deux font cinq.

-»Je pense que tu as assez bu et assez maugé^ dit Gaston après un long silence. Si nous allions nous coucher?

—Volontiers^ cher ami; je me sens en mesure d'attendre patiemment le déjeuner.

L'hôtesse prit un flambeau et conduisit les voyageurs dans une chambre à deux lits^ ornés de baldaquins en cotonnade imprimée représentant toutes sortes de bergers joufflus et de bergères callipyges.

— Bonne nuit, mon cher Gaston ! dit Deslauriers en s'enfonçant voluptueusement dans un lit moelleux et bassiné à Tavance.

—Bonne nuit !

— Tu ne te couches pas?

—Non.

—Hum! fit Deslaurîers; il te reste quelques additions à finir, je gage?

— Précisément.

—A ton aise, mon garçon; maïs souviens-toi de ce vers bien connu :

Soyez plutôt perruquier si c*est votre talent, ajouta le sentencieux Deslauriers, continuant à estropier VArtpoétiqwsLwec le plus odieux sans-façon. , Sénéchal ouvrit de nouveau son carnet; et, en tète d'une seconde page blanche, il récrivit en lettres.

cette fois majuscules^ ces mots ((ue nous avons déjà lus:

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