‹ A quoi tient l'amour fantaisies parisiennesChapitre 7 sur 11 · LE COMTE EUGÈNE DE RÀSTIGNAC · texte numérisé non relu

LE COMTE EUGÈNE DE RÀSTIGNAC

— M. de Rastignac? répétai-je d’une voix incrédule.

— En personne.

— Celui qui est né à Ruffec?

— Précisément.

— Le cousin de M me de Beauséant?

— Lui-même.

— C’est vous qui avez vécu dans la pension bourgeoise de M me Vauquer, née de Conflans ?

— Juste.

—Qui avez connu le père Gorjot et Vautrin?

— Sans doute.

Ainsi vous existez? lui demandai -je assez bêtement.

M. de Rastignac se prit à sourire.

—Trouvez-vous que j’aie l’air d’un spectre? ditil en frisant sa moustache,

—Monsieur, hasardai-je, que M. de Balzac vous ait emprunté votre personnalité , qu’il en ait tiré parti dans l’édification de son œuvre immense, je le comprends à merveille; mais qu’il vous ait pris votre nom ! voilà ce que je ne saurais croire.

~Je l’avais autorisé, reprit M. de Rastignac.

—Vous?

— Non-seulement moi, mais aussi mes amis. Nous l’avions tous autorisé,

— Tous, dites-vous ?

—Certes.

— De qui parlez-vous?

—De ceux qui sont dans cette salle et que je viens de saluer.

— Où donc sont-ils?

— - C’est juste; vous ne pouvez les voir.

M. de Rastignac toucha légèrement mon front

avec l’index de sa main droite. Si légère qu’eût été l’imposition de son doigt sur mon épiderme, je ressentis une secousse électrique des plus vives; il me sembla que je venais de subir une opération comparable à celle de la cataracte.

—Regardez à présent, me dit M. deRastignac.

D’un geste, il m’indiqua les loges et les stalles que j’avais crues vides. Elles étaient occupées par des messieurs et par des dames causant et riant ensemble, comme des ombres, assurément, eussent été incapables de le faire.

—Ils y sont presque tous, me dit l’ancien pensionnaire de la maison Yauquer. Les principaux personnages de la Comédie humaine on fait comme vous; ils sont venus saluer la centième représentation de Mercadct, et ils applaudiront si fort, si fort, que le bruit de leurs bravos réjouira Balzac dans sa tombe.

J’étais abasourdi.

-Est-ce que je rêve? Deviens-je fou? demandaije à moi-même.

—Vous êtes sceptique, mon cher compatriote, continua M. de Rastignac; il vous faut des preuves; en voici qui vous satisferont, j’imagine, quelque saint Thomas que vous puissiez être.

Et se penchant un peu en arrière, il interpella un spectateur.

— Nathan? dit-il.

— Cher comte?

—Où et quand votre prochain drame?

— Je finis une grande machine pour l’Ambigu- Comique.

—M’enverrez-vous une loge? >•

— Vous êtes déjà inscrit.

— Du Bruel?

-Plaît-il?

— Vous devenez bien paresseux depuis que vous êtes de l’Académie.

— Moi? J’ai cinq actes en répétition au Vaudeville et deux actes aux Variétés.

— A la bonne heure I Je n’aperçois pas votre femme?

— Tullia? Elle est dans la troisième baignoire.

— Seule ?

— Avec la Palférine.

— Horace, est-il vrai que ce pauvre vidame de Pamiers soit au plus bas?

— Il est mort aujourd’hui à cinq heures.

— Comment ! le docteur Bianchon tue ses malades, ni plus ni moins qu’un chirurgien de village?

— Eh! mon cher, je ne suis pour rien dans l’affaire. Il est mort de ses quatre-vingt-dix-sept ans sonnés!

— Bixiou, vos dernières caricatures ne valent pas le diable.

— Parbleu ! je voudrais bien vous y voir, vous, avec la censure !

—Bonjour, Léon de Lora, bonjour Stidmann, votre exposition est superbe, mes enfants ! vous êtes les princes du Musée. Dites-donc, Stidmann, Pradier est mort.... Voilà une belle place à prendre.

— Hélas ! cher comte, il y a des hommes qu’on ne remplace pas !

Toutes ces questions et toutes ces réponses bondirent comme les volants que deux joueurs habiles s’envoient et se renvoient dans une partie de raquettes bien menée.

M. de Rastignac se tourna de mon côté.

— Êtes-vous toujours aussi incrédule? me demanda-t-il avec un fin sourire.

—Moi, Monsieur? Dieu me garde de douter de votre parole!

La vérité est que je ne savais ni que croire, ni que penser.

A mesure que mon célèbre compatriote les inter-

98 LA CENTIÈME REPRÉSENTATION pellait ainsi, d’un œil avide je contemplais tous ces hommes dont les noms sont devenus grâce à de Balzac, bien plus que par leurs travaux, populaires dans toute l’Europe civilisée. A l’exception de Bixiou, maigre, assez piètrement vêtu, et point décoré, les autres m’apparurent cossus, décorés et dans l’état de santé le plus florissant. M ,ne Tpllia du Bruel, encore fort appétissante, portait, non sans grâce, cet embonpoint aimable qui envahit les danseuses lorsqu’elles font succéder, sans transition, les douceurs du far niente aux incessantes tortures de leur rude métier. Ea Palférine , accoudée familièrement sur le dossier de sa chaise, étalait une phennse idéale et un gilet impossible,

— Est-ce que M, de la Palférine ne voit plus M me 4 e Rochegude? demandai-je à M. de Rastignac- — Il est revenu complètement à la belle Tulha, U assure que, tout compte fait, le cuisinier de du Bruel est un des plus grands artistes qui soient à Paris.

— M me de Rochegude vit-elle encore?

-r-Vous pouvez la voir dans la première avantscène du rez-de-chaussée.

—Qui donc l’accompagne 1)

— Conti.

—Coati, le célèbre musicien?

DE MEECADET. 99

—Dame ! vous savez la chanson :

El l’on revient toujours A ses premières amours!

Je me sentis pris d’un vif désir d’examiner de près cette artificieuse blonde qui fut tant aimée par le jeune baron Cal y s te du Guénic (voir Béatrix) et j’eus recours au binocle de M. de Rastignac. M me de Rochegüde, devenue osseuse et filandreuse, maigrie, flétrie, les yeux cernés, avait fleuri ses ruines prématurées par les conceptions les plus ingénieuses de l’artiele-Paris. Comme le soir mémorable où Galyste, marié à M lle de Grandlieu, la retrouva au théâtre des Variétés, sa chevelure blonde enveloppait sa figure allongée par des flots de boucles où ruisselaient les clartés de la rampe, attirées par le luisant d’une huile parfumée. Son front pâle étincelait; elle avait mis du rouge dont l’éclat trompait l’œil sur la blancheur fade de soh teint refait à l’eau de son. Une écharpe de soie était tortillée autour de son coü, de manière â en dlfhifitiër la longueur. Sa taille était un chef-d’œuvre de composition. Ses bras maigris, durcis paraissaient à peine sous les bouffans à effets calculés de ses larges manches. Elle offrait ce mélange de lueurs et de soieries brillantes, de gaz et de

cheveux crêpés, de vivacité, de calme et de mouvement qu'on a nommé le je ne sais quoi. — Conti fut aussi de ma part l'objet d'un minutieux examen. Conti avait l’air maussade, distrait, ennuyé, il semblait méditer l’éternelle vérité de cet aphorisme profond et sombre comme un gouffre : « Il en est des femmes abandonnées comme des cigares éteints; il nefautni reprendre les unes, ni rallumer les autres. »

— Tenez, me dit M. de Rastignac, voici un de vos confrères qui a fait un beau rêve et une belle fin.

— Qui donc?

— Étienne Lousteau.

Il me l'indiqua.

— Le petit La Baudraye s'est enfin laissé mourir.

— Et Lousteau a épousé sa veuve?

— Comme vous dites : cet heureux drôle est, à cette heure, possesseur de la plus belle fortune du Sancerrois et d’une des femmes les plus charmantes que je connaisse.

— M me Piédefer ne s’est pas opposée à ce mariage?

— Il a fallu recourir, pour forcer sa volonté, à l’artillerie des actes respectueux.

— EtM. de Clagny n’est pas mort de chagrin?

—Le pauvre homme 1 On vient de le mettre à la

retraite par application du décret du 1“ mars, relatif à la magistrature.

— M. le baron de Nucingen est-il dans la salle ? demandai-je.

— Nucingen est cloué dans son lit par la goutte; il n’a pas deux bons mois dans l’année.

—Et sa femme?

— La baronne ne va plus au spectacle ; les offices religieux, les assemblées de charité, les quêtes et les sermons absorbent tous ses soins et tout son temps. Le père Goriot possède actuellement une tombe en marbre blanc et un terrain perpétuel au cimetière du Père-Lachaise.

—Et sa sœur, M rae de Restaud ?

—Morte, il y a plusieurs années, séparée de corps et de biens d’avec son mari.

—Veuillez excuser mon insatiable curiosité, dis-je à mon cicerone, mais depuis que je sais lire et penser, je n’ai pas cessé de vivre avec les personnages de la Comédie humaine.

— Allez! allez ! me répondit-il avec politesse, vous n’éprouvez certes pas autant de plaisir à m’interroger que j'en éprouve à vous répondre. Que désirez-vous savoir encore?

—L’ancien ministre de l’agriculture et du com-

meree, M» le comte Popinot, celui que nous appelions le petit Anselme Popinot, du temps de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, montrez-le moi, je vous prie.

— Il est en Angleterre, à Claremont, où il a suivi les princes déchus»

— Et du Tillet?

—Du Tillet n’est plus en France, il s’est expatrié.

—Pour des causes politiques?

— Eh quoi ! vous n’avez pas ouï parler de sa faillite? Il a disparu, un beau matin, emportant la caisse. La compagnie des agents de change a désintéressé les créanciers. Jenny Cadine et Suzanne du Val-Noble ne sont point étrangères à sa ruine,

— A-t-on des nouvelles d’Eugénie Turquet, dite Malaga, cette fille dont Balzac a tracé un crayon si éblouissant dans la Fausse maîtresse?

— Elle est en Californie^ où elle croque dès lingots d’or comme elle croquait des pralines à Paris. Elle a de si belles dents !

—Et M™ Schontz?

—Elle tient tine table d’hôte et donne à jouer.

— Et Josépha, la célèbre chanteuse?

—Délaissée par le duc d’Hérouville, cette Ariane

de la rue Lepelletier est allée chercher fortune en Amérique.

^Que sont devenus les deux enfants de M rae de Mortsauf, de cette créature céleste* nommée si justement le Lys dans la Vallée?

— Jacques est mort de la poitrine ; Madeleine, riche à millions du chef de son père et dü chef de sa mère, qui était une Lenoncourt, n’a point voulu se marier. Quoi qu’en ait dit de Balzac, je suppose qu’elle a nourri longtemps une secrète passion pour Félix de Vandenesse. Elle occupe l’avant-scène des premières. G’est une vieille tille à présent; mais c’est encore une femme adorable, la dighe fdle de sa mère.

— Connaissez-vous le nom du personnage qui vient d’entrer dans sa loge?

■^Ce personnage est Canalis.

— Canalis! le poète illustre qui joua un si grand rôle dans la Vie de Modeste Mignon î

— Précisément.

— Je l’aurais cru plus jeune.

— Ces dernières années l’ont effectivement bien vieilli î Canalis a touché à la politique, et vous voyez comme la politique a creusé le front et blanchi les tempes de la poésie. Ce grand homme tarirait le Pactole; aussi fait-il à M lle Madeleine de Mortsauf une

cour empressée et intéressée. — Regardez à gauche, dans la première loge, à côté de la porte du balcon, et reconnaissez une des physionomies les plus curieuses de la Comédie humaine.

— Cette grosse femme?

— C’est Jacqueline Collin.

— La tante de Vautrin?

— En chair et en os, — en chair surtout. Voilà la formidable vieille qui est allée, un matin, trouver le fils du baron Hulot, et qui lui a proposé, moyennant cinquante mille francs, de le débarrasser de la petite M me Mameffe.— Vous avec dû lire' cette scène terrible dans la première partie des Parents pauvres?

—Elle n’est pas seule, je crois?

— Elle est avec son mari.

— Comment! il s’est rencontré quelqu’un qui a épousé ce monstre !

—Vous ignorez sans doute qu’elle est cinq ou six fois millionnaire ? Règle générale : là où il pleut des millions, il fleurit des épouseurs. Elle s’appelle aujourd’hui M me Gaudissart, née Vautrin.

— Quoi 1 l’illustre Gaudissart s’est allié à cette horrible vieille?

— Régulièrement, je vous prie de le croire, pardevant M. le maire du deuxième arrondissement.

1 1 ' ,( Gui role

— A proposées Parents pauvres, Wenceslas Steinbock fait-il bon ménage avec sa jeune femme?

— Un ménage excellent; c’est le fils Hulot qui s’est dérangé à son tour. M me Hulot, qui est une demoiselle Crevel, occupe cette loge de face avec le couple Steinbock. Hulot leur a dit qu’il les rejoindrait ; sans doute il a prétexté un travail urgent pour une cause importante, car il est une des lumières du Palais, ainsi qu’on est convenu d’appeler les avocats qui font payer leurs plaidoiries plus de cinq mille francs pièce. La vérité est qu’il entretient des accointances avec les coulisses de l’Opéra. Hulot n’est pas pour rien le fils de son père !

— Sa femme est-elle jalouse?

—Comme une tigresse. Sa belle-mère, la vertueuse Adeline, la veuve du baron, cherche à la consoler et à la calmer; à quoi elle ne réussit guère. On cause d’une séparation prochaine. — Je voudrais vous montrer Palma, Werbrust, Gobseck et Gigonnet, ce brelan carré d’usuriers, d’égorgeurs et d’assassins; par malheur, la chose n’est pas possible, Gobseck est seul dans la salle en ce moment, perdu dans un coin obscur du parterre.

— Et les trois autres?

— Ces quatre gredins poussent l’avarice à ce point

qu'ils se sont cotisés pour acheter un billet de quarante sous. Ils doivent se repasser leurs contremarques et jouir chacun d’un quart du spectacle. Ou je me trompe fort, ou ce vieux scélérat de Gobseck fera faillite à ses associés et ne quittera la plate qu’avec le dernier spectateur.

M. de Rastignae s’interrompit et fit un petit signe affectueux à un musicien de l’orchestre, un vieillard à tête blanche, lequel accordait sa contrebasse.

— Serait-ce le cousin Poris ? demandai-je.

—Vous oubliez deux choses* à savoir : que le cousin Pons est mort, et que* de son vivant, il s’habillait avec un spencer de velours vert* deux faits essentiels relatés dans la seconde partie des Parents pauvres. C’est le père Sehmueke que vous avez devaht les yeux. Le pauvre homme languit dans üü état voisin de la détresse; il n’a d’autres ressources que les cinquante francs par mois qu’il touche de son théâtre et quelques leçons de piano, à soixante* quinze centimes le cachet. On ne sait comment s’y prendre poür lui venir en aide ; et, pour ma part, je ne vis jamais de misère si orgueilleuse* ni de haillons plus fièrement portés.

— Ne pourriez-vous, dis-je à M. de Rastignae, m’exhiber M. Maxime de Trailles?

— De Traillès n’habite plus Paris. Quand le diable prend du ventre il se fait ermite. Ce eondottière retraité est marié, père de famille, réside en province, prononce des discours dans les comices agricoles, améliore le3 races ovine, bovine et chevaline, administre sa commune et représente un canton au conseil général de son département. — Feu Maxime de Traillès, comme il se plaît à signer les lettres qu’il nous écrit de loin en loin.

— Et Des Lupeaulx 1

— Des Lupeaulx est préfet de première classe. En revanche, voici dans une loge le comte Félix de Vaqdenesse avec la comtesse Nathalie de Manerville, un peu plus bas, les Grandville et les Grandlieu ; puis le duc de Rhéloré, Laginski, d'Ësgrignon, Montriveau, Rochefide et d’Ajuda-Pinto; san6 oublier les Chiffreville, de l'ancienne maison Protez et Chiffreville, qui a fait une colossale fortune dans la fabrication des produits chimiques. Hélas! pourquoi faut-il que notre pauvre Camille Maupin n’assiste pas à cette solennité !

— Vous parlez de M ll « Des Touches ?

—Oui.

«—Elle est toujours en religion ?

—Elle est morte il y a deux ans, en véritable

odeur de sainteté, dans un couvent près de Nantes.

C’est là qu’elle se retira, vous ne l’ignorez pas, après avoir marié Calyste du Guénic à Sabine de Grandlieu. Quelle femme ! Dieu n’en fait plus comme celle-là, et il a bien raison : c’est trop humiliant pour les hommes !

Les dernières paroles de M. de Rastignac furent couvertes par le bruit des trois coups traditionnels que le régisseur frappa sur la scène.

— Faisons silence, me dit-il; on va commencer Mercadet ; je reprendrai mon bavardage après le premier acte, si je ne vous ennuie pas cependant.

— Ah! Monsieur! m’écriai-je; ah! Mon...

Je n’eus pas le loisir de terminer ma phrase; une main amie, mais vigoureuse, pesa fortement sur mon épaule; je me réveillai en sursaut.

— Comment! tu viens au Gymnase lorsqu’on joue Mercadet, et c’est pour y dormir !... me dit une voix bien connue.

— Moi? je dors?

— Tu ne dors pas : mais tu dormais.

Je me retournai brusquement.

Mon voisin était un monsieur à la figure béate, en lunettes bleues, qui dépeçait une orange avec la plus ridicule solennité.

Aux avant-scènes, aux loges, aux sial les d’orchestre, partout où j’avais cru voir les personnages de la Comédie humaine, je n’aperçus que des têtes insignifiantes, des galbes communs, des types ingrats, une collection de médailles effacées.

En ce moment, la toile se leva; les acteurs entrèrent en scène, et la grande comédie de Balzac se déroula au milieu des rires et des applaudissements de la foule.

Donc, j’avais rêvé; et si j’avais rêvé , c’est que je m’étais endormi. Mais pourquoi ce sommeil? quelle cause l’avait provoqué? L’orage qui grondait dans le ciel? l’étouffante chaleur qui régnait dans la salle? ou le vaudeville de M. Trois Étoiles , qui commençait le spectacle?

Peut-être bien ces trois causes réunies.

LA STALLE

Arnold Raymond était, il y a quelque temps, un pauvre diable vivant de ses pinceaux, c’est-à-dire vivant fort mal. Il faisait pour le commerce de petites aquarelles qui ne se vendaient guère, et pour l’exposition du Louvre de grands tableaux qui ne s’exposaient pas. 11 habitait alors une triste mansarde de la rue des Martyrs; et , quoi qu’en dise la chanson, il se trouvait fort mal à l’aise dans son grenier. Il est juste d’ajouter qu’il n’avait plus vingt ans, âge heureux qui parait être, suivant ladite chanson, le moment de la vie où l’on goûte le mieux tout le véritable charme des greniers.

LA STALLE

Aujourd’hui, Arnold Raymond est marié à une jeune et jolie femme qu’il aime et qui ne compose ni romans humanitaires, ni drames phalanstériens; il jouit d’une douzaine de mille livres de rentes dont le capital est sagement à l’abri des bitumes et de certains notaires. Il est tranquille, il est heureux, il mène une vie douce et placide, exempte d’inquiétudes morales et de billets protestés : et pourtant il ne lui est survenu aucun parent d’Amérique; il n’a point gagné de château aux loteries germaniques du banquier Reinganum, et ce n’est pas lui qui a eu l’idée triomphante de monopoliser la braise des boulangers ! — 0 vousquitenezàéclaircir ce mystère, lisez ces lignes : vous y trouverez le récit véridique de la décadence et de la grandeur d’Arnold Raymond;— histoire peu commune, celle qui commence par la décadence et qui aboutit à la grandeur, contrairement à la plupart des histoires de ce monde !

Donc, il y a six mois à peine, Arnold faisait partie de cette foule compacte de jeunes gens qui, dans Paris, vivent au jour le jour et n’ont guère devant eux, en fait d’avenir, qu’un présent plus ou moins prolongé. Or, le présent d’Arnold allait s’amoindrissant avec une etfrayante rapidité. Chaque jour lui enlevait impitoyablement quelqu’une de ses illusions.

cette richesse des gens pauvres. Quant à ses espérances, ses douces espérances qui, dans l’origine, reluisaient comme autant de beaux louis d’or, l’expérience et l’infortune les avaient réduites à leur plus simple expression. Hélas ! à l’heure où commence notre histoire, les bellespièces d’or s’étaient converties en triste monnaie de cuivre.

On a beau dire et beau rimer le contraire, la misère est la plus affreuse de toutes les maladies, affreuse au même titre que la peste, car on s’éloigne d’un malheureux avec autant d’horreur que d’un pestiféré. Le contraire ne se voit qu’au Gymnase, lorsqu’on joue la Mansarde des artistes. La misère, on s’en souvient, revêt dans cette comédie toutes sortes d’allures égrillardes et poétiques, ce qui prouve suffisamment à quel point le théâtre est le miroir des mœurs. Quant à notre héros, lui aussi était artiste, lui aussi logeait dans une mansarde, mais là, par malheur, s’arrêtait la ressemblance avec les personnages de M. Scribe. Son ciel, à lui, était un de ces ciels sombres, sans nuages dorés et sans échappées de soleil. De quelque côté qu’il tournât ses yeux attristés, nulle part il n’entrevoyait lui sourire un coin de ce bel azur, si doux à contempler qu’on le prendrait pour le regard bleu des anges.

LA STALLE

Un soir qu’il était rentré chez lui plus triste et plus soucieux que de coutume, Arnold s’assit avec accar blement devant sa petite table boiteuse, et à la lueur d’une misérable chandelle, il écrivit la lettre suivante, dont la lecture fera connaître au juste la situation de notre personnage :

« O Philippe ! tu es juste, tu es fort, tu es sage... Venu, comme tant d’autres, à Paris avec de folles idées de gloire et d’avenir, tu as eu le rare courage de te réveiller brusquement au milieu de tes songes et tu t’es dit que l’homme n’a pas été fait le roi des choses créées pour user son existence à courir après de vaines spéculations et de chimériques théories. Alors tu as dit adieu à toutes tes glorieuses ambitions de jeune homme, et tu es retourné dans ton village, où t’attendait une vie de travail;— noble résolution que la tienne, ô Philippe!

a J’ai vingt-huit ans : je ne suis plus assez jeune pour compter beaucoup sur mon avenir, et je ne me sens pas assez bête pour accuser le genre humain de mon insuccès. Dieu me garde de me poser en génie méconnu ! Il est temps de le reconnaître : quiconque a du talent arrive ou arrivera ; il n’y a que les imbéciles qui restent en route. Aussi, je le confesse, j’aurais fait peut-être un excellent tapissier, et je ne suis

qu’un très-médiocre artiste. Plus sage et plus intelligent que moi, Philippe, tu as déserté la poésie pour l’agriculture, comprenant que, de toutes les choses inutiles de ce monde, un rimeur sans talent est la plus complètement inutile et celle dont on trouverait le plus grand avantage à être débarrassé.

a Nous nous sommes aimés trop franchement l’un l’autre pour que je ne te dise pas la vérité tout entière. Le peu d’argent que j’ai recueilli de la succession de ma mère, je l’ai mangé à poursuivre le succès, comme d’autres se sont ruinés à chercher le grand œuvre. Le succès n’est point venu, et l’argent s’en est allé. Dieu sait pourtant quelle existence d’anachorète je mène à Paris, à ce point que je vis, voilà bientôt un an, avec les deux cents écus que tu m’as généreusement envoyés sur le prix de ta dernière récolte.

« Que faire, cependant ? il est trop tard pour essayer d’une carrière nouvelle. A quoi suis-je bon ? A quelle sorte de travail pourrais-je donc m'appliquer avec profit? les arts m’ont habitué à une paresse que rien ne saurait vaincre : un travail manuel m’effraye. Et puis, te l’avouerai-je? je suis amoureux ! Sans doute, auprès de toi, je trouverais une existence honorable et sûre ; mais, alors, il faudrait m’éloigner

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de Paris, et cette seule idée me brise le cœur. Comprends-tu bien cela, Philippe ! me voilà amoureux, comme si déjà je n’étais pas suffisamment à plaindre! Inutile d’ajouter que la femme que j’aime ne m’appartiendra jamais; ne sont-ce pas toujours celles-là qu’on désire le plus?

« C’est une histoire bien simple que la mienne : l’éternelle histoire d’Héloïse et d’Abeilard, de Julie et de Saint-Preux. Ma Julie est la fille d’un riche marchand, retiré des affaires, lequel ne choisira jamais pour son gendre un peintre sans fortune ; raisonnement paternel que je ne peux m’empêcher de trouver raisonnable. M llc Francine Joubert a dix-huit ans. Je ne te dirai point qu’elle est belle comme les Amours, attendu que chaque amoureux a une façon à lui de représenter les Amours, qui n’est pas du tout celle des autres. Le fait est qu’elle est charmante : les plus jolis yeux gris du monde, un nez mince et doucement rosé, une bouche fine et spirituelle, de magnifiques cheveux blonds, semblables à ces belles gerbes dorées dans lesquelles les chaudes brises d’août se jouent amoureusement; en un mot, quelque chose de cette beauté calme et transparente qui rayonne dans Minna, cette délicieuse création de Tony Johannot.

« Telle est la femme que j’aime, mon cher Philippe. Comment l’ai-je aimée et pourquoi l’ai-je aimée? je l’ignore. Je sais seulement qu’appelé près d’elle, en qualité de professeur de dessin, peu à peu je me suis laissé prendre aux charmes de mon écolière. J’avais commencé par la trouver belle avec mes yeux d’artiste; pour moi, c’était un magnifique modèle, et rien de plus. Admiration perfide, qui , par des sentiers fleuris, m’a dSucement conduit vers un abîme sans fond ! Aujourd’hui, je l’aime d’amour, comme Pygmalion aimait sa Galatée, avec cette différence pourtant que le sculpteur grec a su attendrir les dieux de l’Olympe, tandis que moi je n’ai attendri personne.

« Cet amour est devenu la source de mille plaisirs, en même temps que de mille souffrances. La voir, lui parler, tailler son crayon que je lui offrais d’une main tremblante, respirer le même air, effleurer ses cheveux , autant de suaves jouissances qui remplissaient mon cœur de délices. Voici maintenant le revers de la médaille : tu connais ma garde-robe ; tu sais comme elle est modeste et de quels soins religieux je l’entoure. Eh ! bien, malgré ma tendresse assidue pour mon pantalon ventre-de-biche; malgré

ma vénération de toutes les heures pour mon unique

118 LA STALLE

habit noir, tout cela vieillit, blanchit à l’endroit des coutures et s’éraille cruellement. Je n’essayerai point de te dire avec quel serrement de cœur j'assiste au lugubre spectacle de cette rapide décomposition. Qu’il te suffise de savoir que, depuis ton départ, il est devenu extrêmement difficile de se faire habiller à Paris. Les tailleurs se sont lassés de leur rôle de bienfaiteurs de l'humanité. Il en est qui, pour livrer une redingote, exigent unS hypothèque de premier prdre sur vos propriétés ; d’autres, plus raisonnables, se contentent d’être payés un mois à l’avance ; pas un ne ferait à son propre père crédit d’un gilet de vingt francs. Dès lors, tu dois comprendre mes mor» telles angoisses sitôt que j’aperçois le moindre indice inquiétant dans ma garde-nbe. Bien qu’il ne soit plus de. la première fraîcheur, mon équipage est encore assez présentable. Mais, celui-là usé, à quel tailleur aurai-je recours?

« Ces pénibles réflexions, je les faisais hier, je les faisais ce matin. A cette heure, elles ne sont plus de saison. Ecoule plutôt ce qui m’arrive aujourd’hui, jour néfaste, jour maudit , — nigro notanda lapillo.

a A midi précis, je me suis présenté chez M. Joubert, pour donner ma leçon à sa fille.

— Monsieur, m’a dit le domestique, veuillez prendre la peine de passer dans le cabinet de M. Joubert. Mon maître désire vous parler.

a J’ai jeté un coup-d’œil dans une glace et je me suis souri avec complaisance. Mon pantalon ventrede-biche, qui revient du dégraissage, était d’une couleur à peu près irréprochable, et mon habit noir, que j’avais boutonné jusqu’au cou, reluisait d’un éclat inusité, — les revers étant la partie de ce vêtement qui s’use le moins vite.

a On m’a introduit dans le cabinet de M. Joubert.

« M. Joubert avait un grand air solennel que je ne lui connaissais pas; c’est ordinairement un assez bon homme, qu’on ne prendrait pas du tout pour le père de sa fille; cette fois, il s’était composé un maintien grave, une physionomie sévère.

— Monsieur Raymond, m’a-t-il dit, en mesaluant légèrement, je no suis pas un père de comédie, moi. J’ai des yeux, et je vois; des oreilles, et j’entends. 11 est donc naturel que je connaisse vos sentiments pour ma fille.

« Je suis reslé confondu.

— Vous pouvez être un charmant garçon, je ne vous le conteste pas; vous avez sans doute un grand talent, je vous crois sur parole ; car, pour moi, je n’ai

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jamais su distinguer un nez d’avec un œil, ni un bonhomme d’avec un arbre. Mais je suis le père de ma fille ; elle ne se mariera pas sans mon agrément, et je dois vous prévenir que je ne vous prendrai jamais pour mon gendre. Qu’avez-vous à répondre ?

o Comme tu penses je n’ai rien répondu. J’ai pris mon chapeau et m’en suis allé, avec de grosses larmes dans les yeux. Chère petite Francine, je ne la verrai plus! Hélas! c'était là mon seul côté vulnérable. Seigneur, vous ne l’avez pas épargné!

« Voilà où j’en suis, mon cher Philippe. Mais, puisque je t’ai fait connaître mon bilan avec tant de franchise, je dois, après t’avoir dit mon passif, t’énumérer ici les richesses de mon actif. Sois sans craintes : cette addition n’allongera guère ma lettre.

« Or, mon actif, le voici : Je jouis de mes entrées à l’Opéra. Le directeur, à qui, dernièrement, j’ai fait hommage d’une aquarelle, m’a répondu par cette faveur si enviée. Je vais me dépêcher d’en user. Je prévois que, sous peu de temps, l’état de ma garderobe m’imposera des quarantaines indéterminées.

« Adieu , cher Philippe; tu ne saurais croire combien, au milieu de mon isolement, j’aime à me souvenir de ta sainte amitié et de ton loyal dévouement. Ils sont pour moi ce qu’est la bienfaisante

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