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oasis pour le voyageur perdu dans les sables dévorants du désert. »
Raymond avait dit qu’il userait de son droit d’entrée à l’Opéra, la vérité est qu’il en abusa. Que Roger chantât, ou que le théâtre fût livré à des ténors de quatrième ordre, peu lui importait. Il assistait avec une égale ponctualité aux gracieuses pirouettes de la Rosati et aux maigres entrechats des plus humbles coryphées de la danse. Les premières soirées qu’ Arnold passa à l’Opéra risquèrent fort de lui devenir fatales. Perdu dans cette vaste salle ruisselante de lumières et dorures, côte à côte avec tout ce que Paris possède d’hommes distingués et de jolies femmes, — les deux seules aristocraties réelles, l’aristocratie de l’intelligence et celle de la beauté, — souvent il lui arriva de quitter sa place et de sortir, comme un fou, l’œil ardent, la poitrine haletante, la tête perdue d’insatiables désirs de gloire, de richesse et d’amour.
Il ne lui fallut pas moins d’un grand mois de fréquentation assidue avant de pouvoir assister tran-
LA STALLE
quillement aux représentations de l’Opéra. Ce temps écoulé et ses émotions calmées, l’Académie de musique se transforma pour lui en un véritable lieu de refuge, en un dock commode et sûr, où, le soir venu, il s’estimait heureux de pouvoir se reposer des tempêtes de la journée. Il y trouvait, en outre, une économie d’éclairage et do chauffage qui ne laissait pas que de figurer avantageusement dans son pauvre budget.
Arnold avait adopté le côté gauche de l’orchestre; c’était la qu’il se plaçait invariablement. Parmi les stalles qui s’y trouvent, il en est une que sa forme distingue, dès l’abord, de la stricte uniformité des autres. C’est bien moins une stalle qu’un fauteuil, mais un fauteuil large, commode et mollement rembourré. Guillaume Tell, lui-même, gagnerait à être entendu dans cette stalle enchantée, qui appartient à M. de Rothschild; et comme le célèbre banquier n’a pas tout à fait les mêmes raisons que notre héros de fréquenter assidûment l’Opéra, il suit de là que sa place est souvent vide. Alors, elle appartient au premier occupant, et, à ce titre, personne n’y avait des droits plus réels qu’ Arnold Raymond, — lequel arrivait à son poste en compagnie du gaz et partait avec le dernier contrôleur.
Un soir, à la sortie du spectacle, Arnold glissa sur le trottoir de la rue Lepelletier et s’étendit sur le pavé. Rentré chez lui, il s’aperçut avec douleur que cette chute maladroite avait porté un coup mortel à l’habit noir et au pantalon ventre-de-biche dont, précédemment, il a été fait mention. Oh ! ce dut être une nuit horrible ! et je ne doute pas qu’ Arnold se soit livré, en présence de ses vêtements hors de service, à de poignantes et tragiques réflexions, em- ' preintes de cette couleur sombre qu’un grand poète a jetée à pleines mains dans le célèbre monologue de Charles-Quint.
Le lendemain, de bonne heure, un vigoureux coup do sonnette vint le tirer brutalement de ses rêves du matin, Arnold, à moitié réveillé , ouvrit machinalement sa porte et resta pétrifié en reconnaissant, dans ce visiteur matinal , un de ses tailleurs, — le dernier en date, — l’auteur de l’habit et du pantalon dont les cadavres gisaient dans un coin de l’atelier.
—Allons, bpn! se dit Arnold, m’en voilà pour dix minutes d’injures et de menaces !
Et il regagna tristement son lit, où il s’étendit en soupirant. On eût dit un adepte de la foi chrétienne se préparant au martyre.
LA STALLE
Cependant, le tailleur tenait son chapeau à la main et prenait toutes sortes de petites mines souriantes.
— Mon Dieu! dit-il après un moment de silence, vous me voyez désolé, monsieur Raymond, d'avoir troublé votre sommeil; mais aussi c’est votre faute, vous ne venez plus me voir; on dirait que vous avez envie de me retirer votre confiance.
Arnold écoutait sans comprendre.
— L’autre jour encore, reprit le tailleur, qui était un tailleur lettré, je vous voyais à l’Opéra, et je m’étonnais du peu de soin que vous apportez à votre toilette. Que diable! monsieur Raymond, noblesse oblige, comme on dit, et le talent, c’est aussi la noblesse. Tenez, j’ai là des échantillonscharmants... Voyez, comparez, choisissez. Avant huit jours je veux que vous fassiez autorité dans les modes.
Tout en se demandant s’il n’était pas le jouet d’une illusion, Arnold commanda six pantalons, deux redingotes, trois habits, quelques paletots et le plus grand nombre possible de gilets.
— A propos, dit le tailleur en se retirant, est-ce que vous allez souvent à l’Opéra, Monsieur Raymond?
— Tous les soirs.
— Vous placez-vous quelquefois au coin de l’or-
chestre, à gauche, dans la stalle où je vous ai aperçu avant-hier ?
—Je ne me place jamais ailleurs.
Le tailleur n’en demanda pas davantage; il salua profondément Raymond, non sans lui renouveler ses offres de service. Huit jours après, Arnold paradait sur le boulevard, et, le soir, à l’Opéra, dans des costumes qui n’auraient point déparé un jeune premier du Gymnase.
Son propriétaire, qui jouissait d’un quart de loge, le dimanche, l’ayant rencontré dans un couloir, le prit amicalement sous le bras, fit ostensiblement avec lui trois ou quatre tours de foyer; et comme son locataire cherchait à s’excuser du retard appporté dans le payement de ses loyers, il s’empressa de lui fermer la bouche.
—Pas un mot là-dessus, ou je me hrouille avec vous. Ma maison vous est ouverte, ainsi que mon cœur. Si, même, vous êtes gêné en ce moment, ne faites pas de cérémonie, ma bourse est à votre service. Parbleu! vous me rendrez le tout ensemble. Avec un gaillard lancé comme vous l’êtes, on n’est jamais inquiet de son argent.
Vous souvient-il de ce pauvre diable de Bagdad qu’Araoun-al-Raschild endort à l’aide d’un puissant
LA STALLE
narcotique? On la transporte en toute hâte dans le palais du sultan; on le revêt d’habits de brocart, brodés de diamants et de perles fines; on le posesur une couche de soie et de velours; on l’entoure des plus charmantes esclaves du sérail ; les unes chantent de doux chants d’amour, les autres forment des danses volupteuses ; les plus suaves parfums de l’Orient brûlent dans des cassolettes d’or, si bien qu’à son réveil, le pauvre homme se frotte les yeux, interroge ses souvenirs, et ne tarde pas à s’égarer dans un labyrinthe d’absurdes hypothèses et de conjectures insensées. Arnold se trouvait précisément dans une situation analogue à celle de ce personnage des Mille et une Nuits. Tout ce qui lui arrivait depuis quelque temps était si incroyable, qu’il se prenait souvent à douter de sa raison.
Un fait inattendu mit le comble à s an étonnement. M. Joubert, le père de Francine, lui écrivit un jour que, depuis le départ à jamais regrettable de son maître de dessin, sa fille ne faisait aucun progrès. En conséquence, il suppliait Arnold de vouloir bien reprendre ses fonctions, et d’agréer ses excuses pour certaines paroles prononcées dans un moment de déplorable vivacité.
A quelques semaines de distance, Arnold adressa
l’épi tro ci-dessous à son ami Philippe le laboureur : a Les lettres se suivent et ne se ressemblent pas, mon cher Pylade; moi qui, tout récemment encore, blasphémais et jurais, je me déclare aujourd’hui le plus heureux des hommes; mon cœur déborde, mais c’est de plaisir. Te rappelles-tu la lettre proverbiale de M me de Sévigné, dans laquelle cette portière de bonne compagnie annonce à sa fille le mariage de Lauzun avec la grande Mademoiselle? Ce sont des précautions oratoires sans fin : Je vais vous apprendre la nouvelle la plus incroyable, la plus impossible, la plus étourdissante, et ainsi de suite pendant deux pages. Eh bien ! moi qui pourrais recourir à ces artifices de style, puisque ma nouvelle n’est pas moins surprenante, j’aime mieux te dire tout de suite, et sans périph? ise : Philippe, je suis marié depuis une heure, et celle que j’ai épousée, c’est M Ue Francine Joubert !
a Je t’ai raconté la façon polie dont mon beaupère m’a mis à la porte. Dieu merci , ma disgrâce n’a pas duré longtemps. Bientôt après, je suis rentré dans la place avec tous les honneurs de la guerre.
a L’autre jour, M. Joubert m'a pris en particulier :
— Tenez, mon cher Raymond, m’a-t-il dit avec un
LA STALLE
gros sourire, ne jouez pas au fin avec moi. Vous aimez Francine, et vous ne seriez pas fâché qu’elle fût votre femme?
— Monsieur... ai-je balbutié en rougissant.
— J’ai pris des informations sur votre compte.... vous êtes un garçon bien posé, vous avez de belles relations dans le monde.... vous irez loin.... touchez là ; avant un mois vous serez de la famille.
« II y a huit jours, nous avons signé le contrat. M. Joubert s’est approché de moi et m’a dit : « C’est « singulier; je pensais que M. de Rothschild nous « ferait l’honneur de venir. Mais j’espère bien que « nous le verrons à la bénédiction nuptiale. » Puis, après un moment de silence, il m’a pris la main, et, la serrant avec effusion, il s’est écrié : « Quelle belle a connaissance nous avons là, mon gendre ! »
— Le fait est, ai-je répondu, que c’est une fort belle connaissance.
« Le lendemain de cette première et grande victoire, mon propriétaire, auquel je continue à devoir deux termes, est venu me visiter dans mon atelier.
« Eh bien , mon cher Raphaël ! m’a-t-il demandé d’une voix caressante, il paraît que vous allez vous marier. Or çà, qui épousez-vous? quelque parente des Rothschild?
—Ma foi non , ai-je répliqué naïvement; celle que j’épouse est une jeune et jolie petite bourgeoise.
—Comment se fait-il que M. de Rothschild ne se soit pas mêlé d’une affaire si grave, et qui intéresse à un si haut point votre avenir?
—Parbleu! me suis-je éprié en riant, M. de Rothschild serait bien bon de s’occuper de mon mariage ! En quoi cela le regarde-t-il?
—Comment, au point où vous en êtes ?
—C’est précisément le point où nous en sommes qui me force à vous répéter qu’il ne saurait s’intéresser à mes affaires.
« En m’entendant parler ainsi , mon propriétaire s’est levé ; il a pris rapidement congé de moi, et, me saluant à peine, il est parti. — Peu de temps après, je recevais l’ordre de payer mes termes échus ou de déguerpir sans délai. Quelques heures plus tard, on saisissait mon mobilier, et si je n’avais pas trouvé asile sur le divan hospitalier d’un camarade, moi, le très-prochain époux d’une jeune héritière , j’étais exposé à coucher dans la rue !
« Hier, mon tailleur m’a apporté ma toilette de noces, une toilette merveilleuse, un chef-d’œuvre de couture. Tout en me faisant essayer mon habit, le-
LA STALLE
quel serait irréprochable s’il ne grimaçait un peu dans le dos, le tailleur s’est écrié :
—Ma foi, monsieur Raymond, je suis enchanté de ce qui vous arrive- Après tout, vous êtes un brave jeune homme, et M. de Rothschild ne pouvait placer mieux ses bienfaits.
—De quels bienfaits, parlez-vous? ai-je demandé, presque en colère de cette manie qu’ils ont tous de me jeter sans cesse M. de Rothschild à la tête.
— Pourquoi chercher à dissimuler ce qui n’est, après tout, que le secret de la comédie? M. de Rothschild vous veut beaucoup de bien, et c’est lui qui doit payer vos dettes.
— Allez au diable! Si vous comptez là-dessus, vous risquez fort de n’être remboursé qu’au jour du jugement dernier.
« Sous prétexte de retoucher à mon habit, le tailleur s’est éclipsé, emportant avec lui mon accoutrement de noces; et comme, pour vivre tous ces derniers temps, j’ai eu souvent recours au Mont-do- Piété, je serai forcé de me marier avec l’antique habit noir que j’avais dédaigneusement jeté au rebut lors de mes jours de splendeur.
« Nous sortons de l’église ! mon sort est lié à jamais au sort de Francine, que j’aime avec passion.
Philippe j je suis trop heureux..... que n’es-tu près de moi? tu serais heureux toi-même de mon bonheur !
o Comme nous allions monter en voiture, M. Joubert m’a pris le bras : — Mon gendre, a-t-il dit, c’est mal; je ne l’aurais pas supposé capable d’un pareil procédé....
--Quoi donc? ai-je demandé. A qui en avez-vous?
— M. de Rothschild n’a pas paru à l’église !
‘-Vous l’avez donc invité?
—Sans doute; n’est-il pas votre ami, votre dévoué protecteur?
—Mon ami!.... mon protecteur!.... ai-je répété au comble de la fureur ; mais je ne le connais pas ; entendez-vous bien, je ne le connais phs !
—Ce n’est donc pas lui qui vous donnait sa stalle tous les jours d’Opéra?
—J’ignorais même qu’elle lui appartînt.
o Mon beau-père a fait une moue très-significative et m’a lancé un regard de travers; mais peu m’importe ! je suis marié, bien marié, très-marié ; et Dieu soit loué, l’horrible loi du divorce a disparu de la législation française. .
« Encore une illusion perdue, la dernière, par exemple ! Ce mariage, que j’attribuais aux charmes
irrésistibles de mon mérite personnel, il est l’œuvre d’une stalle d’Opéra. O Providence! voilà de tes coups ! que j’eusse adopté le côté droit de l’orchestre au lieu de me placer au côté gauche, et c’en était fait de ma fortune ; j’aurais parodié, un beau jour, sur quelque grabat d’hôpital, la fin déplorable de Malfilâtre, de Gilbert ou d’Hégésippe Moreau ! »
Ainsi a eu lieu le mariage d’Arnold Raymond. La nouvelle n’a pas tardé à s’en répandre dans la ville, et maintenant c’est à qui, des spectateurs de l’Opéra, occupera la stalle de M. de Rothschild.
Mais, jusqu’à présent, nous n’avons pas entendu dire qu’elle ait fait de nouveaux miracles conjugaux.
J’oubliais d’ajouter que Raymond a brisé ses pinceaux et sa palette. Il ne travaille plus que pour luimême; — le public ne s’en plaint pas.
Il y a une vingtaine d’années, M. Salomon Durocher dirigeait, au centre du quartier Saint-Jacques, une institution de jeunes gens qui n’existe plus aujourd’hui, mais qui a laissé un souvenir durable dans les fastes universitaires.
On a beau dire, les hommes ne sont ni aussi ingrats ni aussi oublieux que certains philosophes goutteux et moroses voudraient le faire croire ; ils conservent pieusement dans le fond de leur cœur la mémoire d’un bienfait ; mille exemples le prouveraient au besoin. Jenner, avec son invention du vaccin, durera tout autant que la petite vérole, et grâce
à la découverte des pommes de terre, Parmentier vivra parmi nous jusqu’au jour où il ne se consommera plus de biftecks. Voilà, j’imagine, des immortalités parfaitement établies et qui ne finiront pas de sitôt.
Mais il n’est pas donné à tout le monde d’être un Jenner ou un Parmentier. C’est surtout dans le royaume des inventions philanthropiques et des précieuses découvertes qu’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Dévoré du noble désir d’inscrire son nom parmi les bienfaiteurs de l’humanité, M. Durocher dut se creuser la tête longtemps et inutilement. Toutefois, après de longues et patientes recherches, il put, comme Archimède, s’écrier une nuit i «t Evp-Jixa, j’ai trouvé! » En effet, il venait de trouver l’origine de sa gloire, il venait de poser la pierre fond amen* taie de sa fortune. Le lendemain, il envoya aux jour* naux la note suivante, qui fut insérée avec empres-* sement, à raison de cinq francs la ligne :
Institution Salomon DurocHè*. — « M. Salomûû « Durocher, qui depuis l’âge de treize ans consacré a ses veilles à la carrière de l’instruction publique, « vient de réaliser un grand problème, à la solution a duquel tous les pères et toutes les mères de faa mille sont vivement intéressés. Sans rien changer
a au prix ordinaire de la pension, sans retrancher « un seul des maîtres d’agrément attachés à son a établissement, M. Salomon Durocher prévient le « public qu’à dater du 15 courant, les élèves qu’on a voudra bien lui confier ne mangeront de haricots a que trois fois par semaine, au lieu d’en manger « tous les jours et deux fois par jour, ainsi que cela a se pratique dans la plupart des pensions et col- « léges de Paris. — Nota. M. Salomon Durocher dea meure toujours rue des Francs-Bourgeois-Sainta Michel, 25. »
Cette annonce obtint un succès fou, non-seulement à Paris, mais dans toute la France, Du fond de nos quatre-vingt-six départements, des milliers de voix s’élevèrent,- chantant les louanges de M. Salomon Durocher et bénissant le nom de cet instituteur modèle. Tous les bienfaiteurs de l’humanité, qui jouissaient paisiblement des avantages de leur position, en reçurent un rude échec, L’ombre de Parmentier se voila la face d’indignation, et l’homme au petit manteau bleu, qui, à cette époque, faisait ses premières armes philanthropiques, comprit qu’il fallait parer vigoureusement une botte si furieuse; en conséquence, il redoubla de soupes au choux. Jusqu’alors il n’avait été bon et charitable que le di-
manche et le jeudi; à dater de ce moment, sa philanthropie ne craignit pas de se faire quotidienne.
En moins de trois mois, il n’y eut plus une seule place vide dans l’institution Durocher. Certaines institutions rivales, qui avaient commencé par beaucoup rire des formes inusitées de ce prospectus gastronomique, rédigé, disaient-elles, en style de Cuisinière bourgeoise, ne tardèrent point à s’indigner d’une si grande réussite. Poussées par l’envie, elles ne rougirent pas de former une coalition. Insinuations perfides, médisances, calomnies même, rien ne fut épargné. Mais M. Durocher avait pour lui l’estime de ses contemporains, et, semblable au dieu de Lefranc de Pompignan, il poursuivit fièrement sa carrière , versant des torrents de lumière sur ses obscurs blasphémateurs.
Pourtant, un jour, les ligueurs se frottèrent les mains en signe de réjouissance, et ils entonnèrent le chant du triomphe. On était alors au 13 août, époque traditionnelle où les vainqueurs du concours général sont couronnés en pleine Sorbonne. A cette époque, les journaux sont envahis par une infinité de petites notes, où les diverses institutions constatent leurs succès au concours; les noms et prénoms du lauréat sont imprimés en lettres grasses. Ces
sortes de réclames universitaires sont d’un effet sûr. Or, cette année, l’institution Salomon Durocher avait brillé à la Sorbonne uniquement par son absence.
Les institutions coalisées n’eurent garde de laisser échapper une si belle occasion, et il fut résolu qu’on combattrait l’ennemi avec ses propres armes : les feuilles publiques l’avaient mis en vogue; les feuilles publiques devaient le ruiner. Une fois cette détermination prise, il ne s’agissait plus que de rédiger le manifeste. Le manifeste parut ; il était concis, mais d’une concision assassine :
« Les institutions parisiennes viennent de recevoir « le prix de leur travail assidu et de leurs constants « efforts à satisfaire le public. A l’exception d’une « seule, elles ont toutes figuré avantageusement dans a la solennité du concours.— Il est à observer que a celle dont le nom n’a pas retenti sous les voûtes « de la Sorbonne est précisément l’institution Saloir mon Durocher, où l’on est si bien nourri. Qu’on « ne suppose pas que nous veuillions tirer de là aua cune induction malveillante contre l’honorable o professeur qui la dirige. Quand on consacre tout « son temps à diriger la cuisine, il est tout simple « qu’on n’ait pas le loisir de surveiller les études. — < r D’ailleurs, nous aurions mauvaise grâce à nous
a appesantir sur ce sujet : si les élèves de M. Dup rocher ne deviennent pas des citoyens distingués , « il est à croire qu’ils deviendront des gastronomes a remarquables.— Y a-t-il compensation? C’est l’afp faire des parents et non la nôtre, »
M. Salomon Durocber n’était pas sans quelque ressemblance avec l’homme juste chanté par Horace; un coup si violent l’atteignit, mais ne l’ébranla point, Sans perdre de temps à se lamenter, ce qui est la façon de perdre son temps la plus sotte du monde, il avisa sur-le-champ aux moyens do réduire ses ennemis à un honteux silence,
—Monsieur Antonin, dit-il à un de ses maîtres d’études dont il avait depuis longtemps apprécié l’intelligence déliée, mon cher monsieur Antonin, les circonstances sont graves. Vous voyez avec quel empressement homicide mes ennemis exploitent ma défaite au concours, Monsieur Antonin, répondezmoi franchement, en votre âme et conscience; pensez-vous que mes élèves soient de force à prendre, l’an prochain, une revanche éclatante?
Le maître d’études réfléchit quelques instants.
— Eh bien? demanda M. Durocher.
—Eh bien ! reprit-il, en mçn âme et conscience, je ne le pense pas*
UN PRIX D’JKONNEUR. J39
En entendant ce verdict fatal, M. Durocher saisit la main de son premier ministre ; rr-Antopin, dit-il, m’êtes- vous dévoué?
nrCqrps et âme ! et je serais heureux de vous prouver mon dévouement.
TrrCela vous est facile... Partez demain; ce soir, si c'est possible,., parcourez les villes, fouillez les campagnes, et d'ici à la fm des vacances, trouvez-moi un garçon de mérite, un sujet rare, un de ces élèves d'élite prédestinés au prix d'honneur et qui sont la gloire de l’institution à laquelle ils appartiennent. Cet élève, je le veux, il me le faut ! A tout prix, je l’aurai! Je l’aurai pour mettre Je sceau à ma juste réputation, et pour apprendre à mes confrères que dans l'institution Durocher on ne s’occupe pas exclm sivement de bien nourrir le corps des élèves, et qu’op nourrit encore mieux leur esprit!
Le maître d’études fit sa malle et partit. Le surlendemain, il adressait dans les termes suivants à M. Durochfer son premier bulletin de campagne: a Je suis à Orléans depuis deux jours, et je m’occupe sans relâche à chercher le phénix en question, Je n’ai jusqu’à présent rencontré qir’une assez laide statue de Jeanne d’Arc en pain d’épices, laquelle est ridiculement posée sur un piédestal de chocolat. Du
reste, je n’ai pas aperçu dans tout Orléans une seule créature humaine âgée de moins de vingt ans.
Comme je demandais à mon hôte quelle est la destinée des enfants dans cette ville, il m’a répondu : a Vu la proximité, nous les envoyons tous à Paris. » Et comme j’ai ajouté : « Connaissez-vous la pension Durocher? » il a répliqué d’une voix dédaigneuse : « C’est une baraque; elle n’a jamais de succès au concours ! »
Le deuxième bulletin était rédigé comme il suit :
« D’Orléans à Tours, on suit les bords de la Loire; j’ai donc suivi les bords delà Loire. Pour être véridique, je devrais ajouter que j’aurais mieux aimé suivre autre chose de moins monotone; mais je me garderai bien de rien dire de semblable. Il est reconnu de temps immémorial que la Loire est un fleuve, une rivière, ou tout au moins un ruisseau ayant des bords quelconques, tandis qu’en réalité c’est une sorte de plage sablonneuse où la plupart du temps il n’y a pas une goutte d’eau. Moi-même j’ai contribué à répandre cette vieille erreur dans les diverses leçons de géographie que j’ai données à vos pensionnaires. Telle est l’origine des préjugés.— Si jamais je deviens chef d’institution, j’exigerai de mes professeurs de géographie un certificat constatant
qu’ils ont fait le tour du monde au moins trois fois. Du reste, ma mission est beaucoup plus difficile à remplir que je ne le pensais d’abord. Il y a des localités où l’on me croit attaché à la police secrète du royaume; il y en a d’autres où l’on me prend pour un saltimbanque cherchant à voler des enfants pour en faire des paillasses et des clowns. En huit jours, j’ai été forcé d’exhiber cinq fois mon passeport.
« Tout me porte à croire que la race humaine marche rapidement vers une décroissance morale. Cette opinion m’est venue en examinant de près la jeune génération qui pousse et qui est appelée à nous succéder sur la scène du monde; elle m’est apparue d’une sottise peu commune. — En résumé, je désespère beaucoup du succès de mon voyage. »
Les bulletins qui suivirent ne furent guère plus rassurants. Déjà M. Durocher avait expédié à son maître d’études l’ordre de revenir au plus vite, lorsque le ciel prit tout à coup en pitié leurs mutuelles angoisses. Un matin, l’instituteur désolé décacheta la lettre ci-dessous :
« Mon cher monsieur Salomon,
« Ce que mes soins assidus n’ont pu faire, le hasard Ta fait. Inclinons-nous devant le fatum des anciens.
« L’autre jour, j’errais dans une campagne isolée, où je promenais mes sombres rêveries. C’était dans le département de la Charente, et certes, je ne m’attendais pas à rencontrer là ce que je cherche depuis si longtemps; car, si j’ai bonne mémoire, ce département est un de ceux que M. Charles Dupin a marqués d’une ligne noire sur la carte qu’il s’est amusé à tracer de la France intellectuelle.
« Un orage subit m’ayant contraint à chercher un asile, j’entrai dans une misérable chaumière située à une courte distance. Trois personnes s’y trouvaient ; le père, la mère et l’enfant. L’homme raccommodait sa charrue, la femme filait, l’enfant lisait. La physionomie vive et intelligente de ce dernier me frappa tout d’abord. Rappelez-vous ce que je vous dis là, mon cher monsieur Durocher, ce garçon sera le Messie de votre institution.
« Sans maîtres, sans secours extérieurs et presque sans livres, par la seule force de sa volonté et de Son génie, il s’est élevé à une rare hauteur. Ses parents, qui sont pauvres, le destinaient à l’agriculture; moi, je le destine à votre gloire.
p Le père, à qui j’ai fait part de mes projets, donne son plein consentement, à la condition qu’il touchera une rente de six cents francs tant que du-
rera l’éducation de son fils. — Je ne pense pas qu’une pareille bagatelle vous arrête. Un mot de réponse, et je vous amène le jeune François Lamy, nom inconnu, et qui ne tardera pas à devenir illustre, b
La réponse de M. Salomon Durocher ne se fit pas attendre.
« Tâchez d’être arrivés sous huit jours, vous et votre protégé, écrivit-il à son fondé de pouvoir. Vous trouverez dans ma lettre un mandat de cent-cinquante francs, sur le receveur général. C'est le premier trimestre de la pension que je m'engage à servir au sieur Lamy, aussi longtemps que l'éducation de son fils me restera confiée. »
, Le dimanche d’après, François Lamy encaqué, lui septième, sur l’impériale des messageries Laffite, faisait son entrée dans Paris par la barrière d'Enfer; et, à ce propos, je me suis demandé souvent pourquoi les barrières de Paris ne s’appellent pas toutes barrière d’Enfer. Je voudrais aussi que l’autorité fît graver, en lettres majuscules, sur le fronton de chacune d’elle, l'épigraphe terrible que le Dante a clouée sur la porte de ses sombres royaumes. De cette façon du moins on saurait à quoi s'en tenir et l’on ne se damnerait qu’à bon escient.
François Lamy avait alors dix-sept ans. Il était
grand, robuste et vigoureux. C’était une de ees riches natures comme il s’en développe au milieu des campagnes. Rien qu’à le voir, on reconnaissait qu’il avait grandi daps toute sa force et dans toute sa liberté. Quant à son intelligence, le maître d’études ne l’avait point exagérée. Il était grand mathématicien, naturellement, à la façon des Magiamele et des Mondheux. Un almanach lui avait suffi pour connaître à fond son histoire de France; le surplus de son petit bagage scientifique, il l’avait butiné de çà et de là, semblable à l’abeille, qui, pour faire son miel, ne dédaigne aucune fleur.
A peine arrivé à Paris et installé dans l’institution Salomon Durocher, le jeune François se mit au travail avec une ardeur incroyable. — 11 fut décidé avec l’instituteur et le maître d’études qu’on le garderait quelques mois à domicile, afin de lui enseigner les premiers éléments des choses qu’il avait, pour ainsi dire, devinées. Grâce à sa facilité prodigieuse, peu de temps suffit à l’accomplissement de cette besogne préparatoire, et quand vinrent les vacances de Pâques, on le jugea digne de suivre le cours de seconde au collège Louis-le-Grand. — Cinq rfiois après, son nom retentissait glorieusement sous les voûtes de la Sorbonne. François Lamy, de l’ins-
titution Salomon Durocher, étaitvainqneursur toute la ligne. Les institutions rivales furent consternées.
Le soir de ce grand jour, M. Durocher et M. Antonin se réunirent dans un banquet somptueux qu’ils se donnèrent à eux-mêmes dans un cabinet particulier du Rocher de Cancale.
— Eh bien ! monsieur Salomon, disait le maître d’études en s’écoutant parler avec ce contentement intime que donne la victoire ; eh bien ! avais-je raison de vous écrire que ma découverte valait pour le moins celle de la poule aux œufs d’or?
—Vous êtes un homme admirable, interrompit l’instituteur, et ce François Lamy est véritablement prodigieux. Trois premiers prix au concours, ça tourne au miracle ! Du reste, continua-t-il en baissant la vo'ix, ce drôle n’a fait que son devoir. Tout bien compté, il me revient très-cher, savez-vous ? S’il n’avait pas répondu à notre attente, je perdais quelque chose comme deux mille francs. Dieu soit loué ! je ne regrette pas mon argent : c’est de l’argent bien placé. -
—Si nous lui faisions redoubler sa seconde? hasarda le maître d'études.
— Y songez-vous! s’écria M. Durocher Redoubler
sa seconde! Vous oubliez donc qu’on ne donne pas
do prix d’hohneur en seconde? Ce que je veux, avant tout, c’est qu’un de mes élèves obtienne cette couronne dorée. Non 1 non ! François Lamy fera sa rhétorique, et il remportera le prix d’honneur, ou je lui intente un procès en dommages-intérêts,
— Et vous seriez dans votre droit, reprit M. Antonin ; si j’ai parlé de la sorte, c’est uniquement parce que Lamy ne tne semble peut-être pas suffisamment ferré sur le grec*
M. Durocher se versa un verre de vin de Champagne, le vida d’un trait; puis, frappant sur la table :
— Eh bien ! dit-il, il piochera deux heures de plus chaque jour. Que diable ! son temps m’appartient, et je suis libre d’en disposer, je pense i je l’achète assez cher! 11 ne faut pas oublier non plus que, sans moi, sans mes bienfaits, François serait encore, à cette heure, un manant sans éducation, un serf mouillant la terre de ses sueurs plébéiennes !
Cela dit, les deux convives demandèrent une troisième bouteille de vin de Champagne et se grisèrent tout à fait en portant des toasts à leurs succès présents et à leurs triomphes à venir*
Pendant ce temps, le lauréat versait des larmes amères. Il avait vu tous ses camarades s’envoler
Di
comme une joyeuse nichée, et il restait seul, abandonné, dans cette vaste maison, silencieuse et triste comme une ruine. Les vainqueurs dans la lutte universitaire avaient reçu les tendres caresses de leur famille ; les vaincus avaient été doucement consolés par leurs soeurs et par leurs mères. Lui seul, le grand triomphateur du jour, il ne comptait là ni sœurs, ni mère, ni famille. En fait de tendres caresses, il n’avait reçu que les accolades officielles du ministre de l’instruction publique et celle d’un ex-huissier, adjoint au maire du onzième arrondissement.
La désolation du pauvre écolier dura toute la nuit. Son imagination, portée sur les ailes rapides du souvenir, l’entraîna bien loin de Paris et de la rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel. Les belles campagnes de la Charente lui apparurent alors empreintes de cette poésie qui rayonne toujours sur le sol natal. H revit le toit paternel, si précieux dans son humble pauvreté. Puis ce fut comme un magique panorama dans lequel se déroulèrent successivement tous les épisodes charmants de son enfance, bienfaisant mirage qui trompa pour quelques instants sa tête et son cœur; mais le songe lumineux ne tarda pas à s’éteindre. Alors il pleura son changement de position, s’écriant d’une voix désolée î « Mon Dieu! mon
Dieu ! ils m’ont donné la science, mais ils m’ont pris le bonheur ! »
Le lendemain, François Lamy s’arma de tout son courage et se fit introduire dans le cabinet de M. Durocher. L’histituteur était occupé à lire une lettre du ministre de l’instruction publique. Cette lettre était ainsi conçue :
« Monsieur,
« Je viens vous témoigner ma vive satisfaction des succès que vous avez obtenus hier au concours. Vous ne pouviez répondre plus noblement aux attaques de vos ennemis. Persévérez dans cette voie brillante, Monsieur; mettez le sceau à votre gloire en tâchant que le prix d’honneur soit remporté, l’an prochain, par un de vos jeunes élèves, et je prends le doux engagement de vous faire obtenir la récompense que méritent, à si juste titre, vos honorables travaux et les nombreux services que vous avez rendus au pays. »
— Ah ! c’est vous. Monsieur ? demanda l’instituteur en apercevant son écolier. Qui vous amène?
—Monsieur, dit François, qui rougissait beaucoup et qui balbutiait davantage, les classes sont fermées, l’institution est déserte; tous mes camarades sont partis en vacances, je viens... j’étais venu... je ve-
nais vous demander si vous ne me permettrez pas d’aller embrasser mon père et ma mère ?
M. Durocher haussa les épaules.
—Mon cher Monsieur, dit-il, il est une chose dont vous ne me paraissez pas convaincu suffisamment, à savoir que vous appartenez, .non pas à votre père, qui me ruine avec sa pension de six cents francs : non pas à votre mère, non pas à vous-même, mais bien à moi, exclusivement à moi, Pierre-Salomon Durocher. Ceux que vous appelez vos camarades sont allés en vacances parce qu’il a plu à leurs familles de les y emmener. Quant à vous, qui ne possédez pas le premier sou nécessaire au voyage, vous demeurerez à Paris, attendu qu’il ne me convient pas du tout de débourser une centaine d’écus pour vos menus plaisirs. Si je vous faisais l’addition des sommes que vous m’avez déjà coûtées, vous seriez stupéfait de tout ce que j’ai dépensé à votre intention. D’ailleurs j’ai conçu des projets et j’entends que vous les réalisiez. Il faut absolument que vous me gagniez le prix d’honneur de rhétorique. Pour en arriver là, vous comprenez que vous avez besoin de redoubler d’efforts et de bien employer vos vacances. J’espère que vous ne trahirez pas la confiance et les capitaux que j’ai placés en vous.
Ainsi parla M. Durooher. François Lamy, qui était un garçon de cœur, et qui croyait naïvement acquit* ter ainsi une dette sacrée, remporta l’année suivante le premier prix d’honneur. A la même époque, et sur la présentation du ministre de l’instruction publique, M. Durooher fut nommé chevalier de la Légion d’honneur.
J’ignore qui, le premier, s’est avisé de célébrer la douceur et le charme des amitiés de collège. Jamais plus outrecuidant mensonge n’a abusé la bonne foi publique. Il n’y a point d’amitiés dans les collèges, par l’excellente raison qu’il n’en existe pas dans le monde. Or, les collèges ne sont-ils pas la représentation exacte du monde? Pour l’ambition, pour la jalousie, pour l’orgueil, pour tous les vices du cœur, en un mot, les collégiens sont déjà des hommes. Mais il faut croire sans doute qu’il en est du paradoxe comme du galon : quand on prend du paradoxe, on n’en saurait trop prendre ; c’est, du reste, la seule manière d'expliquer cette opinion si généralement et si faussement répandue que les collèges sont une sorte de terrain neutre, où le riche et le pauvre, le fils du noble et le fiis de l’artisan, reliés l’un à l’autre par une commune sympathie, vivent ensemble sur un pied de parfaite égalité. Or, j’en appelle à vos
souvenirs de jeunesse, dans quel collège primitif les choses se passent-elles ainsi?
A coup sûr, ce n’était point dans l’institution Duroeher qu’il fallait en chercher un exemple. Plus que personne, François Lamy eut à souffrir de ce sentiment aristocratique, d’autant plus développé chez les enfants qu’il n'est encore réfréné ni par le senti* ment des convenances, ni par le bon sens. Les uns le haïssaient h cause de ses succès, les autres le méprisaient à cause de sa position équivoque. On n’ignorait pas, dans la pension, que M. Durocher lui fair sait pour ainsi dire l’aumône de son éducation. Au réfectoire, les plus mauvais morceaux lui étaient réservés, et comme son entretien était à la charge de l’instituteur, M. Salomon lui fournissait, pour tout vêtement, les vieux habits des pensionnaires de sa taille. Quand arrivaient les jours de promenade, il était obligé de marcher seul, sans un ami avec qui il pût échanger ses pensées; sous le méchant prétexte qu’ils n’étaient pas dignes de causer avec Monsieur Miracle, ses camarades l’abandonnaient à sa muette douleur.
François Lamy eut la sublima constance de supporter encore pendant un an cetteL existence si féconde en tQrtures ; son courage ne se démentit pas
un instant. Enfin, l'heure de sa délivrance sonna à l’horloge du concours. Il remporta le prix d’honneur de philosophie; on nomma M. Durocher officier de la Légion d'honneur, et tout fut dit. . . .
Un an plus tard, un jeune homme d’une maigreur hâve et chétive, les cheveux en désordre et les habits en lambeaux, suivait d’un pas pénible et lourd la route poudreuse qui conduit d’Angoulême à Saint- Amant. Ce jeune homme, que la misère semblait avoir cruellement éprouvé, c’était François Lamy, l’orgueil de l’institution Salomon Durocher, le triomphateur ordinaire des concours. Il fuyait Paris et pour jamais, et sans retour. Durant ces douze mois, il avait horriblement souffert ; souvent il s’était surpris blasphémant Dieu, et, plus d’une fois, d’épouvantables idées de suicide avaient, comme un éclair, traversé son cerveau, en y laissant leur empreinte de feu. Une à une, ses illusions s’étaient brisées au choc de la vie réelle, et il lui avait fallu dire un éternel adieu à ses espérances de bonheur.
Dévoré de désirs ambitieux, il ne tarda pas à s'apercevoir qu’il n’était capable, après tout, que de remplir une modeste place de maître d’études dans un collège de Paris. Enivré par d’odorantes fumées, jusque-là il s’était cru du génie. Les fumées s’étaient
dissipées, l’ivresse avait cessé, et François avait dû reconnaître avec effroi que ce génie tant vanté était tout simplement le résultat d’une prodigieuse mémoire, développée à l’infini par l’habitude du travail. Mais l’imagination, mais la divine poésie, mais cette ardeur sacrée, qui font les grands écrivains et les grands poètes, il n’en existait de trace ni dans sa tête ni dans son cœur.
Il est vrai de dire que, dans sa sollicitude paternelle, et en récompense de ses deux prix d’honneur, le gouvernement l’avait dispensé de tout service militaire. Mais aussi il est juste d’ajouter qu’à force de travailler, François Lamy s’était rendu myope à un tel point que le conseil de révision l’aurait renvoyé dans ses foyers.
Il est vrai de dire qu’on lui accordait le privilège d’étudier le droit ou la médecine, en l’affranchissant d’avance des impôts de l’examen et des dîmes de l’inscription. — Mais il est juste d’ajouter qu’on ne pourvoyait pas du tout à ses moyens d’existence pendant les quatre ou cinq années que réclame impérieusement l’étude de ces deux sciences.
Il est encore vrai de dire qu’on lui avait donné pour un temps ses entrées au Théâtre-Français. Mais enfin il est juste d’ajouter qu’à cette époque,
où l’on ne jouait que les tragédies classiques de l’Empire, Talma n’était plus et M 11 ' Racbel n’était pas encore.
Nous l’avons dit précédemment, durant ces douze mois d’épreuves, le pauvre garçon dépensa d’autant plus de patience et d’énergie qu’il ne dépensait guère autre chose. L’Université, cette mère ingrate dont il avait fait la gloire, ne lui offrit en échange qu’une place de huit cents francs. Pour manger, il fut contraint de vendre l’un après l’autre, à d’avides bouquinistes, tous ses beaux livres du concours, la seule fortune qu’il eût jamais possédée. — Aujourd’hui, François Lamy cultive paisiblement le champ de son père. II est marié, et son unique souci est de savoir s’il enverra ses enfants à l’école primaire.
Autant qu’il m’en souvient, M. Salomon Durocher est mort à Paris, du choléra. Il allait être nommé commandeur de la Légion d’honneur.
IDYLLE
Un samedi, vers cinq heures de l’après-midi, Alphonse Mesnard sortit du ministère du commerce, et quand ses pieds eurent effleuré le pavé de la rue de Grenelle, il bondit comme un clown et battit un entrechat qui eût empêché M. Petipas de dormir.
Re même jour, à la même heure, Gabriel Rondeau franchit le seuil du ministère de la marine, et à peine arrivé sur le trottoir de la rue Royale, il lança à pleine poitrine une gamme chromatique dont Duprez eût été jaloux.
Le soir, les deux jeunes gens se rencontrèrent sous les ombrages du bal Mabille.