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• — Gabriel, dit Mesnard, le ministre du commerce est un grand ministre!
— Alphonse, repartit Rondeau, le ministre de la marine est plus grand encore !
— Le mien dépasse Colbert et Turgot, tant vantés !
—Le mien distance Jean Bart et Suffren, de si grand renom !
— Sais-tu quelle mesure vient de prendre l’administrateur éminent sous les ordres de qui je travaille à raison de dix-huit cents livres par an ?
— Et toi, sais-tu la décision prise aujourd’hui môme par le marin illustre qui m’emploie dans ses bureaux sur le pied de cent cinquante francs par mois?
— Il m’accorde un congé de six semaines.
— Il consent à se priver de mes services durant trente jours.
— Tu n’as qu’un mois de liberté, et je dispose de six semaines... d’où je conclus que mon ministre est plus grand que le tien, — d’un sixième.
—Erreur! mon bonhomme, cela prouve que le gouvernement du roi se passe plus facilement de tes lumières et de ta bâtarde que des miennes. Voilà le fin mot.
Les deux jeunes gens se dirigèrent vers la buvette
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du jardin ; ils allumèrent un cigare et consommèrent un sorbet au rhum à la santé de leurs ministres respectifs.
— Et de quelle façon comptes-tu employer tes vacances? demanda Rondeau entre deux bouffées de Havane. -
— Mon cher, dit Mesnard, je suis exactement dans la même situation morale que cette jeune Amazilli de Fernand Cortès, qui, tu t’en souviens, n’avait plus qu’un désir, ce qui, chez une jeune fdle, ne laisse pas que d’être fort méritoire. Moi aussi je n’ai plus qu’un désir... c’est celui de fuir Paris et sa banlieue. Né rue Saintonge, au cœur du Marais, il y a tantôt vingt-six ans, je ne me rappelle pas avoir jamais franchi les limites du département de la Seine. Le croiras-tu? je ne connais le mouton que réduit à l’état de gigot et de côtelettes. Je sais que c’est un quadrupède qui a de la laine sur le dos, mais je ne le sais que par ouï-dire. C’est honteux à confesser, mais cela est ainsi. J’ai donc une indigestion de politique, de littérature, de civilisation, de théâtre, de journaux et de ministère surtout. O rus, quando le aspiciam ? Ce que je me permettrai de traduire de la sorte : Quand boirai-je du lait non sophistiqué, à l’ombre d’un vieil arbre moussu, qui ne sera pas
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sorti de l'atelier de peinture de MM. Philastre et Cambon ?
— Touche là, dit Rondeau, nous sommes à deux de jeu, Moi aussi j’ai faim de verdure, de grand air et de chaud soleil. Si tu es né rue Saintonge, j’ai entrevu le jour rue Grenétat, voie obscure comme un tunnel. Mes voyages de long cours se bornent à Meudon, à Yincennes, à Ville-d’Avray et à Saint- Cloud. Une fois, j’ai poussé jusqu’à Versailles; ma famille m’accompagna à la voiture et nos adieux furent déchirants. Mais aujourd’hui ce n’est plus de cela qu’il s’agit, sur ma foi ! J'ai un congé, tu as un congé; prenons notre vol, abattons-nous le plus loin possible et bénissons les ministres qui nous ont fait ces loisirs.
— Où irons-nous ? L’Italie est bien usée !
—Si nous allions en Belgique ?
—Fi donc ! on nous prendrait pour des quarts d’agents de change en désarroi.
— L’Afrique te sourit-elle?
— Médiocrement, Je serais sûr de trépasser pendant la traversée,
—Et pourquoi ?
—Parce que j’ai eu un affreux mal de mer, rien que pour avoir descendu la Seine en canot, de-
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puis le pont des Arts jusqu’au pont du Carrousel.
Tout à coup Rondeau se frappa le front,
— Qu’as-tu? demanda Mesnard.
— J’ai notre affaire. Un de mes bons amis m’a convié l’aller voir à sa campagne ; tu viendras à la Mésangerie avec moi.
— Mais je ne connais pas ton ami.
— Je te présenterai à lui et vous ferez connaissance,
— Cela suffira-t-il?
— Parbleu! avant qu’on ne nous eût présentés l’un à l’autre, je ne le connaissais pas plus que tu ne le connais à cette heure.
—C’est juste. Où demeure cet ami ?
—Bien loin, bien loin d’ici. Comprends-tu tout tpn bonheur, 6 Alphonse ! tu verras des paysages qui ne tourneront pas sur eux-mêmes comme au Diorama; nous nous roulerons sur la mousse et dans les foins. O fortune! je contemplerai tes baliveaux, moi qui n’ai vu jusqu’à ce jour que des ormeaux taillés en échalas,
— Partons demain I s’écria Mesnard, enthousiasmé par ce tableau champêtre.
— C’est convenu, dit Rondeau. Demain donc, à
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sept heures, au chemin de fer d’Orléans, et puissionsnous voyager en compagnie de femmes charmantes, ainsi que voyagent tous les héros de roman, dans les feuilletons contemporains !
— Dis donc, Alphonse, je te préviens que je me réserve la brune.
— Comme ça se trouve, Gabriel, je n’aime que les blondes !
Vaine illusion ! On fit route avec un commis-voyageur, un séminariste, un, officier de l’armée d’Afrique et l’inspecteur d’une compagnie d’assurances. Quant aux femmes charmantes, il n’y en avait pas l’ombre : la plus belle moitié du genre humain n’était représentée que par une vénérable sœur grise, enterrée sous les plis sévères de son béguin.
Après un court séjour à la ville, les deux amis songèrent à partir pour la Mésangerie.
Entre Alphonse et Gabriel il avait été convenu ce qui suit :
1" On se mettrait en route le lendemain, à cinq heures très-précises du matin ;
2° Le premier éveillé réveillerait l’autre.
Le soir, en se séparant, Rondeau avait dit à Mesnard:
— Rappelle-toi que je me confie à ta ponctualité accoutumée.
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Et Mesnard avait répondu à Rondeau :
— N'oublie pas que je me repose sur ta diligence bien connue.
C'est pourquoi, le lendemain, l’on ne partit pas.
La diligence bien connue de l'un avait ronflé jusqu’à onze heures; quant à la ponctualité accoutumée de l’autre, elle ne s’était réveillée qu’un peu avant midi.
Instruit par l’expérience, ils prirent la sage résolution de confier aux valets de l’hôtel des Postes le soin de les tirer du lit à cette heure indue où l’aurore se montre et où les chiffonniers se cachent.
Grâce à cette précaution, le départ s’exécuta au jour dit et à la minute indiquée. •
C’était par une belle matinée du commencement de septembre; l’atmosphère était pleine de senteurs embaumées; mille petits oiseaux, tout scintillants des perles de la rosée, voletaient de branche en branche avec de vifs gazouillements et de joyeux battements d’aile, et le soleil, qui se levait dans un ciel de pourpre et d’or, semblait une topaze merveilleuse détachée de l’écrin du bon Dieu.
— Ça embaume ici ! dit Mesnard, de qui les narines se dilatèrent avec volupté.
—Le fait est que pour deux malheureux nez con-
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damnés à respirer toute l’année la poussière parisienne, cette bonne odeur matinale vaut mieux que tous les parfums de l’Arabie, répondit Gabriel.
— Et ces prairies ! comme c’est d’un beau vert ! quelles nuances riches! quel interminable collier d’émeraudes ! Comme c’est doux à contempler, lorsque surtout on est réduit, comme nous, en fait de verdure, à la redingote olive du premier commis et au rond de cuir du sous-chef,
— Malheureux ! que parles-tu de sous-chef et de premier commis! interrompit Rondeau; je se suis plus bureaucrate; je suis berger... et je réponds au joli nom de Némorin. Je donnerais dix louis,., que dis-je! je donnerais l’agneau Je plus gras et le plus blanc de mon troupeau futur pour entendre exécuter un air de galoubet, de pipeaux ou de musette; il me semble que tout autre bruit serait déplacé au milieu de ces belles campagnes. Ah ! ciel !
— Qu’as-tu ?
—En croirai-je mes yeux ?
—On doit toujours croire ses yeux, Mais qu’est-ee qui te prend?.
—Un troupeau de moutons.., de vrais moutons s’avance de notre coté. Pourquoi, au lieu de brouter
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l’herbe tendre des prés, chemine-t-il, ainsi que nous, dans la poussière de la route? Interrogeons le berger.
Ayant hâté le pas, ils abordèrent un individu de méchante mine qui ne portait point de houlette; eu revanche, sa main gauche était armée d’un redoutable gourdin.
—Pasteur Corydon, dit Gabriel, reposons-nous un moment en ces lieux enchantés. Tandis que nous nous abriterons à l’ombre de ce vieux hêtre, sub legmine fagi, tes agneaux rongeront le thym et le ci ty se en heurs; puis ils se désaltéreront dans le courant de cette onde pure.
Et du geste, il désignait une mare trouble où s’ébattaient lourdement une demi-douzaine de canards.
Le pasteur Corydon fixa sur son interlocuteur un regard louche et décrivit avec sa massue un moulinet triomphant.
— De quoi ? de quoi? des navets ! fit-il ; je n’ai pas le temps de jaspiner bigorne; on m’attend à l’abattoir, moi et ma société. Je ne suis point Corydon ; je suis boucher. Bien des choses de ma part à mesdames vos épouses... Ah! ces muffles! murmura-t-il en s’éloignant.
—Voilà un drôle qui a lu les Mystères de Paris de M. Eugène Sue, observa Mesnard.
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— J’en ai peur, soupira Rondeau.
Iis marchèrent quelque temps en silence ; tout a coup, et d’un commun accord, ils s’arrêtèrent prêtant l’oreille.
-r-Une fauvette ! dit Mesnard à voix basse.
— Non ; c’est un rossignol. Que de légèreté dans ses roulades ! que de grâce dans ses trilles !
— Quels accents mélodieux !
— Dois-je te l’avouer? je n’ai jamais vu de rossignol !
— Moi, j’en ai vu un, au cabinet d’histoire naturelle... et empaillé.
— C’est drôle, observa Gabriel, je jurerais avoir déjà entendu quelque part l’air que gazouille notre rossignol.
Et pareil à M ,no Albert, quand elle déclamait la Folle, d’Albert Grisar, il se prit à chantonner entre ses dents :
— Ira, la, la, la, la, — Ira, la, la, la, la, quel esl donc cet air ?
—Eh ! parbleu ! je le reconnais à présent ! s’écria Alphonse : c’est la Parisienne.
— Tu as, ma foi, raison; c’est la Parisienne! c’est quelque oiseau envolé récemment d’une cage patriotique. Il paraît démontré qu’avec beaucoup de pa-
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tience et de serinette on enseigne à certains volatiles la première cavatine venue.
— C’est égal, je suis curieux de connaître ee rossignol qui chante du Casimir Delavigne. D’où viennent les sons, Gabriel ?
— De cette haie de sorbiers.
— Tu crois ?
— J’en suis sûr.
Mesnard ramassa un caillou et le lança de toutes ses forces dans la direction indiquée.
Un cri de fureur retentit derrière le buisson. Les deux touristes demeurèrent stupéfaits.
— Saprebleu ! fit une voix aigre, vous avez manqué me fendre le crâne.
En même temps, un petit vieillard sec et vert apparut devant Mesnard et Rondeau. De sa main droite il se frottait la tête, et de la gauche il soutenait un basson, accroché par un galon noir à l’un des boutons de son habit.
—Messieurs, dit le petit vieillard, oserai-je vous demander pourquoi vous me lapidez de la sorte? Quel est mon crime? Il se peut que vous détestiez le basson.. . mais je l’aime, moi ! et je vous ferai observer que la campagne est à tout le monde. Je suis donc parfaitement dans mon droit lorsque je me
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plais à faire résonner les échos d’alentour des sons harmonieux de mon instrument favori.
—Ah ! Monsieur, que d’excuses ! répondit Gabriel; mon ami vous prenait pour une fauvette, et moi pour un rossignol.
Ils s’éloignèrent en toute hâte, tandis que l’artiste, qui n’avait jamais été à pareille fête, leur criait de sa voix la plus douce :
— Eberlé, professeur de basson, rue des Trois- Notre-Dame, n° 7, et fagollo primo à l’orchestre du théâtre, pour vous servir, si j’en étais capable.
Après une heure de marche, ils avisèrent un cabaret, où ils entrèrent pour se rafraîchir.
—Que servirai-je à ces Messieurs ? demanda l’hôtesse avec une aimable révérence.
-—Une jatte de lait et un morceau de pain noir.
—Ces Messieurs ne préféreraient-ils pas une tranche de rosbif, un pain blanc et une bouteille de Saint-Saturnin ? Ce sera l’affaire d’un instant. En attendant, voici le journal d’hier pour leur faire prendre patience.
Elle posa devant eux un numéro de journal tout fripé et tout taché d’huile.
— Sommes-nous au café Cardinal, boulevard Itâ-
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lien, à Paris? ou sommes-nous au fond du Poitou ? demanda Mesnard.
— Est-ce que la campagne serait une chimère? répliqua Rondeau.
Deux paysans vêtus de buré, chaussés de sabots et coiffés de bonnets de coton, pénétrèrent dans l’établissement et prirent place nort loin d’eux, devant une bouteille de vieux vin cacheté.
— Enfin ! dit Gabriel* voici deux enfants de la nature. Écoutons-les, ami Alphonse, nous allons savoir si les pommes de terre sont malades, si la récolte des grains a été Copieuse et si le vin sera bon cette année.
— A votre santé, père Bourdier !
—A la vôtre, père Gaury !
— Avez-vous lu les lettres de cette pauvre duchesse de Praslin ?
—Ne m’en parlez pas ! j’ai pleuré comme une biche.
— C’est égal, la justice a fait une grande faute en n’arrêtant pas tout de suite le duc de Praslin.
—On ne le pouvait pas, il fallait une ordonnance du roi; lisez le rapport de M. Pasquier.
—Alors, pourquoi la charte dit-elle que tous les Français sont égaux devant la loi ? C’est donc un canard constitutionnel?
— Savez-vous . que les affaires d’Espagne s’embrouillent de plus en plus?
—Quel singulier pays, tout de même! Il paraît qu’il y a là-bas un bel homme appelé Serrano.
—Que voulez-vous ! nous vivons dans un drôle de temps. Voyez l’affaire Teste !
— Et le procès Bénier !
— Et le procès des subsistances de Roehefort !
— Et celui de l’employé du Gros-Caillou !
— Où courons-nous?
— A un cataclysme social ! *
— A propos, quand revient votre fils?
— Incessamment; il passe sa thèse d’avocat dans cinq jours.
— Vous êtes bien heureux, vous! le mien ne sera reçu docteur que l’an prochain.
— Fuyons! dit Gabriel; nous avons affaire à deux bourgeois de la place Royale déguisés en paysans.
—Madame, donnez-nous la carte payante.
— Messieurs, voici l’addition demandée.
Les deux Parisiens n’étaient plus qu’à trois kilomètres de la Mésangerie; on les y reçut à bras et à coeur ouverts. Chiens d’arrêt et chiens courants, lignes, filets et fusils à deux coups, bateaux et chevaux, brochures, billard, journaux, revues et cigares
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furent mis à leur disposition avec cette bonne grâce et ce cordial empressement qui décuplent le prix de la chose offerte.
Après une semaine de séjour à la Mésangerie, Gabriel s’aperçut qu’ Alphonse disparaissait invariablement à certaines heures, et Alphonse reconnut que Gabriel s’éclipsait à un moment donné de la journée.
— Où vas-tu le soir, après dîner? demanda Mes-
nard, intrigué des absences périodiques de Pylade.
—Où cours-tu le matin, avant déjeuner? réppndit Rondeau, étonné des disparitions à heure fixe d’Oreste.
— Je ne peux rien dire à ce propos; j’ai promis de me taire.
— Et moi j’ai juré de garder un inviolable si-
lence. #
— Tu as des secrets avec ton vieux camarade!
— N’en as-tu pas avec le tien? '
— Oh ! moi, c’est différent : il s’agit d’une jeune femme que je ne dois pas compromettre.
—Et moi, donc ! il s’agit d’une pauvre fille. Pensestu que je doive,la compromettre davantage?
— N’es-tu pas sûr de ma discrétion?
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—N'es-tu pas certain de la mienne?
—Tout ce que je peux confesser, c'est que je suis le héros d'une aventure charmante.
— Et moi d'un délicieux roman.
—La plus adorable naïveté !
— L'ingénuité la plus piquante !
— Imagine-toi, mon cher...
— Figure-toi, mon bon...
— Insensé, qu'allais-je faire?
—Imprudent, qu'allais-je dire?
—Adieu , Gabriel !
—Bonsoir, Alphonse 1
Pendant qu’ils s’entretenaient ainsi, deux paysans s’abordaient avec mystère et s’enfonçaient de compagnie sous un massif de châtaigniers.
— Êh bien ! papa Mélibée, où en sont les affaires ? demanda le plus jeune au plus âgé.
— Ça marche, voisin Tityre, ça marche, que c’est une bénédiction ! Dieu de Dieu 1 c'est-y bêtes, ces bourgeois de Paris! le mien surtout!
— Le mien ne l'est pas moins, je t'assure. U est amoureux fou d' Amaryllis, ma fille, et il lui écrit des lettres de l’autre monde.
—Le mien dit qu’il se meurt d'amour pourThisbé,
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ma femme, et il lui adresse des vers sans rime ni raison.
— Laisse faire, mon garçon, rira bien qui rira le dernier !
— Vous croyez donc qu’ils ne se douteront de rien?
— Eux ? ils n’y verront que du feu, et ça nous rapportera quelques bons sacs, avec quoi nous trinquerons à leur santé tout à notre aise.
— Ah çà ! tu as bien fait la leçon à ta femme, au moins? ».
— Ne craignez rien; et votre fille a-t-elle le mot?
— Ne t’inquiète pas; Amaryllis sait son rôle sur le bout du doigt.
Le lendemain, Alphonse dit à Gabriel :
— J’ai un service à te demander, cher ami .
— Tant mieux, cher ami; j’allais te demander un plaisir.
—Peux-tu me prêter un gilet brodé?
— Et toi , as-tu quelques parfums à ma disposition?
— Serai-je indiscret si je t’interroge?
— Ça dépendra de la question.
— Pourquoi tiens-tu à paraître plus brodé que de coutume?
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— Pourquoi veux-tu embaumer plus qu’à l’ordinaire?
— Je vais le le dire.
— Tu vas le savoir.
— Ce soir, je serai auprès d’elle.
— Elle sera auprès de moi ce soir.
— Si tu connaissais mon Amaryllis!
— Si tu connaissais ma Thisbé !
— Dix-huit ans, blonde comme un épi, et fille d’un nouveau Géronte.
— Vingt ans, brune comme la nuit, et femme d’un autre Sganarelle.
— Et une naïveté comme il n’y en a pas dans les villes.
—Et une ingénuité comme on n’en trouve plus qu’aux champs.
— Mes amours sont fraîches comme une idylle de Théocrite.
— Les miennes sont pures comme une églogue de Virgile.
— Oh ! quand je songe que j’ai pu aimer les demoiselles de Mabille !
— Ah! quand je pense que j’ai soupiré pour les dames du Château-Rouge !
— J’ai honte de ma faiblesse.
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— Je rougis de moi-môme.
Deux heures après, Mesnard frappait trois coups mystérieux à la porte d’ Amaryllis.
— Est-ce vous, monsieur Alphonse? demanda une voix doucement émue.
— Oui, mon bel ange!
La porte, prestement entr’ouverte , se referma sans bruit.
La même cérémonie eut lieu sur le seuil de Thisbé, et Gabriel s’introduisit chez la femme de Mélibée.
Aussitôt un cri retentit chez Thisbé et chez Amaryllis.
— Ciel ! mon père ! s’écria la première.
— Grand Dieu! mon mari! s’écria la seconde.
Alphonse se retourna, et aperçut le canon d’un fusil à six pouces de sa poitrine.
Gabriel leva la tête, et vit une hâche menaçante sur son front.
— Brigand! hurla Mélibée.
— Canaille ! écuma Tytire.
— Je pourrais vous tuer comme un voleur !
—Je pourrais vous assommer comme un chien !
— La loi m’y autorise.
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—J’ai les cinq Codes pour moi.
—Grâce! soupira Mesnard.
—Pitié! murmura Rondeau.
— Ah ! vous croyez, parc© que vous êtes un beaufils, un grand seigneur; parce que vous êtes riche et que vous venez de Paris, vous croyez que vous êtes libre de molester le pauvre monde? Non, Monsieur, détrompez-vous. Le droit du seigneur a été aboli en 89, et nous ne souffrons plus qu’on séduise nos femmes et nos filles.
Ainsi parla le père Mélibée, et l’on peut affirmer que l’époux Tytire ne fut pas moins éloquent.
Ensuite, que se passa-t-il ? Hélas I hélas! jetons un voile sur ces forfaits ; ou, si nous en parlons, parlons-en bien bas, bien bas, afin que Théoerite, Virgile, Florian, Gessner, Berquin, l’abbé Delille, Bernardin de Saint-Pierre et M mc Deshoulières n’en sachent rien. Il se passa une scène de chantage I Alphonse et Gabriel durent ‘signer deux lettres de change de trois mille francs, à quatre-vingt dix jours de vue, l’une valeur reçue en noix sèches, l’autre valeur causée en gousses d’ail.
Mesnard et Rondeau revinrent en toute hâte à Paris, non sans avoir déposé plainte entre les mains de la justice.
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Et comme on demandait à l’un d’eux s’il avait rapporté quelques raretés locales ?
— J’ai rapporté cinq aphorismes, répondit-il; je vous les livre, c’est de l’histoire.
1° Il n’y a plus de cabarets, — il y a des restaurants ;
2° Il n’y a plus de villageoises, — il y a des lorettes ;
3° Il n’y a plus de villageois, — il y a des électeurs;
4° Il n’y a plus de bergers, — il y a des bouchers;
5° Il n’y a plus de rossignols,— il y a des bassons.
Quant à l’idylle de Théocrite, elle s’est dénouée
aux assises.
LES MÉMOIRES
Paru, 17 août 1831.
Ce matin, entre sept et huit heures, au moment où je sortais de mon lit, et comme j’étais encore dans le simple appareil , Germain est venu me demander si je voulais recevoir M. Dominique Duprat.
— Certainement ! ai-je répondu; qu’il entre et qu’il soit le bienvenu.
Lorsque nous avons été seuls, Dominique et moi, je lui ai tendu la main, et lui ai demandé :
— Quel bon vent t’amène si matin? .viens-tu déjeuner avec moi ?
Mais lui, sans répondre à ma question, sans même serrer la main que je lui tendais, il s’est laissé tom-
LES MÉMOIRES
ber dans un fauteuil, il a baissé la tête, et un soupir bruyant a soulevé sa poitrine.
— Dom inique! me suis-je écrié, qu’y a-t-il? Quel malheur te frappe? parle... mais parle donc... tu me fais mourir avec ton silence !
Alors il s’est levé tout d’une pièce, par un mouvement automatique, et, plongeant ses doigts crispés dans sa chevelure humide de sueur :
— Delanoue, a-t-il dit .en bégayant, et comme si chaque syllabe lui avait déchiré le gosier, Delanoue, je suis perdu.
— Que dis-tu?
— Perdu sans ressources !
— Est-ce possible ?
— Avant une heure, je quitterai Paris; demain j’aurai quitté la France... Qui sait si nous devons nous revoir ?
Cette brusque déclaration m’a foudroyé pour ainsi dire ; j’ai voulu parler, et ma voix a expiré sur mes lèvres; j’ai voulu marcher, et mes jambes m’ont refusé leur service. Je n’ai repris l’usage de mes sens qu’en lui ep tendant prononcer cette phrase saccadée :
—Allons... je pars... embrasse-moi... adieu!
— Mais, par grâce, me suis-je écrié, explique-toi,
ou je croirai que tu veux me rendre fou. Quel est donc ce départ inattendu? un voyage? ou une fuite?
Duprat m’a pris les mains, qu’il a serrées comme dans un étau, et collant sa bouche à mon oreille :
— C’est une fuite... une fuite honteuse! a-t-il murmuré d’une voix plus faible que le souffle d’nn nouveau-né.
— Et pourquoi fuir? ai-je repris en balbutiant.
Il y a eu un court moment de silence qui m’a semblé long comme une éternité. J’ai senti, aux flammes ardentes qui ont sillonné mon visage, que la rougeur qui couvrait son front déteignait sur le mien.
— Tu me demandes pourquoi je fuis? m’a dit enfin ' Dominique ; je fuis parce que je suis à bout de ressources, parce que demain ma signature sera protestée, parce que, dans trois jours, je serai déclaré en faillite.
— Dieu soit loué! ai-je reparti aussitôt; ce n’est qu’une plaie d’argent, et plaie d’argent, comme on dit, n'est pas mortelle.
Dominique a souri tristement.
— Tu te trompes, a-t-il dit, c’est une blessure dont on ne guérit pas.
—Je te sauverai.
180 LES MÉMOIRES
— Impossible, j’ai roulé au fond d’un gouffre sans issue.
— Et si je veux, moi, me jeter à ton aide?
— Ce serait un acte de démence stérile. Tu ne peux rien pour moi, et j’aurais le remords de t’avoir entraîné inutilement dans ma ruine.
Une pareille résistance m’a irrité.
— Écoute, lui ai-je dit, si tu étais à ma place, je ne sais pas ce que tu ferais, ou plutôt je le sais bien : tu te dévouerais à mon salut corps et âme. Pourquoi donc ne ferais-je pas pour toi ce que tu ferais pour moi, le cas échéant? Crois-tu donc que je t’aime moins que tu ne m’aimes ? Si elle t’est venue, cette pensée est injuste et je la repousse. Il ne sera pas dit que, moi vivant, j’aurai laissé dans la peine un ami de toute ma vie, un homme qui a été mon associé pendant quinze années. Non ! ai-je ajouté en m’échauffant, il ne sera pas dit que les juges consulaires te déclareront en faillité, toi Dominique Duprat, de l’ancienne maison Dominique Duprat, Jacques Delanoue et C e . De quelle somme as-tu besoin? mon portefeuille, mon crédit, ma signature tout cela est à ton service.
— Et je n’en userai pas, a-t-il répliqué. Si j’ai commis des fautes, est-ce à toi de les expier? D’ailleurs,
mon passif est énorme; le chiffre, si je te le révélais, te causerait une véritable épouvante. Au lieu de continuer sagement le commerce des vins, qui avait fait de notre maison, alors que nous étions associés, une des plus solides et des plus importantes maisons de Bercy, je me suis lancé, depuis trois ans, c’est-à-dire depuis notre liquidation, dans des spéculations sur le trois-six, d’une hardiesse effrayante. Je jouais un jeu à devenir riche comme la Banque ou gueux comme Job. La chance a tourné contre moi, et j’ai à payer demain pour douze cent mille francs de différences.
Ce que Dominique avait prévu a eu lieu : je suis demeuré abasourdi.
— Insensé! n’ai-je pu m’empêcher de lui dire, pourquoi aussi avoir voulu continuer les affaires? Alors que je me trouvais assez riche, pourquoi as-tu voulu t’enrichir encore ?
Dominique a haussé les épaules.
— Chacun obéit à sa destinée, a-t-il répliqué. Le s uns naissent heureux et tu es de ce nombre ; les autres naissent malheureux, et j’en suis un triste exem pie. A toi tout sourit; rien ne me réussit, à moi. — Observo bien que ce n’est point un reproche qi.e ,e
t’adresse, c’est un fait que je constate, et rien déplus.
LES MÉMOIRES
Ainsi donc, tandis que tu vas continuer à vivre la vie tranquille et dorée des bourgeois de Paris, me voilà condamné à mener une existence errante et désolée.
— Mais enfin, ai-je dit, cet exil n’aura qu’un temps; tu nous reviendras ?
— Jamais ! que ferais-je en France, en admettant même que je parvinsse à désarmer les rigueurs de la police correctionnelle? As-tu envisagé quelquefois la dure position que la loi fait au failli? Privé de mes droits civils, je ne saurais plus être ni tuteur, ni juré, ni garde national, ni éligible, ni électeur. Je n’aurais plus la liberté d’entrer à la Bourse, et connaistu donc beaucoup d’honorables négociants qui consentissent à m’appeler leur gendre et à me donner leur fille?
— C’est vrai! ai-je soupiré} tel est pourtant le cortège des souffrances morales que la faillite traîne après elle.
— Tu le vois, Delanoue, je dois partir il faut
que je parte ! Adieu donc, homme heureux, et, je t’en prie, songe un peu à moi lorsque tu n’auras rien de mieux à faire.
— Tu me quittes déjà ? Ne me diras-tu pas où tu comptes te retirer?
—D’abord en Belgique, ce paradis terrestre des
Diaitized bvCoDol
spéculateurs ruinés ; et puis Dieu sait où ! Mais voici l’neure du départ, et j'ai à peine le temps de me rendre à la Villette?
— Pourquoi à la Villette ?
— Par mesure de précaution. Ma présence dans la cour des Messageries exciterait des soupçons et donnerait lieu à des commentaires qui conduiraient droit à la vérité. Ma place est arrêtée sous un faux nom et j’attendrai la voiture sur la route.
J’ai interrompu Dominique et j’ai sonné Germain.
— Qu’on attèle mon cabriolet, et qu’on fasse vite!
Vingt minutes après, nous débouchions au grand trot dans le faubourg Saint-Martin , et laissant la Villette derrière nous, nous ne nous sommes arrêtés qu’à deux kilomètres de la barrière. Une dernière fois j’ai embrassé Dominique.
— Adieu, mon pauvre ami, ai-je dit en serrant sa main, dans laquelle j’ai glissé un petit portefeuille contenant quelques billets de banque.
— Adieu, homme heureux ! a-t-il répliqué d’une voix profondément altérée.
En ce moment, nous avons été rejoints parla diligence. Nous avons hélé le conducteur, et, s’accro-
184 LES MÉMOIRES
chant aux courroies, Dominique s’est hissé sur la
banquette.
Alors j’ai remonté dans mon cabriolet, et j’ai tourné bride vers Paris.
Les dernières paroles de mon ami ont longtemps retenti à mes oreilles avec un bourdonnement étrange.
— Adieu, homme heureux ! m’a-t-il dit.
Le fait est que je suis heureux.
Que manque-t-il à ma félicité pour être plus que parfaite? Moins que rien.
J’ai trente-neuf ans, je possède une jolie fortune; je me porte bien; sans être un Adonis, je suis mieux que mal; sans être un aigle, je ne suis pas plus bête qu’un autre. L’entrée de la Bourse ne m’est pas fermée, à moi ! Enfin, comme ce pauvre Dominique me l’a fait observer, je jouis de tous mes droits civils, c’est-à-dire que je peux être juré, tuteur, colonel de ma légion, électeur, conseiller municipal, voire même député, sans compter que rien ne s’oppose à ce que je fasse un brillant mariage.
Et j’ai regagné ma maison en savourant mon bonheur.
15 juin 1833.
11 paraîtrait que je ne suis pas mort !
Mais il me semble que je n'en vaux guère mieux.
J’ai le gosier en feu, mes artères battent avec furie, ma cervelle bout, ma main tremble... c’est à peine si j'ai la force de mal écrire ce peu de lignes.
Où suis-je et que m’est-il donc arrivé ?
Si je ne m’abuse, si j’y vois clair, je suis dans ma propre chambre, couché dans mon propre lit. La main qui me tend une potion appartient à un bras sur lequel je reconnais ma livrée ; ce bras lui-même appartient à Germain. J’ouvre la bouche pour le questionner ; mais lui, par les gestes les plus impérieux et les plus expressifs, me condamne au silence.
Quel est donc ce mystère ?
30 juin.
Voilà mes forces qui reviennent, et avec mes forces reviennent aussi mes souvenirs.
Il y a peu de jours, le 3 du présent mois, Paris, qui s’était endormi en murmurant ces tristes paroles : « Le général Lamarque se meurt! » Paris s’est réveillé au bruit de cette funèbre nouvelle : « Le général Lamarque est mort ! »
Paris ne s’émeut pas fréquemment, et pourtant ç’a été un deuil universel dans la ville. En lui se sont éteints deux hommes à jamais regrettables, un tri-
LES MÉMOIRES
bun éloquent et un soldat illustre : aussi l’avonsnous pleuré à double titre. De toutes parts, en s’abordant, on se redisait ses dernières paroles. A l'un il avait dit : a Je meurs avec le regret de n’avoir pas vengé la France des infâmes traités de 1815 ! » A un autre : « Ce duc de Wellington, je suis sûr que je l’aurais battu ! » et voyant quelques amis dévoués qui versaient des larmes autour de son lit de mort, il s’était écrié : « Qu’importe que je meure, pourvu que la patrie vive ! »
Les funérailles de Lamarque furent fixées au 5 juin.
Le 5 juin 1832 ! Quelle date dans notre histoire contemporaine !
Dès le matin, tout Paris fut sur pied et se prit à rouler comme un fleuve immense vers la maison mortuaire. Quand je songe à la foule qui se pressait dans la rue Saint-Honoré, j’ai peine à comprendre qu’elle n’ait pas craqué ainsi qu’une culotte trop juste. Enfin, le cortège s’ébranla, et tandis qu’on se bouleversait et qu’on se foulait anx pieds dans les bas côtés de la rue, je marchais non loin du général
Lafayette, du maréchal Clausel, de MM. Laffitte et Mauguin, lesquels tenaient les coins du drap, avantage que je devais à mon habit de garde national, et
dont, par conséquent, ce pauvre Dominique n’eût pu jouir.
Il nous a fallu plus de trois heures pour nous rendre de la rue Saint-Honoré à la place de la Bastille, où une estrade avait été préparée pour les discours d’adieu. À partir de ce moment, que s’est-il passé? Je l’ignore. L’émeute et la révolte étaient dans l’air. Pour mettre le feu aux poudres, il suffisait d’une étincelle, et cent torches se sont allumées en un clin d’œil. Tout à coup un homme est apparu, monté sur un cheval noir et brandissant un drapeau rouge, tandis qu’un escadron de dragons, vomis par la caserne des Célestins, débouchait sur le quai Morland et galopait vers le pont d’Austerlitz. Alors des barricades ont été construites à la hâte; plusieurs gardes nationaux ont tiré leurs sabres, et un feu meurtrier, partant de l’arsenal, du pavillon Sully et du grenier d’abondance, a porté le désordre et la mort parmi les dragons.
Quand j’ai vu la tournure que prenaient les choses, je me suis esquivé à toutes jambes et suis rentré chez moi.
— Germain, ai-je dit à mon Figaro, ma robe de chambre, mes pantoufles, je ne sortirai pas... veillez à ce que je dîne tôt et à ce que je dine bien.
LES MÉMOIRES
Après mon dîner, j’ai fumé un excellent cigare, je me suis voluptueusement étendu dans une moelleuse ganache, et j’ai commencé la lecture d’un roman nouvellement paru, et qui est signé de mon auteur favori.
Vers dix heures, au moment où je me disposais à me coucher, très-satisfait de ma soirée, on a carillonné à ma porte.
Peu après, Germain est venu m’annoncer M. Ledoux.
M. Ledoux, fabricant de queues de boutons à la mécanique, est capitaine dans ma compagnie et chevalier de la Légion d’honneur. J’ai aussitôt donné l’ordre de l’introduire.
M. Ledoux m’est apparu en grand uniforme, sabre au côté ; son hausse-col reluisait sur sa poitrine.
— Bonjour, caporal, bonjour! m’a-t-il dit de cette voix fortement accentuée que donne l’habitude du commandement militaire.
J’ai oublié de dire qu’aux dernières élections la confiance de mes concitoyens m’a décerné les insignes du caporalat ; c’est peu de chose, mais c’est un premier pas dans la carrière des honneurs, où il n’y a que le premier pas qui coûte.
— Bonjour, mon capitaine, ai-je répondu avec mon plus aimable sourire.
— Caporal Delanoue, a-t-il repris, êtes-vous malade?
—Moi? capitaine... jamais je ne me suis mieux porté. J’ai parfaitement dîné, on ne peut mieux fumé, et dévoré quatre volumes de Paul de Kock.
— Tant mieux, sacrebleu ! tant mieux ! Lorsque je vous ai vu vous éclipser de la place de la Bastille, j’ai pensé qu’une indisposition subite... Mais puisqu’il n’en est rien, permettez-moi de vous en féliciter, de m’en féliciter et d’en féliciter le gouvernement.
Je n’ai rien compris à cette averse de félicitations. Qu’il me félicitât, moi, de ce que ma santé est florissante, je le conçois très-bien; qu’il s’en félicitât, lui, à la rigueur je le conçois encore; mais qu’il en félicitât le gouvernement, c’est ce qu’il ne me fut point donné de concevoir.
Néanmoins, je m’inclinai, ainsi que la politesse m’en faisait une loi.
— Eh bien ! reprit M. Ledoux, puisque je me suis trompé dans mes conjectures, je peux compter sur vous demain matin?
— Si yous pouvez compter sur moi demain matin ? me suis-je écrié; non-seulement demain matin, mais
encore demain soir et les jours suivants.
190 LES MÉMOIRES
— C’est bien, caporal ! c’est très-bien ! je n’attendais pas moins de votre dévouement.
— Mon dévouement vous est connu, capitaine. Que faut-il faire?
—Trouvez-vous demain, à sept heures du matin, au lieu ordinaire des réunions de la compagnie,
—Mais ce n’est pas mon jour de garde.
—Eh ! parbleu ! il s’agit bien de votre garde !
— De quoi s’agit-il donc?
— Ah çà! caporal Dclanoue, vous ne savez donc rien de ce qui se passe?
— Et que se passe-t-il ? Je n’ignore pas que les funérailles du général Lamarque ont occasionné un peu de tapage; mais je présume que tout est rentré dans l’ordre.
Le capitaine Ledoux a bondi sur sa chaise.
— Ah! vous présumez cela, vous! s’est-il écrié d’une voix tonnante. Ah ! vous croyez qu’on fait rentrer les émeutes en elles-mêmes aussi aisément que vous faites rentrer les tuyaux de votre lorgnette avant de la serrer dans l’étui ! Tandis que vous dîniez, que vous fumiez et que vous lisiez des romans, savez-vous quels progrès a faits l’insurrection ? les républicains se sont rendus maîtres de l’Arsenal; ils ont enlevé le poste de la Galiote et celui du Château-
Diqit ized by Gc
d’Eau ; ils dominent tout le quartier du Marais ; la mairie du 8 e arrondissement est en leur pouvoir; la fabrique d’armes de la rue Popincourt leur a livré douze cents fusils; ils se préparent à assaillir la Banque, l’hôtel des Postes et la caserne des Petits- Pères; enfin, ils ont rendu inabordables la rue Saint- Martin et les rues circonvoisines, résolus à y établir le quartier-général de l’insurrection. Voilà, caporal Delanoue, voilà tout simplement ce qui s’est fait dans Paris tandis que vous vous abandonniez à toutes les jouissances de la mollesse et de la bonne chère.
A ces paroles dites avec amertume, je me suis senti rougir, et me suis reproché intérieurement mes cigares, mes volumes in-12 et mon perdreau truffé.
Le capitaine Ledoux a repris en ces termes :
— Parlons peu et parlons bien. Je me connais en hommes. Vous êtes un ambitieux, vous !
—Moi, capitaine!
—Vous-même, caporal ; aussi je ne vais point par quatre chemins, et je vous dis : Soyez exact au rendez-vous; conduisez-vous bien, prêtez au gouvernement un vigoureux concours... on aura les yeux sur vous ! Je ne vous dis que ça, on aura les yeux sur vous !
LES MÉMOIRES
Il dit, m'honora d’une poignée de main et s’éloigna majestueusemen t .
Je me suis couché et j’ai rêvé que le gouvernement, satisfait de mon admirable conduite, me nommait commandant supérieur des gardes nationales du royaume, avec cent mille francs de traitement, en remplacement du maréchal Lobau, ce qui, pour un simple caporal comme moi, est un joli avancement.
Le lendemain, vers huit heures, nous partîmes une cinquantaine de camarades et moi, tambours en tête et commandés par M. Ledoux. Nous trouvâmes la rue Saint-Martin coupée par deux barricades, l’une au nord, à la hauteur de la rue Maubuée; l’autre, beaucoup plus forte, au midi, à quelques pas de l’église Saint-Méry.
Parvenus à une courte distance des insurgés, le capitaine nous cria : Apprêtez armes! en joue! feu!
A cet ordre sinistre, je ne sais trop ce qui se passa dans le fond de mon cœur; j’ai songé que ceux que nous allions mitrailler étaient nos frères, après tout, — et, relevant mon fusil par un brusque mouvement, j’ai tiré en l’air...
Horreur! ma balle est allée frapper à la tête une vieille dame qui se mettait à sa fenêtre.
Au môme instant, et comme si la colère céleste s’appesantissait sur l’homicide, je suis tombé sans connaissance sur le pavé : un coup de feu, parti de la barricade, venait de me labourer la poitrine.
Mon médecin me prédit qu’avant quinze jours je serai tout à fait rétabli.
Puisse cet oracle être plus sûr que celui de Calchas !
25 décembre 1832.
Sylvio Pellico, Casanova, Latude, baron de Trenck, ô vous tous qui fûtes mes compagnons d’infortune, enseignez-moi l’art précieux de creuser un souterrain de trois cents mètres avec l’ardillon de ma bretelle; dites-moi comment on descelle les pierres de taille avec l’ongle de son petit doigt, comment l’on s’y prend pour fabriquer une échelle de cordes, étant donnés un mouchoir de poche et une boîte d’allu- ' mettes chimiques? — Et toi, 6 Pélisson, quels philtres as-tu employés pour civiliser les araignées ?
Depuis une semaine, je suis prisonnier à Y Hôtel des Haricots, en qualité de garde national réfractaire. Huit fois encore la vieille Aurore aux doigts de rose ouvrira les portes de l’antique Orient, avant que l’on ne m’ouvre celles de ma prison.
LES MÉMOIRES
Moi, jadis l’exemple et l’honneur de ma compagnie, je la déshonore aujourd’hui. (Fotr les divers réquisitoires du capitaine rapporteur.)
Les imbéciles! Us ne comprennent pas que j’aime mieux faire quinze jours de prison que de monter une seule garde. La rue de mon uniforme et de mon bonnet à poils me faisait mal; je les ai donnés à mon portier. Quant à mon fusil, arme maudite dont je me suis servi si malheureusement, je l’ai enterré dans un lieu obscur, jurant, mais un peu tard, que je n’y toucherais plus. Ah ! c’est qu’ils ne savent pas combien de fois mon sommeil a été troublé par d’horribles cauchemars! La tête sanglante de cette vieille dame est sans cesse présente à ma pensée.... Chassons cet odieux souvenir.
J’ai beau regarder de tous les côtés, je n’aperçois pas la moindre araignée dont je puisse m’établir l’instituteur primaire.
Ah ! mon pauvre Dominique, je comprends que tu aies regretté d’être privé de l’exercice de tes droits civils ! mais, en réalité, tu as bien peu perdu en perdant le droit de monter la garde et de faire des patrouilles.
7 mars 1834.
Hier, j’ai reçu un avis émané de la préfecture de
la Seine : on me prévient que j’ai été désigné par le sort pour siéger aux prochaines assises en qualité de juré.
C’est la première fois que je suis appelé à jouir de l’exercice de ce droit civil.
Ce matin, les journaux ont publié, suivant l’usage, la liste du jury; mon nom y figure des premiers.
Étant allé, dans l’après-midi, faire un tour de promenade sur le boulevard, j’ai été abordé par vingt personnes qui m’ont félicité de mon bonheur. — Trop heureux Delanoue ! m’a-t-on dit à qui mieux mieux, bénissez votre étoile: il faut que la célèbre affaire Glandureau se trouve incluse précisément dans la session dont vous faites partie! Tandis que nous en serons réduits à l’analyse sèche et incomplète des feuilles judiciaires; tandis que les plus favorisés d’entre nous, confondus au milieu de la foule et plantés sur leurs jambes, ne verront que d’un œil et n’entendront que d’une oreille, vous, commodément installé sur un bon siège, vous assisterez aux moindres péripéties du drame Glandureau. Rien ne vous échappera : la lecture de l’acte d’accusation, les dépositions des témoins à charge et à décharge, le rapport deschimistes, le réquisitoire du procureur du roi, la plaidoirie de l’avocat, les répliques, le ré-
LES MÉMOIRES
sumé du président, la physionomie de l’accusée, le verdict du jury, vous ne perdrez aucun détail de toutes ces émotions d’audience, si énergiques, si vivaces, si poignantes.
— Je donnerais dix louis pour être à votre place, disait l’un.
—Je n’ai pas de chance, moi! disait un autre; toutes les fois que je fais partie du jury, nous n’avons à juger que d’insignifiants délits, mais de bons gros crimes, point! Le croiriez-vous? je n’ai pas encore eu la satisfaction de condamner quelqu’un à mort, ou tout au moins aux travaux forcés à perpétuité !
Celui qui s’exprimait ainsi n’est point un cannibale, ainsi qu’on serait fondé à le croire; loin de là, c’est Pomeret, le fabricant de fleurs de la rue de la Paix; Pomeret, un homme de mœurs douces, qui passe, à juste titre, pour bon fils, bon citoyen, bon père, bon ami, bon contribuable et bon époux.
Je dois convenir que, pour un début, je n’ai pas la main malheureuse. Depuis trois mois, il n’est bruit dans Paris et dans la France que de l’affaire Glandureau. M me Glandureau, accusée d’homicide sur la personne de son mari, est-elle ou n’est-elle pas coupable ? sera-t-elle condamnée? sera-t-elle acquittée?
Voilà ce que chacun se demande avec anxiété. Les paris sont ouverts. On peut dire que la ville est divisée en deux camps : les glanduristes et les antiglanduristes ; les célibataires sont pour, les gens mariés tiennent contre.
— Pauvre petite femme ! disent les uns. Oser soutenir qu'elle est coupable! quelle infamie! Elle est blanche comme neige. C'est une sainte! c’est une martyre !
— C’est une nouvelle Voisin! c’est une seconde Brinvilliers ! disent les autres; elle sera condamnée à mort, et, si nous avons un regret, c’est que la question ait été abolie !
Moi-même, moi qui suis d’un tempérament paisible, moi qui ne me passionne pas aisément, j’ai fait comme tout le monde, j’ai lu et relu l’acte d’accusation, et plus d’une fois, à mon cercle, j’ai rompu des lances contre les défenseurs de madame Glandureau. 11 me paraît avéré que cette femme a commis le crime dont on l’accuse.
16 mari 1834.
Les débats de l’affaire Glandureau ont fini hier à minuit et un quart; ils ont duré quatre jours. Le sort qui m’avait désigné pour cette session m’a favorisé
LES MÉMOIRES
jusqu’au bout. Je suis un des douze jurés qui ont condamné cette grande criminelle.
Quelle source féconde d’émotions sans cesse renaissantes ! Comme j’ai été, durant ces quatre jours, remué, agité, secoué, impressionné ! Voilà qui s’appelle vivre! Quel spectacle saisissant I.». sans compter que j’étais, pour ainsi dire, assis aux premières loges, tandis que Pomeret et les autres, confondus avec la canaille, ont risqué vingt fois d’être asphyxiés dans les bas-fonds de la salle.
Il y a eu un moment où M. le procureur du roi a requis l’huis clos. On a donc expulsé tout le monde, sauf les juges, les jurés et le défenseur. Alors Pomeret m’a jeté un regard tout pétillant d’une jalousie effrénée. Au mouvement de ses lèvres, j’ai deviné qu’il me maudissait, moi et mon bonheur insolent.
Le procureur du roi a divinement parlé. C’est un bel homme, qui fait des phrases rondes comme des cercles géométriques; on jurerait que ça n’a ni commencement ni fin. 11 a prouvé qu’il fallait frapper un grand coup, que la tranquillité des ménages était au prix d’une sévère condamnation. A coup sûr, ce magistrat est marié; ou, s’il ne l’est pas, je gage que ses bans sont affichés à la mairie de son arron-
dissement. Il avait tout l’air de combattre pour ses dieux lares.
L’avocat n’est pas demeuré en reste avec lui ; mais ses phrases, loin d’être rondes à l’instar des siennes, m’ont semblé pointues comme des pointes de Paris. Armé du pesant marteau de son éloquence, il s’est complu à enfoncer ses phrases pointues dans tous les ‘coins, à toutes les places, sans crier gare. Sous prétexte d’innocenter sa cliente, il a trouvé moyen d’incriminer les témoins, les pharmaciens, les médecins, les chimistes, le curé, le notaire, les jurés, le président, les conseillers, les huissiers, le greffier, le public et le Grand Turc. — Quel homme que cet avocat! Mais ce qui a été plein de charme et d’intérêt, ça été la déposition des quatre chimistes appelés à travailler sur les restes de feu Glandureau.
Premier chimiste. — Sur mon honneur et ma conscience, oui, j’ai trouvé du poison dans les débris d’estomac, de foie et de rate soumis à mon examen.
Deuxième chimiste. — Sur mon honneur et ma conscience, non, je n’ai pas trouvé de poison dans les débris d’estomac, de foie et de rate soumis à mon examen. ».
Troisième chimiste. — Sur mon honneur et ma conscience, oui, j’ai trouvé du poison dans les débris
‘JUÜ LES MÉMOIRES
d’estomac, de foie et de rate soumis à mon examen.
Quatrième chimiste. — Sur mon honneur et ma conscience, non, je n’ai pas trouvé de poison dans les débris d’estomac, de foie et de rate soumis à mon examen.
Suffisamment éclairé par cette discussion lumineuse, j’ai voté la mort de l’accusée.
— Mânes de M. Glaudureau! me suis-je écrié, acceptez cette réparation, toute tardive et toute incomplète qu’elle est !
38 mari 1834.
M me Glandureau a été exécutée ce matin, à sept heures, sur la place Saint-Jacques.
Pourquoi, en lisant cette nouvelle dans mon journal, ai-je eu froid dans le dos? pourquoi des gouttes de sueur ont-elles perlé sur mes tempes?
C’est que je me suis adressé cette question à moimême r
Si cette femme que j’ai, moi douzième, rayé du nombre des vivants, si cette femme n’avait pas commis le crime dont elle était accusée?... si elle était innocente?
Tout aussitôt je me suis répondu de la façon la plus péremptoire et la plus victorieuse. Je me suis
démontré qu’elle était coupable, qu’elle ne pouvait pas ne pas être coupable. Je me suis remémoré les dépositions des témoins à charge, le rapport des deux chimistes qui ont trouvé du poison, et surtout l’accent convaincu du ministère public.
C’est égal, si c’était à recommencer, j’admettrais des circonstances atténuantes.
Les débats ont prouvé que Glandureau portait des lunettes bleues et une perruque rousse.
C’étaient là des circonstances atténuantes!... Comment n’ai-je pas admis les circonstances atténuantes?
Je suis sûr que mon sommeil va être peuplé cette nuit des plus sanglants cauchemars.
19 avril 1856.
Dieu qui, tôt ou tard réforme les jugements iniques, Dieu vient de casser d’une manière éclatante le jugement Glaudureau.
Quel sera le Voltaire de cette nouvelle affaire Calas?
Hélas ! c’est une innocente que nous avons condamnée aveuglement.
Un ancien domestique de la maison a confessé son crime avant de mourir. 11 est entré dans des détails
LES MÉMOIRES
si précis et si minutieux, qu’il n’est pas possible de révoquer en doute sa culpabilité.
Lorsque j’ai appris cette fatale nouvel le, mon cœur a bondi avec une violence inouïe. J’ai cru que j’allais être frappé d’une attaque d’apoplexie foudroyante.
Ainsi donc, j’ai deux meurtres à me reprocher; deux fois le sang innocent a été versé par ma faute.
Et dire que Dominique, un homme sensé, a été assez fou pour regretter d’être privé d’un droit si dangereux, si terrible.
Quant à moi, j’y renonce solennellement.
S leptembre 1836.
J’ai été condamnée à 500 fr. d’amende par le président des assises pour ne m’être pas rendu au tribunal, où m’appelaient mes fonctions de juré.
11 en sera toujours ainsi à l’avenir.
Mânes de M me Glandureau, acceptez cette réparation, toute tardive et toute incomplète qu’elle est.
22 février 1837.
Le pays va être appelé prochainement à exercer une de ses prérogatives les plus précieuses, et les citoyens un de leurs droits les plus chers, — un droit
qu’ils ont acheté au prix de deux sanglantes révolutions.
La chambre des députés est dissoute, et c’est au corps électoral, dont j’ai l’honneur de faire partie, qu’est confiée la haute mission de reconstituer ce grand pouvoir de l’État.
Encore un droit dont ce pauvre Dominique serait privé, s’il était à Paris.
Les élections auront lieu d’aujourd’hui en quinze jours.
33 février.
Reçu la profession de foi de M. Fabuleux, candidat légitimiste de mon arrondissement.
« S’il est nommé, M. Fabuleux s’engage sur l’honneur à diminuer toutes les charges, à alléger tous les impôts qui pèsent sur le peuple français.
« Il se dévouera tout entier au bonheur et à la gloire de la patrie.
« Son vote, acquis d’avance aux choses grandes et généreuses, repoussera énergiquement tous les projets liberticides.
« Usera des plus assidus aux séances.
« Indépendant par sa position et par son caractère, on ne le verra point sans cesse tout prêt à sacrifier
204 LES MÉMOIRES
ses convictions à une place ou à un morceau de ruban
rouge.
a Son passé répond de son avenir. »
Voilà une déclaration de principes qui me convient sous tous les rapports. M. Fabuleux me paraît être mon homme; il peut compter sur ma voix.
24 fénier.
Reçu la profession de foi de M. Vertigo, candidat conservateur de mon arrondissement.
Voici qui est particulier !
S’il est nommé, M. Vertigo s’engage sur l’honneur à diminuer toutes les charges et à alléger tous les impôts qui pèsent sur le peuple français.
Absolument comme l’autre !
Il se dévouera tout entier au bonheur et à la gloire de la patrie.
Absolument comme l’autre !
Son vote, acquis d’avance aux choses grandes et généreuses, repoussera énergiquement les projets liberticides.
Absolument comme l’autre !
Bref, il sera des plus assidus aux séances; — il n’acceptera ni place ni ruban;— d’ailleurs, son passé répond de son avenir.
Cooki e
Comme l’autre ! toujours comme l’autre !
Cruelle alternative! que faire? pour lequel voteraije? je ne peux pourtant pas tirer mon député à pile ou face ou à la courte-paille !
35 férrier.
Reçu la profession de foi de M. Gibraltar, candidat radical de mon arrondissement.
Pour le coup, je suis tenté de crier au miracle.
MM. Fabuleux, VertigoetGibraltar recommencentils donc le mystère de la Sainte-Trinité? sont-ils un seul et même candidat en trois personnes?
S’il est nommé, M. Gibraltar s’engage sur l’honneur, etc., etc.
Il se dévouera tout entier, etc., etc.
Son vote, acquis d’avance, etc., etc.
Il sera des plus assidus, etc., etc.
Indépendant par sa position et par son caractère, etc., etc.
Son passé répond de son, etc., etc.
La position embarrassante où je me trouve n’est pas sans rapport avec celle où se trouva jadis l’âne de Buridan.
11 y a pourtant une différence; encore est-elle à mon préjudice.
LES MÉMOIRES
L’âne de Buridan n’hésitait qu’entre deux picotins et moi je balance entre trois candi-
dats.
28 février.
Par la corbleu ! de ce qu’on paye deux cents francs d’impôt, suit-il de là qu’on ne soit pas maître chez soi?...
Depuis deux jours mon appartement est envahi par une foule de gens à moi inconnus, qui vont et viennent, entrent et sortent, s’installent, et se prélassent, me réveillent dès l’aube, retardent mon déjeuner, font brûler mon dîner, et, le soir, me tiennent éveillé jusqu’à des heures indues.
Ces messieurs sont tous électeurs, ou soi-disant tels. Les uns sont dévoués à Vertigo, les autres à Fabuleux, le reste à Gibraltar, et chacun me prêche pour son saint, à grands renforts de poumons.
— Monsieur Delanoue, me disent ceux-ci, êtesvous un citoyen éclairé ?
— Je m’en flatte. Messieurs.
— Aimez-vous sincèrement votre patrie ?
—En douter serait me faire injure.
—Êtes-vous partisan des sages libertés?
— Sans doute, je le suis.
—Alors vous voterez pour M. Gibraltar, c’est le candidat de votre choix.
— Monsieur Delauoue, me disent ceux-là, aimezvous sincèrement votre patrie?
— Parbleu !
— Êtes- vous partisan des sages libertés ?
—A mort !
— Êtes-vous un citoyen éclairé ?
—Je m’en pique. Messieurs.
—Alors vous voterez pour M. Fabuleux, c’est l’homme qu’il vous faut.
Mais soudain les autres de reprendre en chœur :
— Monsieur Delanoue, êtes-vous partisan des sages libertés?
— Certes 1
— Êtes-vous un citoyen éclairé?
— Je m’en vante.
—Aimez-vous la patrie?
— De toutes mes forces et de tout mon cœur.
— Alors vous voterez pour M. Vertigo, c’est le mandataire qui vous convient à tous égards.
Je me rappelle avoir lu dans l’Histoire de M. Le Ragois, — une histoire bien agréable, — qu’un sieur Damien, atteint et convaincu d’avoir porté un coup
LES MÉMOIRES
de canif au roi Louis XV, fut arrêté, jugé, condamné à mort et tiré à quatre chevaux.
A ce récit, je me laissai aller à plaindre le sieur Damien, malgré l’énormité de son crime.
Hélas ! en ce temps-là j’ignorais ce que c’est que d’être tiré à vingt électeurs !
Enfin me voilà seul. Le dernier courtier électoral a disparu, et je vais pouvoir goûter un repos qui m’est bien dû.
D’où vient que Germain arrive tout effaré ?
— Germain, qu’y a-t-il ?
— Monsieur, je ne trouve plus le panier à l’argenterie. Le coup aura été fait par un de ces prétendus électeurs qui nous ont envahis toute la journée... Je parie que notre voleur est ce grand sec, de méchante mine, qui faisait sonner si fort les mots de conscience et de patriotisme. Oh ! le brigand ! si je le tenais, avec son patriotisme et sa conscience !
— J’aimerais mieux le tenir avec mon argenterie, ai-je réparti philosophiquement.
3 mars.
Quelle scène! bon Dieu! quelle scène!
Le hasard a fait arriver chez moi, à quelques minutes d’intervalle, les trois candidats qui se dispu-
tent mon suffrage. Ces messieurs se sont rencontrés dans mon salon. J’entends qu’ils s’y sont rencontrés comme se rencontraient sous l’empire l’armée française et les armées coalisées dans les plaines d’Iéna, d’Austerlitz et de Marengo. S’il n’y a pas eu de sang versé, assurément ce n’a pas été de leur faute.
Dans cette course à l’élection, M. Gibraltar l’a emporté d’une longueur de tête ; il est arrivé le premier, et il a pu m’entretenir seul à seul pendant cinq minutes. C’est une chose merveilleuse que de voir à quel point ce monsieur saisit l’occasion aux cheveux. Je n’aurais jamais supposé qu’on pût, en si peu de temps, dire tant de mal des autres et tant de bien de soi-même.
— Monsieur Delanoue, s'est-il écrié, je ne vous dirai pas, comme la plupart de mes collègues : Votez pour moi, je suis indispensable au bonheur de la France... Non! je leur abandonne ces moyens vulgaires et ce charlatanisme de bas étage. Je vous dis donc tout simplement : Votez pour moi, je crois que je serai utile à la prospérité de notre belle patrie. Utile, oui ; indispensable, non ! Pesez bien la valeur des mots, je vous prie. J’en conviens avec une noble
franchise, parce que rien ne me semble plus orgueil-
LES MÉMOIRES
leux qu’une fausse modestie, j’apporterai à la chambre de vastes lumières, jointes à une probité antique. Je me suis préparé de longue main, dans le silence du cabinet, à toutes les questions vitales qui dominent notre époque. La loi sur le roulage, l’affranchissement de la classe nègre, l’endiguement des fleuves et rivières, l’impôt des patentes, la refonte des monnaies, la question russe, la question belge, la question espagnole, la question anglaise, la question suisse, la question italienne, la question d’Alger et la question de Monaco, la loi sur lés morues et la propriété littéraire trouveront en moi un interprète également éclairé, et j’oserais presque dire également éloquent. Ajoutez que je ne suis point ambitieux, tandis que mes concurrents, les sieurs Vertigo et Fabuleux, sont hommes à trafiquer de leur conscience en vue d’un bureau de tabac et d’un bureau de papier timbré.
Ce qui précède n’est qu’un résumé on ne peut plus succinct des innombrables périodes que M. Gibraltar a coulées dans mon tube auditif, avec la prestesse et la régularité d’une machine à parler de la force de vingt langues.
Tout à coup la porte s’est ouverte, et Germain a annoncé M. Vertigo.
Les deux nobles rivaux ont échangé un regard où se peignait la haine la plus violente.
— Ah ! ah 1 s’est écrié M. Vertigo sans prendre la peine de me saluer, il paraîtrait que j’arrive un peu tard : Monsieur était sans doute en train de faire l’article ?
— Qu’appelez-vous faire l’article? a riposté aigrement M. Gibraltar. Me prenez-vous pour un commisvoyageur ?
•—Précisément.
—Insolent!
— Et pour un commis -voyageur de l’honorable maison Blague-Puff et compagnie, encore!
— Vos injures ne sauraient m’atteindre. Monsieur l’avocat sans causes !
— Cela vous va bien de parler ainsi. Monsieur le docteur sans malades!
— Patience ! les électeurs vous renverront à votre cabinet solitaire!
— Comme vous à votre clientèle fantastique !
—Un joli choix dont il faudrait faire ses compliments à la nation !
— Un digne représentant qui ferait honneur au pays!
212 LES MÉMOIRES
— Heureusement, il y a encore du bon sens en France.
—Parbleu ! votre insuccès en sera une preuve sans réplique.
—A peine aurez-vous trois suffrages!...
— Ce sera toujours mieux que vous qui n’aurez qu’une voix, — en comptant la vôtre.
Vainement j’ai essayé d’interposer mon autorité, mes paroles de conciliation se sont perdues au milieu du tumulte; les deux champions, hérissés comme des coqs, semblaient tout prêts à fondre l’un sur l’autre.
En ce moment, la porte s’est ouverte de nouveau, et Germain a jeté le nom de M. Fabuleux.
Ce fut alors une scène sans exemple, et comme je pensais qu’il ne s’en jouait qu’au premier acte du Bourgeois gentilhomme de Molière, entre le maître à danser, le maître d’escrime et le maître de philosophie de cet excellent M. Jourdain. Après s’être chargés d’injures, les trois concurrents en sont venus aux gourmades. Un coup de pied destiné à M. Fabuleux par M. Gibraltar, et adroitement esquivé, a renversé un guéridon qui a brisé dans sa chute un service de vieux Saxe auquel je tenais beaucoup.
Aidé de mon valet de chambre et de mon cocher,
je suis enfin parvenu à me débarrasser de ces messieurs, que nous avons mis poliment dehors par les épaules. Longtemps après, le silence de l’escalier était encore troublé par leurs voix discordantes.
J’en ai assez des élections, des candidats et des électeurs ; la grande lutte aura lieu dans quatre jours : je partirai demain pour la campagne, et j’aurai soin de ne revenir que la semaine prochaine.
Fonteuay-aui-Rosej, 7 mars.
Les monstres! ils m’ont relancé jusque dans mon obscure retraite ! Je me croyais à l’abri de leurs poursuites, et je m’étais endormi dans cette joyeuse pensée. Si le rêve n’a pas été long, en revanche le réveil a été terrible.
A dix heures, M. Vertigo, inquiet de mon absence et comptant sur mon suffrage, m’a envoyé une citadine conduite par un de ses plus chauds partisans, avec la mission de m’amener mort ou vif au collège électoral et de me faire voter sous sa direction et sous ses yeux.
A onze heures, sont arrivés un cabriolet et un électeur expédiés par M. Gibraltar.
Le fiacre et l’électeur de M. Fabuleux sont arrivés à midi.
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A une heure, ne sachant plus comment me délivrer de cette odieuse et incessante tyrannie, j’ai pris la sage résolution de me faire poser une sangsue sur le creux de l’estomac.
Ce que voyant, le fiacre-Fabuleux a enfin tourné bride, précédé du cabriolet-Gibraltar et suivi de la citadine-Vertigo.
Mais comment se fait-il que Dominique ait pu regretter d’être privé d’un droit si fécond en désagréments de toute nature ?
16 juillet 1839,
Quand on écrit ses mémoires, encore faut-il avoir le rare courage de dire toute la vérité et rien que la vérité, dût-elle être d’une confession pénible.
Je vais donc, abdiquant toute espèce de fausse honte, confesser comment, par ma faute, ma propre faute, ma très- grande faute, j’ai ébréché, en un mois, mon capital d’une somme ronde de cent mille francs.
Un jour que, sans songer à mal, je traversais la rue Vivienne, je rencontrai mon ami Pomeret, le fleuriste, qui marchait avec tant de hâte, qu’il paraissait .chaussé des fameuses bottes de sept lieues.
—Où courez-vous si vite? lui demandai-je.
— A k Bourse, où Ton m’attend, répondit-il. Venez-vous avec nous?
— Au fait, pensai-je, rien ne s’oppose à ce que j’aille à la Bourse avec lui. Je n’ai point fait faillite comme ce pauvre Dominique, et j’ai parfaitement le droit de m’y produire en toute liberté.
Je suivis Pomeret.
Deux heures sonnaient alors à l’horloge de la Bourse, dont le cadran éclairé, la nuit, par un réflecteur, brûle au front du monument grec, pareil à l’œil d’un cyclope.
J’ai été élevé dans une sainte horreur contre cet antre de l’agiotage, et les revers qu’y a subis Dominique étaient peu propres à me guérir de mon antipathie. Aussi , après avoir erré de çà et de là, et avoir suffisamment lorgné les grisailles de M. Abel de Pujol, je tirai vers la porte, tout ahuri par l’incessant tapage qui règne en ce lieu, et ne comprenant rien au langage baroque des familiers de l’endroit.
Ma visite à la Bourse avait duré une demi-heure à peine.
Comme je m’en allais, j’avisai Pomeret en grande conférence avec un personnage qui, tout en causant, traçait des signes hiéroglyphiques sur un carnet d’ivoire.
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— Vous partez déjà? me demanda le fleuriste, avezvous fait quelque chose ?
— Je n’ai rien fait, répondis-je en dissimulant derrière ma main un interminable bâillement qui faillit me décrocher la mâchoire.
— Tant pis! reprit-il avec un sourire d’intime satisfaction; moi, j’ai fait quelques asphaltes Seyssel et quelques bitumes-Polonceau... j’ai gagné environ trois mille francs.
— Trois mille francs en moins d’une demi-heure! m’écriai-je stupéfait.
— Trois mille deux cent cinquante-sept francs quatre-vingt-cinq centimes, dit le personnage au carnet; encore mon client n’a-t-il pas été aussi heureux qu’il était en droit de le prétendre.
Ces paroles dorées produisirent sur mon cerveau un effet surprenant. Elles me grisèrent net, de même que la mousse pétillante du vin d’Aï enivre un buveur novice.
Et tout le long du chemin, depuis la Bourse jusque chez moi, je me pris à répéter sur tous les tons imaginables :
— Trois mille deux cent cinquante-sept francs quatre-vingt-cinq centimes pâr la grâce toute-puissante du bitume-Polonceau et de l’asphalte-Seyssel !!!
mais j’en veux de cet asphalte ! qu’on m’en serve de ce bitume !
Je ne ressemblais pas mal à un fou lorsque je sonnai à ma porte, à ce point que, m’étant mis à table, et Germain, qui me servait du potage au tapioka, m’ayant demandé si je le trouvais bon :
— Je l’aurais préféré au-bitume-Polonceau, répondis-je sans songer à ce que je disais.
La nuit, je rêvai que je m’appelais Law, et que je mettais le Mississipi en actions. J’occupais dans la rue Quincampoix un vaste hôtel bâti en or de taille. Mes habits étaient d’or; S. A. R. monseigneur le régent m’ayant fait demander au palais, je m’y transportais dans un carrosse d’or, traîné par quatre chevaux d’or.
Le lendemain, je franchis les portes de la Bourse aussitôt qu’elles furent ouvertes. Quelle transformation étrange s’était opérée en moi depuis la veille ! Ce bourdonnement confus, mêlé de cris sauvages, qui, vingt-quatre heures auparavant, m’avait si fort rompu la tète, me réjouissait à présent comme une musique délicieuse. Le démon du jeu soufflait à mes oreilles mille provocations charmantes, dont la moindre eût fait trébucher l’incorruptible saint Antoine. Aussi, sans donner cette fois un seul regard
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aux peintures de M. Abel de Pujol, je me vouai à la recherche du personnage au carnet d’ivoire. Je ne tardai pas à le dépister ; il me reconnut, vint à moi, et me demanda si je comptais faire quelque chose cette fois.
— Monsieur, lui dis-je, vous prévenez mes désirs; vous êtes l’agent de Pomerel?
— Précisément.
— Soyez aussi le mien, je me recommande à vos prières; faites-moi gagner trois mille francs le plus souvent que vous pourrez.
— Trois mille francs sont une bagatelle et ne valent guère la peine qu’on en parle !... dit avec un dédain superbe mon agent, qui s’appelait M. de Saint- Léger.
—Bagatelle, soit ! répliquai-je en clignant de l’oeil d’un air fin ; mais je vous préviens que je ne hais pas la bagatelle.
M. de Saint-Léger, auquel, dans mon funeste engouement, j’avais donné carte blanche, usa et abusa de la permission. Grâce à son concours intéressé, je peux dire que je me précipitai, la bourse la première, dans un océan de spéculations où je ne tardai pas à perdre pied et où je me serais infailliblement noyé pour un peu plus.
Quel homme actif! quel homme précieux, ce Saint-Léger! comme il mérite bien que je le recommande à mes amis et connaissances ! Quand je le revis le lendemain, il qi’aborda en ces termes :
— Tout va bien ! mon cher client, tout va bien ! il se fait en ce moment une foule d’affaires excellentes, et j’ai eu soin de vous mettre dedans.
Je saisis sa main que je serrai dans les miennes.
— Vous me remercierez plus tard, dit-il d’un ton modeste. C’est à l’œuvre qu’on connaît l’ouvrier. Tenez, continua-t-il en tirant de sa poche une infinie quantité de petits carrés de papier jaunes, verts, rouges, blancs et bleus, voilà de quoi décupler votre fortune.
— Qu’est-ce donc?
— Des titres d’actions dans quelques-unes des entreprises industrielles les mieux posées et qui ont le plus d’avenir.
--Ai-je de l’asphalte et du bitume ?
— Sans doute ; j’y ai joint
— Peu m’importe ce que vous y avez joint, interrompis-je. Le principal pour moi, c’est mon cher Polonceau et mon précieux Seyssel. Quand connaîtrai-je le chiffre de tnes bénéfices?