LE RÉGIME SCOLAIRE FRANÇAIS FORME-T-IL DES HOMMES
Demandez à cent jeunes Français , sortant du collège, à quelles carrières ils se destinent; les trois quarts vous répondront qu'ils sont candidats aux fonctions du gouvernement.
La plupart ont pour ambition d'entrer dans l'armée, la magistrature, les ministères, l'administration, les finances, les consulats, les ponts et chaussées, les mines, les tabacs, les eaux et forêts, l'université, les bibliothèques et archives, etc., etc.
Les professions indépendantes ne se recrutent, en général, que parmi les jeunes gens qui n'ont pas réussi à entrer dans une de ces carrières.
Vous pensez bien que l'État ne peut accepter tous ces candidats aux fonctions publiques; il est bien obligé de faire un choix, de pratiquer parmi eux une sélection.
Or cette sélection ne peut s'opérer qu'au moyen des examens, des protections, ou de la naissance.
La sélection par la naissance et les protections ne fonctionne qu'exceptionnellement et accessoirement; c'est l'examen qui est la grande porte d'entrée à ces diverses carrières.
Réussir à l'examen est donc la principale préoccupation du jeune Français , puisque tout son avenir dépend de ce premier succès. Aussi les familles prendront-elles les moyens les plus propres à assurer ce succès.
De là, l'influence que les Français attribuent à l'école , car c'est elle qui , exclusivement , peut ouvrir les carrières les plus ambitionnées, c'est par elle que se fait le classement social.
D'autre part, l'école elle-même va se constituer dans les conditions les plus favorables pour faire réussir aux examens. Il ne saurait en être autrement , car les familles estiment les institutions scolaires suivant le nombre d'élèves qu'elles font admettre chaque année aux divers concours. Un collège qui ne réussirait pas, dans ce genre de sport, n'aurait bientôt plus d'élèves. C'est donc pour lui une question de vie ou de mort.
Or le moyen le plus sûr de préparer avec succès aux examens est le « chauffage » , puisqu'il faut l'appeler par son nom. Ce procédé, aussi barbare que le terme qui sert à le désigner, s'impose d'une façon tellement impérieuse, qu'il est pratiqué à l'envi par l'Université et par les collèges libres.