‹ A quoi tient la supériorité des Anglo-SazonsChapitre 15 sur 48 · I.F. RF.GIMK r>rOLAlHE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

I.F. RF.GIMK r>rOLAlHE FRANÇAIS

Qu'est-ce que le chauffage?

Le chauffage consiste à dominer, dans le moins de temps possible, une connaissance superficielle, mais momentanément su ff santé, des matières d'un examen.

Cette connaissance doit être donnée « dans le moins de temps possible » , pour deux raisons.

D'abord, on est pressé par la limite d'âge imposée pour l'entrée de la plupart des carrières. Cette limite est assignée pour restreindre le nombre croissant des candidats et pour rendre les épreuves plus difficiles.

A défaut de la limite d'âge , les candidats ont encore intérêt à passer de bonne heure leurs examens, afin de pouvoir s'élever plus haut dans la carrière avant l'âge fixé pour la retraite.

Dans ces conditions, les études sont nécessairement « superficielles ». Elles le seraient, d'ailleurs, par le fait de l'extension démesurée des programmes. Plus le nombre des candidats grandit, plus on développe les programmes pour augmenter la difficulté. On arrive ainsi à établir des programmes encyclopédiques qu'aucune intelligence humaine ne pourrait approfondir. On ne peut donc que les effleurer.

Certainement, les professeurs qui font passer les examens seraient eux-mêmes bien en peine de répondre à beaucoup de questions du programme. S'ils étaient mis en concurrence avec les candidats qu'ils examinent, ils courraient grand risque d'être « refusés » .

On doit maintenant s'expliquer pourquoi le chauf-

fage ne donne qu'une connaissance « momentanée » des matières de l'examen. Si ce système d'enseignement avait pour but d'inculquer des connaissances réelles et approfondies et de développer, par l'exercice, les facultés supérieures de l'esprit, le résultat en serait durable. Mais comme il consiste principalement en efforts de mémoire , son effet est tout de surface et ne pénètre pas l'intelligence : il passe comme la fraîcheur des souvenirs. D'ailleurs, il n'y a à cela aucun inconvénient, puisque le seul but de tout ce surmenage est de réussir à l'examen. Il suffit donc d'être, à un moment donné, en état de surmonter cette épreuve. Ce résultat obtenu, le reste n'est qu'accessoire, puisque la carrière est assurée.

Voilà comment les examens ont donné naissance au système du « chauffage ». — Ils ont développé, en outre , un régime scolaire spécial : le grand internat.

Dans un pays où les examens ouvrent seuls les carrières les plus ambitionnées , les parents sont portés à compter entièrement sur le collège pour l'éducation de leurs enfants. Le chauffage exige, en effet, des méthodes particulières d'entraînement, des procédés artificiels de gavage que les familles ignorent. Elles ne peuvent ni les pratiquer, ni même en surveiller l'application. D'ailleurs, il s'agit de ne pas perdre de temps, de ne pas se laisser distraire par d'autres préoccupations.

Il faut reconnaître que ce régime scolaire est parfaitement approprié au but que l'on poursuit, c'està-dire à former des fonctionnaires civils et militaires.

Le parfait fonctionnaire doit abdiquer sa volonté ; il doit être dressé à l'obéissance; il doit exécuter, sans les discuter, les ordres de ses supérieurs. Il est essentiellement un instrument entre les mains d'un autre homme.

Voyez comme le grand internat est propre à donner cette formation. D'abord il semble avoir été organisé sur le modèle d'une caserne : on se lève au son du tambour, ou de la cloche; on marche en rang pour se rendre d'un exercice à un autre ; les promenades mêmes ressemblent au déûlé d'un régiment. Les récréations se prennent le plus souvent dans une cour intérieure , entourée de bâtiments élevés ; les jeunes gens s'y promènent par groupes plus qu'ils ne jouent. D'ailleurs ces récréations sont courtes : en général une demi-heure dans la matinée, une heure après le repas de midi et une demi-heure à 4 heures, au moment du goûter. Les sorties sont rares : en moyenne un jour par mois. Les parents ne peuvent voir leurs enfants que deux fois par semaine, pendant une heure au plus, dans un parloir banal, encombré, oîi les voisins peuvent entendre et suivre la conversation.

Maniîestement, ce régime comprime chez le jeune homme l'habitude de Faction libre et spontanée, l'originalité.

Il tend à effacer les différences qui pourraient provenir de l'influence de la famille. Il fond toutes ces intelligences dans un moule uniforme, il en fait bien réellement des instruments, prêts à obéir à l'impulsion qui leur sera transmise.

L'obéissance sera d'autant plus passive que le régime des examens n'a pas développé l'habitude de la réflexion, du jugement. On a absorbé à la hâte et tant bien que mal une masse énorme de matières : la mémoire seule a fonctionné. De même qu'on accepte, sans le discuter, l'enseignement tout fait des programmes, de même on acceptera sans hésiter les ordres transmis par la hiérarchie bureaucratique. D'ailleurs, est-ce que cet enseignement et ces ordres ne viennent pas de la même source, l'État? Élève, l'État vous a inculqué ses doctrines; fonctionnaire, il vous transmet ses instructions : il n'y a donc rien de changé.

C'est Napoléon P' qui a eu le premier l'intuition du rôle que pouvait jouer le collège pour former des fonctionnaires. Au dix- septième et au dix-huitième siècles, les grands internats étaient encore une exception; ils ne se développèrent que sous le premier Empire. En reconstituant l'Université, Napoléon P' généralisa le type. En effet, un État centralisé comme le sien ne pouvait marcher qu'au moyen d'un très grand nombre de fonctionnaires. L'Etat avait donc

intérêt à former lui-même les jeunes gens qu'il devait plus tard employer à son service. 11 était naturellement porté à leur inculquer de bonne heure, à l'âge où les idées ne sont pas encore formées, les doctrines et les habitudes qui font le bon fonctionnaire, c'est-à-dire l'absence d'initiative, l'habitude de l'obéissance passive , l'uniformité des sentiments et des idées , en un mot tout ce qui enlève à l'homme sa personnalité.

Les gouvernements qui se sont succédé en France depuis le premier Empire, malgré leur étiquette différente, se sont installés dans la construction napoléonienne, qui constitue encore aujourd'hui notre édifice politique. Loin de diminuer, la centralisation et le nombre des fonctionnaires n'ont fait qu'augmenter depuis le commencement de ce siècle. Aussi le système du chauffage et du grand internat s'est-il graduellement développé.

Voilà donc le régime auquel se soumettent la plupart des Français, dans l'espoir de réussir aux examens qui donnent accès aux carrières de l'État. Mais si tous ont cet espoir, il s'en faut de beaucoup que tous puissent être admis. Ceux qui échouent doivent chercher des situations ailleurs.

Dès lors, une grave question se pose : il s'agit de savoir si ce régime scolaire, qui est éminemment propre à former des fonctionnaires, est également

apte à préparer des hommes capables de se créer des situations indépendantes, c'est-à-dire de se tirer daffaire par eux-mêmes.

Pour se créer des situations indépendantes, il faut d'abord de l'initiative, de la volonté, l'habitude de compter sur soi.

Or le régime que nous venons de décrire non seulement ne développe pas ces aptitudes, mais les comprime, les étouffe. De plus, il a lentement habitué l'esprit à la perspective de positions toutes faites, n'exigeant, pour avancer, que de la patience et non l'effort soutenu. En effet, dans les administrations et dans l'armée, on avance surtout par l'ancienneté et les protections. Le tout est d'y entrer; mais une fois qu'on est dans la place, on n'a plus qu'à se laisser porter par le mouvement régulier et automatique qui vous pousse irrésistiblement de grade en grade. Évidemment, une pareille perspective ne crée pas des âmes de héros et des cœurs de conquérants.

Pour entreprendre des carrières indépendantes, il faut, en outre, être jeune. Ce n'est qu'à cette condition qu'on affronte sans sourciller les difficultés qui se dressent à l'entrée de toutes les entreprises et qu'on les surmonte. Il faut d'ailleurs être jeune pour apprendre un métier quelconque.

Or l'aspirant fonctionnaire est tenu en suspens au moins jusqu'à vingt ans, très souvent jusqu'à vingtcinq, parfois jusqu'à trente et au delà. Lorsqu'il a perdu définitivement tout espoir de réussir, un grand nombre de carrières se trouvent fermées pour lui,

il n'a plus le temps de les entreprendre, parce que les débuts en sont longs, difûciles et peu rétribués. D'ailleurs, on est d'autant plus exigeant qu'on est plus âgé , et on trouve d'autant moins une situation qu'on est plus exigeant. Le temps se passe ainsi, lès années se succèdent et les difficultés augmentent.

Mais il ne suffit pas d'être jeune, il faut encore avoir des aptitudes, des goûts, des connaissances techniques. On ne s'établit pas du jour au lendemain agriculteur, industriel, ou commerçant. Toutes ces carrières exigent un apprentissage, qui s'acquiert surtout par la pratique et par les traditions de famille.

Or le régime scolaire, que nous venons de décrire, ne prépare pas à ces diverses situations. Bien au contraire, il en inspire le dégoût, il inculque la croyance à la supériorité des fonctions publiques. Combien de pères de famille , dont la situation repose sur l'agriculture, l'industrie, ou le commerce, sont tout étonnés d'entendre leurs fils, à la sortie du collège, déclarer qu'ils renoncent à continuer la profession paternelle! Le collège leur en a inspiré le dégoût.

Cette influence du collège croît avec une telle intensité que l'on déplore aujourd'hui l'éloignement de la jeunesse française pour les professions usuelles, qui sont cependant les plus utiles et les plus honorables.

Aussi les jeunes gens qui , ayant échoué dans les examens, sont obligés de se rejeter sur ces professions, ne le font que contraints et forcés, sans dispo-

sition ni préparation suffisante, en un mot, dans les plus mauvaises conditions de succès.

Il y a cependant, en dehors du fonctionnarisme, deux professions auxquelles notre régime scolaire prédispose particulièrement : les administrations libres et les professions libérales.

Le fait s'explique facilement pour les administrations libres , à cause de leur analogie avec les administrations publiques. Elles exigent les mêmes aptitudes, ne demandent ni plus d'initiative, ni plus de volonté, ni plus d'effort de travail; en retour, elles assurent une égale sécurité. On y avance lentement, mais sûrement, par la force des choses.

Aussi les jeunes Français qui ont échoué aux examens se tournent-ils de préférence vers ces administrations. On sait que ces dernières sont assiégées par une foule de candidats auxquels il est impossible de donner des places.

L'entraînement vers les professions libérales est également une conséquence directe de notre régime scolaire. Un des traits distinctifs de ce régime est d'être encyclopédique, par suite du développement croissant des matières de l'examen. Le jeune Français sort donc du collège avec la conviction qu'il sait tout, puisqu'il atout parcouru et qu'il peut écrire et parler sur tout. Et le voilà homme de lettres à un titre quelconque. D'ailleurs il est en quelque sorte acculé à cette profession , puisque le collège l'a mal préparé , ou l'a rendu impropre à toute autre carrière indépendante.

Mais , si notre régime scolaire multiplie ainsi démesurément le nombre des gens adonnés aux professions libérales , on constate qu'il leur imprime une formation intellectuelle particulière.

Le trait caractéristique est la difficulté et souvent l'impuissance absolue à étudier à fond une question. Le Français brille surtout dans les travaux d'imagination, dans les généralisations rapides et, par conséquent, hasardées. Rien n'est instructif à ce point de vue comme la lecture du Journal de la librairie , qui donne le tableau hebdomadaire de la production littéraire en France. Les œuvres de longue haleine y sont de plus en plus rares , et lorsqu'elles se rencontrent, ce sont généralement de grandes compilations ayant un caractère plus ou moins encyclopédique, ce ne sont pas des œuvres personnelles exigeant de longues réflexions; ce sont plutôt de vastes manuels, destinés à présenter un ensemble de faits sous la forme la plus aisément assimilable. II n'y a plus en France pour les longs travaux personnels, sauf de très rares exceptions, ni auteurs, ni lecteurs. Aussi un éditeur recule-t-il d'effroi, à la seule proposition d'éditer un ouvrage en plusieurs volumes.

Cette impuissance à entreprendre des études approfondies n'est pas « un phénomène de race ». On peut s'en convaincre , en comparant la production des deux derniers siècles et du commencement de celui-ci à la production de ces quarante dernières années.

Ce fait tient en grande partie au chauffage scolaire nécessité par les examens. Lorsque l'esprit a été

ià DANS L'ECOLE.

dressé uniquement à parcourir la surface des choses, à n'étudier que dans des manuels, à comprendre vite plutôt qu'à juger, à s'assimiler, sous une forme indigeste mais rapide , le plus grand nombre possible de connaissances, tout travail méthodique et approfondi devient impossible. On est incapable de l'entreprendre.

Et, naturellement, cette impuissance est d'autant plus grande qu'on a été soumis plus longtemps et d'une façon plus intense au régime du chauffage et des examens. Ce phénomène est poussé au plus haut degré chez les élèves de nos grandes écoles. Ils sont supérieurs par la mémoire , la rapidité de conception, l'aptitude à saisir une explication, pour ainsi dire au vol; ce sont là d'ailleurs les seules qualités que l'on ait entrepris de développer en eux et c'est à elles cfîi'ils doivent leurs succès dans les examens, mais ils ,^sont décidément inférieurs, dès qu'il s'agit de mettre en œuvre ces qualités plus brillantes que solides.

Notre régime scolaire actuel forme donc essentiellement des fonctionnaires ; il est peu susceptible de donner un autre produit. Il est surtout mal approprié à former l'homme.

Page 1