‹ A quoi tient la supériorité des Anglo-SazonsChapitre 21 sur 48 · naissances de moins qu'en · texte numérisé non relu

naissances de moins qu'en

Les mariages diminuent également d'année en année , et pourtant dans une proportion moins accusée.

En 1884, on compte 289.555 mariages.

Soit, pour cette dernière année, 20.223 mariages de moins que six ans auparavant, en 1884, et la progression a toujours été décroissante (à quelques unités près, en 1886).

Par contre , le nombre des décès va en croissant :

1 est

de

Donc, en 1890 , il y a eu 47.677 décès de plus qu'en 1881, et 33.364 de plus qu'en 1883, — alors que le nombre des naissances était inférieur de 100.000 au chiffre correspondant dans cette même année, soit en réalité 133.000 vides non comblés dans l'effectif de la population.

Si maintenant nous comparons la natalité de la France avec celle des autres pays, nous trouvons les résultats suivants : pour doubler le chiffre de sa population, la Norvège met seulement 31 ans; l'Autriche, 62; l'Angleterre, 63; le Danemark, 73; la Suède, 89; l'Allemagne, 98; la France, 334 ans.

LA N.VTALITÉ EN FIIANCE. 117

Les diverses statistiques ne concordent pas exactement ; mais toutes s'accordent pour placer la France bien après tous les autres pays au point de vue de la natalité.

L'affaiblissement de la natalité est donc un fait incontestable. Quelle en est la cause?

Sur ce point, la statistique est impuissante à nous renseigner, elle peut bien donner des chiffres, des moyennes, des généralités, mais elle ne peut expliquer la loi des phénomènes.

On attribue généralement l'afTaiblissement de la natalité à des causes très multiples. Dans une brochure (1), le marquis de Nadaillac n'en énumère pas moins de dix-sept, dont quelques-unes, à vrai dire, font double emploi. Si on les soumet à une analyse méthodique, on s'aperçoit qu'elles peuvent se diviser en deux catégories :

l" Les causes fausses;

2° Les causes secondes qui dérivent d'une cause première.

Nous allons examiner successivement ces deux catégories au moyen de l'observation comparée, puis nous essayerons de dégager la cause première.

Parmi les causes faussement alléguées, nous ren-

(1] M. de Nadaillac, correspondant de l'Institut, Affaiblissement de la nalullté en France; Paris, G. Masson.

controns en premier lieu : ïinfécondité naturelle de la race française.

« Toutes les races, dit M. de Nadaillac, ne sont pas également fécondes. Le climat, les conditions sociales, économiques^ biologiques jouent un rôle certain quoique encore mal défini. La fécondité des Chinoises est remarquable, celles des Polynésiennes est faible... On peut dire en général que les races latines , la race française en particulier, sont moins fécondes que la race slave et anglo-saxonne. 11 y a là pour nous, au point de vue de la natalité, une première et incontestable infériorité (1) . »

Assurément, il y a des races qui paraissent plus fécondes que d'autres, et l'on arriverait facilement à saisir la cause de ces différences en analysant méthodiquement les conditions physiques et sociales de chacune en particulier. Mais, nous n'avons à nous occuper ici que de la France. Or, peut-on dire que X affaiblissement de la natalité en France tienne à une question de race?

Eç ce cas, comment expliquer la fécondité extraordinaire de cette même race française jusqu'à la Révolution? son expansion au Canada, à la Louisiane, aux Indes, à Saint-Domingue, à l'Ile de France, à Bourbon, en Italie, etc. , etc.? Actuellement encore, comment se fait-il que le rameau canadien se développe avec une vitalité si puissante, qu'il tienne en échec la race anglo-saxonne elle-même? Le nombre

(1) Loc. cit., p. 71, 72.

LA NATALITE EN EUANCE. 119

des Canadiens français double tous les vingt-huit ans, tandis que celui des Français ne double que tous les trois cent trente-quatre ans. Évidemment il n'y a pas là une question de race , mais l'action d'une cause étrangère qui n'est entrée en activité qu'à une époque relativement récente.

Il est remarquable, en outre, que la natalité se maintient à un chiffre élevé dans certaines parties de la France , par exemple en Bretagne.

« Durant les quatre années 1880-1883, l'excédent des naissances dans les cinq départements bretons s'est élevé à 74 ,990 égalant presque celui de la France entière. Si toutes les provinces fournissaient des contingents aussi élevés, nous n'aurions assurément rien à envier à nos voisins et notre natalité égalerait, si elle ne dépassait la leur (1). »

Le chiffre de lanatalité se maintient, en outre, dans les départements où dominent les populations ouvrières, ainsi que nous le constaterons plus loin. Dans les autres , il baisse progressivement d'année en année depuis le commencement du siècle, sans qu'il y ait eu un changement de race pour expliquer cette diminution croissante.

L'argument tiré de la race est donc sans valeur, il est contredit par les faits.

Les faits contredisent également l'argument tiré de y alcoolisme.

Depuis un demi-siècle, l'ivresse a subi une trans-

(1; Nadaillac, loc. cit., p. 52.

formation des plus dangereuses par la substitution des liqueurs distillées aux boissons fermentées. D'autre part, la consommation de l'eau-de-vie a augmenté dans une forte proportion : elle était en France d'environ 370.000 hectolitres en 1788; elle était, en 1882, de 1,766,000 hectolitres.

Cela est vrai; mais il n'est pas moins vrai, d'autre part, que la consommation de l'alcool est encore moins développée en France que dans d'autres pays, notamment dans le nord de l'Europe, où cependant le chiffre de la natalité est le plus élevé. En France même, une des régions où l'ivresse fait le plus de ravages est précisément la prolifique Bretagne. Au contraire, dans le Midi, où les populations consomment très peu d'alcool, on trouve certains départements, le Var, par exemple, dans lesquels les décès sont en excédant sur les naissances. Il faut donc bien reconnaître que l'alcoolisme n'a pas, en France, d'influence sensible sur le chiffre de la population.

On allègue encore le poids très lourd du service militaire.

Mais le service général et obligatoire existe également en .\llemagne , et cependant nous avons vu que le développement de la population n'est nullement atteint dans ce pays. On constate bien que la mortalité est plus élevée parmi les jeunes gens sous les drapeaux que parmi les autres, mais ce fait ne modifie pas sensiblement le résultat général.

On invoque enfin les charges qui pèsent sur le contribuable.

Ces charges sont assurément très lourdes en France. Le contribuable payait, sous le second Empire, 59 francs; en 1872, 85 francs; il paie aujourd'hui 109 francs. Depuis 1820, l'impôt foncier s'est élevé de 2 13 millions à 357. La contribution personnelle et mobilière est montée de 27 à 4810 millions; celle des portes et fenêtres, de 29 à 41 millions; celle des patentes, de 40 à 163.

Si cette cause avait une action sérieuse, nous devrions constater que les régions sur lesquelles pèse le plus lourdement l'impôt, c'est-à-dire les plus pauvres, ont la natalité la plus faible , et que les régions riches, qui supportent plus légèrement le poids de l'impôt, ont, au contraire, une très forte natalité.

Or c'est précisément le contraire qui se produit. Les riches fermiers de la Normandie et de la Picardie, qui ont réalisé de si beaux bénéfices jusqu'à la crise agricole, n'ont qu'un ou deux enfants, tandis que la natalité se maintient à un chiffre plus élevé dans les régions pauvres comme la Bretagne, l'Ardéche, la Lozère, l'Aveyron, la Haute-Loire, la Corrèze, etc.

J'ai sous les yeux une carte de la natalité en France, pour l'année 1881, les teintes noires qui marquent les chiffres les plus faibles de natalité correspondent aux régions les plus riches et viennent par conséquent réfuter l'argument tiré des charges de l'impôt.

Ces diverses causes n'agissent donc pas, ou du moins, n'agissent pas d'une façon sensible.

Mais il en est d'autres qui paraissent agir plus réellement.

Ces autres causes que nous allons examiner ont évidemment une action sur raffaiblissement de la natalité en France. Elles ne sont pas fortuites. Gom- ■» ment admettre, en effet, que tant de causes se produisent dans un même pays et à une même époque, sans qu'il y ait eu , dans ce même pays et à cette même époque , une circonstance qui ait favorisé leur éclosion. Cette coïncidence suffirait à prouver qu'il doit y avoir une cause génératrice plus haute.

Lorsqu'un homme commet maladresses sur maladresses, fautes sur fautes, erreurs sur erreurs, vous pouvez légitimement affirmer qu'il y a en lui une lacune, une fissure, dans l'intelligence ou dans la volonté , qui lui fait commettre toutes ces actions.

Il en est de même pour la France. Vous allez voir, en effet, que toutes les causes que l'on invoque pour expliquer l'affaiblissement de la natalité sont ellesmêmes inexplicables sans l'intervention d'une cause plus haute.

1° En voici d'abord une quelque peu naïve :

« La volonté de Ihomme, dit M. de Nadaillac... est une des causes premières de la faiblesse de la natalité en France. »

Il est incontestable, en effet, que si les Français voulaient avoir beaucoup d'enfants, ils pourraient en avoir tout autant que les autres peuples. Mais pourquoi ne le veulent-ils pas? Voilà précisément'laques-

tion. On voit donc bien que cette cause n'explique rien.

i° La multiplication de la petite propriété.

Ici il faut distinguer.

Si on entend par là un état social dans lequel la propriété est tout naturellement constituée en petits domaines stables , transmissibles selon la libre appréciation des besoins de la famille par le père, il s'en faut de beaucoup que la natalité soit, en pareil cas, moindre que dans les pays à grande propriété.

On voit, en effet, que les naissances sont aussi nombreuses en Angleterre, pays de grande propriété, que dans la Norvège , le Lunebourg hanovrien , les petits cantons suisses, les provinces basques, etc., pays de petite propriété.

Au contraire, si on entend par multiplication de la petite propriété, le morcellement, la division incessante et forcée des domaines, quelle que soit leur dimension, c'est une tout autre affaire; nous le verrons tout à l'heure. Qu'il nous suffise ici de constater en passant qu'en France, où se pratique cette manière de faire, la natalité est, en effet, également faible sur les grands domaines de la Normandie, de la Picardie et sur les petits domaines de la Champagne.

3" L'éloif/nement des Français pour le mariage, et la démoralisation , à cause du luxe , des besoins factices, des plaisirs artiûciels, etc.

Use produit, en effet, une diminution progressive dans le nombre des mariages; si Tonne tient compte que de la population mariable, notre pays n'occupe

que le onzième rang; les Anglais, les Prussiens, les Hollandais, les Autrichiens, etc., l'emportent sur nous. La démoralisation croissante n'est pas étrangère à ce résultat. Mais ce qu'il faudrait dire, c'est pourquoi les Français ont été pris, depuis le commencement du siècle, de cet éloignement pour le mariage et pourquoi la démoralisation se propage plus facilement chez eux que chez leurs voisins.

4° Le désir égoïste de s'attribuer une plus grande somme de jouissances.

Cela est parfait , mais ici encore il resterait à savoir pourquoi les Français ont été pris tout à coup de ce désir immodéré de jouissances. Pourquoi le même désir n'a-t-il pas gagné au même degré les Anglais, les Allemands, les Russes, etc.? Croyez-vous qu'eux aussi ne soient pas naturellement portés à augmenter la source de leurs plaisirs? Il y a donc une cause qui les empêche de chercher ces jouissances dans la limitation du nombre des enfants et il faut croire que cette cause n'agit plus en France. Comment cela se fait-il?

5° Le développement de l'aisance et du confortable, par suite de l'augmentation des salaires.

C'est là encore un fait général et qui dès lors ne peut expliquer le cas particulier de la France. M. de Nadaillac reconnaît lui-même que ce fait n'explique rien: « Partout, dit-il, l'aisance s'est accrue dans de larges proportions; partout, dans les campagnes commme dans les villes, nous constatons une élévation considérable dans les salaires, un habillement

plus confortable, une nourriture plus substantielle, un logement plus sain et plus approprié aux besoins de la famille, des conditions hygiéniques mieux entendues. Partout aussi, ces causes ont influé favorablement sur la natalité. Pourquoi faut-il qu'en France, comme par une loi fatale, elles aboutissent à des résultats entièrement différents iiv? » Oui, pourquoi? Nous le demandons nous aussi. Il nous faut trouver la cause qui expliquera également ce fait.

6" Le développement des centres urbains où la natalité est plus faible.

La décroissance de la population agricole et l'augmentation de la population urbaine est un fait incontestable. En 1846, la population des campagnes formait les trois quarts de celle de la France ; aujourd'hui, elle atteint à peine 65 % et elle ne cesse de décroître. A elles seules, les villes présentent un accroissement que Ion peut évaluer aux cinq septièmes de l'accroissement total.

Si ce fait est incontestable, du moins il est général et, dès lors, n'explique rien.

En Angleterre même , le développement des villes est encore plus considérable. Sur neuf personnes, cinq habitent les villes et quatre seulement la campagne. En Allemagne, la population urbaine s'est accrue de 14 à 15 %. Berlin, qui comptait 17,400 habitants, il y a deux siècles, en compte aujourd'hui 1,316,282. Mêmes faits en Italie, en Espagne, en Autriche, partout.

[i) Nadaillac, loc. cit., p. 18.

Dès lors, comment se fait-il que, malgré ces conditions défavorables, la natalité ne diminue pas dans ces divers pays comme en France ? Il faut bien que, sur ce point encore , la France se trouve sous une influence paticulière.

1° Le surmenage dans les écoles.

Dans aucun pays, ce surmenage n'est poussé aussi loin qu'en France. Il se complique de la vie trop sédentaire imposée aux internes dans nos lycées, qui amène un affaiblissement pour l'individu et pour sa postérité. Il y a là un fait qui peut paraître probant, mais, en tous cas, il n'agit que sur les classes lettrées.

D'ailleurs, il reste encore à en trouver la cause. Il n'est pas un produit spontané du sol français.

On le voit, les diverses causes que nous venons d'énumérer ne s'expliquent pas d'elles-mêmes. 11 faut donc, de toute nécessité, qu'elles proviennent d'une cause plus haute, plus générale.

Quelle qu'elle soit, la cause que nous cherchons doit agir énergiquement et directement sur la famille, puisque la famille est le centre naturel de production de la population. Il faut donc que les conditions de la famille en France soient rendues particulièrement difficiles par le fait d'une pression quelconque.

La tendance naturelle des familles est de se per-

pétuer; l'homme aime à se voir revivre dans de nombreux enfants. Lorsque rien ne vient contrarier cette tendance, ce désir, il s'y abandonne volontiers : les enfants sont nombreux; on salue leur naissance avec joie. C'est que. dans ces cas-là, les enfants sont une force, une ressource et non un embarras.

A quoi cela tient-il?

Ace que la grosse question, l'établissement des enfants, y est résolue facilement , naturellement , par le mécanisme même des conditions sociales.

C'est ce qui se produit par exemple , dans les sociétés où persiste plus au moins la communauté de famille : là, les parents peuvent compter sur l'aide de la communauté pour élever et établir leurs enfants. Ainsi l'Orient est éminemment prolifique. Le sentiment public se traduit dans des proverbes caractéristiques : « Dieu bénit les familles nombreuses; » ou encore : « Malheur à la femme stérile ! »

En France, également, la natalité ne se maintient que parmi les rares populations qui ont conservé plus ou moins la formation communautaire, comme en Bretagne, dans les Pyrénées, dans la région montagneuse du centre.

A l'autre extrémité du monde social, nous constatons la même fécondité dans les sociétés à formation particulariste. Là aussi le sort des enfants est assuré, non plus par la communauté, mais par le développement intense de l'initiative invividuelle , par l'aptitude donnée aux jeunes gens de se créer une situation par eux-mêmes. Les pères de famille n'ont pas

à pourvoir à l'établissement de leurs enfants, ils ne leur donnent pas de dot.

Pourquoi n'en est-il plus de même dans la plus grande partie de la France? Pourquoi ne porte-t-on plus envie aux familles qui ont beaucoup d'enfants? Pourquoi les plaint-on, au contraire? Pourquoi l'idéal est-il d'avoir deux enfants, un garçon et une fille, ou même un seul enfant, « le fils unique »?

Parce que, chez nous, les familles nombreuses constituent pour les parents une charge tellement écrasante, qu'avec la meilleure volonté du monde ils n'ont qu'une ressource, c'est de s'y soustraire.

Ils ne peuvent compter pour établir leurs enfants ni sur la communauté de famille qui est dissoute , ni sur l'initiative de la jeunesse qui a été étouffée par l'éducation.

L'établissement des enfants retombe donc à la charge des parents. Un père de famille français ne peut marier, établir ses enfants qu'en leur constituant des dots; il se trouve donc dans l'obligation de de créer autant de fortunes qu'il a d'enfants, et cela avant le mariage de chacun d'eux, c'est-à-dire dans l'espace de dix-huit à trente ans!

Vous venez de vous marier. Un an après, vous avez un enfant. Est-ce une petite tête blonde, un doux sourire qui vous apparaît? Non, c'est surtout une dot à constituer que vous voyez, comme un spectre, se dresser devant vous. Dix-huit mois ou deux ans après, nouvel enfant, nouvelle perspective de dot à constituer. Deux dots en vingt-cinq années! Vous

VOUS sentez incapables de supporter un fardeau plus lourd, et devant cette impossibilité matérielle, vous vous décidez à arrêter les frais.

Et voilà pourquoi les Français ont peu d'enfants. La coutume créée par l'état social, leur impose une tâche impossible, un métier de galérien et alors ne pouvant détruire la coutume, ils détruisent la race.

Et ils sont d'autant plus portés à limiter le nombre de leurs enfants, qu'après chaque mariage leur situation se trouvera diminuée de toute la dot qu'on leur aura arrachée et qu'ils devront donner d'autant plus forte que leur honneur est en jeu : tout le monde sait que monsieur uu tel donne telle dot à ses enfants. Dés lors, les parents n'ont pas seulement à constituer une fortune indépendante pour chacun de leurs enfants, mais à constituer, en outre, la leur propre, qui doit subir autant d'assauts qu'ils auront d'enfants.

Et voyez comme la statistique elle-même vient bien vériûer l'influence de la dot sur la stérilité systématique. Quelles sont les classes qui ont le moins d'enfants : les plus riches, les plus prévoyantes, c'est-à-dire celles qui ont à prélever des dots. Quelles sont celles qui ont le plus d'enfants : les plus pauvres, les moins prévoyantes, les classes ouvrières; c'est-à-dire celles qui laissent les enfants pousser et s'établir à la grâce de Dieu.

Ainsi , dans le département industriel du Nord, où la population ouvrière est nombreuse, nous trouvons un excédent considérable des naissances sur les dé-

ces, 51,197 naissances contre 35,089 décès; au contraire, dans les départements à culture riche , les décès l'emportent. Dans l'Eure, 6,842 naissances contre 8,128 décès; dans l'Oise, 8,851 naissances contre 9,068 décès; dans l'Orne, 6,851 naissances contre 8,534 décès, etc.

En sorte qu'on arrive à cette singulière conclusion qu'en France, sauf quelques CKceptions, la natalité ne se maintient partiellement que par les imprévoyants et les incapables! Quel avenir une pareille production assure à la France !

Nous allons voir maintenant que cette situation faite à la famille explique les causes secondaires énumérées plus haut.

D'abord la volonté bien arrêtée d'avoir peu d'enfants s'explique suffisamment par l'impossibilité oii sont les parents de constituer un grand nombre de dots. Dans ces conditions, le mariage ne leur apparaît que comme une charge à laquelle ils s'efforcent de se soustraire.

Ayant ainsi renoncé à l'espérance d'élever et d'établir une nombreuse famille, ayant réduit leurs charges au minimum, à l'établissement d'un ou deux enfants , ils sont portés à se donner à eux-mêmes la plus grande somme de jouissances possibles. Des parents sans enfants, ou avec peu d'enfants, se rapprochent beaucoup du type des célibataires égoïstes. Ils n'ont plus cette excitation à l'épargne et aux sacrifices que développe la nécessité d'élever et d'établir une famille nombreuse.

Il est très remarquable, en effet, que notre état social produit deux résultats très différents. D'une part, les parents qui ont beaucoup d'enfants ont une situation très difficile, une vie de privations. Au contraire , ceux qui ont peu d'enfants ont une situation matériellement très heureuse; ils peuvent se donner la plus grande somme d'aisance, se livrer aux plaisirs, mener en un mot une vie de célibataire.

Les enfants, de leur côté, habitués à compter beaucoup plus sur la dot que sur leur propre initiative, sont peu portés à se créer une situation indépendante soit en France soit à l'étranger, ils sont entraînés de préférence vers les carrières administratives.

Pour refouler cette invasion, on multiplie les examens, mais c'est en vain, la foule devient cohue, et, pour pénétrer dans ces carrières, il faut se surmener. Et voilà le surmenage dans les écoles.

Ainsi toutes les causes invoquées par les économistes sortent impitoyablement d'une cause première et unique : la situation imposée à la famille par notre état social.

Cette diminution de la natalité en France esi-tlle un bien ou un mal? Doit-on s'en réjouir ou s'en affliger? Les économistes ne sont pas plus d'accord sur ce point que sur bien d'autres.

M. Maurice Block a soutenu, dans le Journal des Dé-

bats et dans la Revue des Deux-Mondes (1) , que l'accroissement rapide d'un peuple est une cause de faiblesse, par suite de la pauvreté qui en résulte nécessairement. M. de Molinari a soutenu la même thèse dans le Journal des Economistes (2), qu'il dirige.

Les faits conduisent-ils à cette conclusion?

D'abord, on ne voit pas que la stérilité profite à la France.

Si notre pays était entouré d'une muraille de Chine, ne laissant pénétrer aucun élément étranger, nous nous trouverions plus à l'aise sur un sol moins peuplé; la diminution de la population augmenterait pour chacun la quantité des ressources naturelles et du travail disponibles.

Mais les choses ne se passent point ainsi. Les vides creusés par notre stérilité sont aussitôt comblés par un afflux de population venant de l'étranger. La France est envahie par infiltration par tous ses voisins, Belges, Allemands, Suisses, Italiens, Basques d'Espagne, et elle l'est de plus en plus.

En 1851, on comptait 379,000 étrangers; en 1861, 499,000; en 1872, 799,000; en 1876, 801,000; en 1881, 1,001 ,100, soit un étranger pour 73 Français. « C'est un fait important, dit M. de Foville, que cette rapide pénétration de l'élément étranger dans une population qui, sans ces renforts extérieurs, serait presque stationnairc (3). » La France est le pays

(1) Livraison du 15 octobre 1882.

(2) Livraison de décembre 188G.

(3) La France économique, p. 27.

LA NATALITE EN FKANCE. 133

OÙ l'émigration est la plus faible et l'immigration la plus forte.

Les partisans de la stérilité savent cela; mais loin de s'en effrayer, ils s'en applaudissent, parce que, disent-ils, c'est une économie pour la France, qui reçoit ainsi des travailleurs dont elle n'a pas eu à payer les frais d'éducation.

« Supposons, dit M. de Molinari, qu'au lieu d'importer ce million de travailleurs adultes, qui sont venus combler le déficit de sa population , la France les eût élevés elle-même : que lui auraient-ils coûté? Pour obtenir un million d'hommes âgés de vingt ans, il faut mettre au monde environ 1,300,000 enfants. Or veut-on savoir ce que coûte en moyenne l'élève et l'éducation d'un million d'adultes : 3 milliards 500 millions. C'est donc une somme de 3 milliards et demi que la France a épargnée en important des travailleurs tout élevés au lieu de les élever elle-même, et cette épargne n'a-t-elle pas contribué pour sa bonne part à l'expansion de la richesse publique et privée? N'est-il pas évident que si la France avait reçu gratis des pays avoisinants un million de bœufs, destinés à pourvoir à l'insuffisance de sa production herbagére, elle aurait bénéficié de toute la dépense faite en Belgique , en Suisse , etc. , pour les élever et les amener à l'état productif (1)? »

Pour que ce raisonnement soit vrai , il ne manque qu'une chose, c'est que l'homme soit un bœuf.

(1) Journal des Économistes, livr. de décembre 1830.

Que résulte-t-il, en effet, de ce fait que l'homme n'est pas un bœuf?

Il en résulte que nos rares enfants nétant pas élevés à la rude école des enfants à familles nombreuses, n'étant pas, dès le jeune âge, habitués à l'idée qu'il faut se tirer d'affaire soi-même dans la vie , qu'il ne faut pas compter sur sa dot ou sur celle de sa femme , mais que le succès est aux plus travailleurs, aux plus hardis, aux plus entreprenants, il en résulte, dis-je, que ces enfants ne font pas des hommes. Il en résulte que nos fils uniques, type d'enfants gâtés, élevés sous cloche, dans les jupons de leur mère, lorsqu'ils sont mis en concurrence avec ces enfants de familles nombreuses, élevés sous une discipline sévère , sont toujours et partout repoussés, battus honteusement. Nos négociants eux-mêmes, nos ingénieurs euxmêmes, préfèrent les commis allemands ou suisses , les ouvriers belges ou italiens à leurs propres compatriotes, aux commis ou aux ouvriers français, parce qu'ils les trouvent plus obéissants, plus travailleurs, plus économes, moins exigeants. Ces étrangers font des économies avec des salaires qui ne suffisent pas à nos ouvriers français; sans eux, nous produirions deux fois plus cher et nous serions encore plus impuissants que nous ne le sommes à lutter contre la concurrence étrangère. Ce sont eux qui sauvent notre industrie, qui sauvent notre agriculture , grâce à leur esprit sain et à leur corps vigoureux.

Mais à quel prix nous sauvent -ils? Au prix de notre valeur morale, de notre énersie abaissée,

de notre force d'expansion détruite, de notre puissance colonisatrice, de notre prestige dans le monde anéantis, de notre nationalité elle-même lentement submergée par cette invasion étrangère.

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