VIII PRÉFACE
se renseigner sur les articles demandés par la clientèle.
Au point de vue purement scientifique, cet exemple est intéressant, pour montrer comment l'association peut atténuer, en partie, l'infériorité résultant des conditions du lieu, du travail et d'une formation sociale qui développe moins l'aptitude à l'action individuelle qu'à l'action collective, ainsi qu'on le verra dans ce volume.
L'association, en effet, peut atténuer mais ne supprime pas cette infériorité. Elle donne bien aux fabricants et aux commerçants allemands des moyens d'action qu'ils n'auraient pas sans cela, mais elle ne leur donne pas la puissance personnelle qui leur manque pour faire progresser et pour étendre au loin , par eux-mêmes, leur industrie et leur commerce. Une étude sur le commerce allemand au Transvaal, publiée tout récemment en Allemagne, et communiquée, ces jours derniers, à notre Ministère du commerce par notre ambassadeur à Berlin, le marquis de Noailles, fait bien ressortir l'infériorité personnelle du commerçant allemand par rapport au commerçant anglo-saxon (1). L'auteur constate d'abord que les négociants allemands auraient besoin que « leur gouvernement les aidât de ses
(1) Moniteur officiel du commerce, 13 mai 1897.
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lumières et de sa protection, » pour éviter les « déceptions » qu'ils ont dû essuyer « lorsqu'ils ont entrepris de lutter contre la concurrence anglaise. »
« Souvent, ajoute l'auteur allemand, on se lançait avec un capital trop restreint; ensuite l'Allemand, si hardi à entreprendre, manque parfois de patience (l'auteur aurait dû dire « de ressources , » car l'Allemand est patient) pour attendre le succès et se retire de la lutte après un premier échec de ses tentatives, au rebours de l'Anglais qui sait que rien ne s'acquiert que -par la persévérance (et qui a les moyens d'attendre).
« Un autre défaut propre aux Allemands et qui leur a fait souvent du tort au Transvaal est l'ignorance des conditions du marché. Ils importent des articles dont on n'a que faire là-bas et qui sont peu demandés. On peut relever aussi, comme des fautes, Vinsuffisance des emballages (la voilà bien, la vieille économie allemande!), l'ignorance des modes d'expédition et l'oubli du caractère cosmopolite spécial du marché du Transvaal. Une autre cause d'insuccès, pour le commerce allemand, est souvent le choix des agents auxquels on ne laisse pas assez d'initiative et qui sont peu au courant du commerce et des besoins de la place... Ces diverses raisons ont entravé jusqu'ici l'essor du commerce allemand. »
On voit, par ces aveux d'un de leurs compa-
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triotes, que si les Allemands ont pu, en associant leurs efforts, développer l'exportation de leurs produits, s'ils menacent, par là, l'énorme puissance industrielle et commerciale des Anglo- Saxons , on ne peut pas dire que celle-ci soit sérieusement entamée.
Si maintenant nous considérons l'Angio-Saxon, nous constatons que son procédé d'expansion industrielle et commerciale est bien différent.
C'est, en effet, par eux-mêmes, par leur seule initiative personnelle , sans aucun appui de l'association privée, ou de la grande association publique , l'État , que l'industriel et le commerçant anglo-saxons se sont emparés du marché du monde ; et ils l'ont fait en vertu des conditions sociales que ce volume a pour but d'expliquer. Des gens qui ont pu faire tout seuls, sans aucun secours extérieur, ce que les autres n'ont pu faire, — beaucoup moins bien , beaucoup plus imparfaitement, — qu'en se groupant, donnent, par le fait même, la mesure de leur indéniable supériorité
Et cette supériorité se maintiendra en dépit des efforts que font actuellement les Allemands pour se répandre sur les marchés du monde. Elle se maintiendra en vertu même de la supériorité qu'a l'action personnelle d'un grand industriel et d'un grand commerçant sur l'action
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collective exercée par des industriels ou par des commerçants associés.
L'industrie et le commerce doivent évoluer constamment, pour s'adapter aux conditions multiples et perpétuellement changeantes du marché. Or il est manifeste que ces groupements d'industriels et de commerçants plus ou moins solidement associés, ayant des intérêts plus ou moins opposés, en vertu de la concurrence que leurs produits se font mutuellement, ne pourront que difficilement évoluer suivant les circonstances. On a déjà assez de peine à faire marcher ensemble ces intérêts en partie diver gentsl C'est bien là le vice inhérent à toutes les associations; c'est toujours par là qu'elles sombrent et que la pratique vient démentir les plus belles théories.
Comment ces groupements si artificiels pourront-ils lutter longtemps contre ces maisons anglo-saxonnes fortement concentrées entre les mains d'un homme ou de quelques hommes, ayant exactement les mêmes intérêts, ayant des capitaux considérables, ayant, de plus, l'aptitude extraordinaire de cette race à se retourner rapidement dès qu'une affaire ne paie plus, pour s'orienter dans des voies nouvelles.
Dès que les Anglais se sont aperçu des premiers symptômes d'envahissement du commerce /
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allemand, leurs journaux ont poussé un cri d'avertissement, comme devaient le faire des sentinelles plus vigilantes que les nôtres : Made in Germany! Ce cri prouve seulement à quel point ils sont en éveil, à quel point ils sont sensibles à tout ce qui peut menacer, même de très loin, leur redoutable supériorité industrielle et commerciale. Notre erreur profonde est d'avoir pris ce cri d'avertissement pour un cri d'alarme jetant le sauve-qui-peut. Il n'est pas permis de se faire illusion à ce point. Il y a d'ailleurs une marge énorme entre les 260 navires allemands et les 2,262 navires anglais, qui franchissent annuellement le canal de Suez!
Je le répète, l'industrie et le commerce allemands l'emportent actuellement surtout par le bon marché de l'article commun. Si les Anglais ne peuvent arriver à produire cet article au même prix, en Angleterre même où la maind'œuvre est trop élevée, ils se retourneront rapidement, ils se sont même déjà retournés pour le produire ailleurs, dans des pays plus pauvres, où on signale l'installation de maisons anglaises. On sait d'ailleurs avec quelle facilité ils s'établissent à l'étranger. Je voudrais être aussi tranquille sur la souplesse de l'industrie et du commerce français I
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Mais r Allemand a, par rapport à l'Anglo-Saxon, deux autres infériorités bien caractérisées, qui, celles-là, doivent fatalement compromettre son expansion, dans l'avenir.
A l'exception des habitants du Hanovre et de la W'estphalie, qui se rattachent à la formation anglo-saxonne et particulariste , les Allemands, en général, sont aussi peu portés que les Français vers la colonisation agricole. Ce sont des urbains, qui émigrent plus volontiers comme commis de commerce que comme colons, comme agriculteurs. Us n'implantent donc pas leur race dans le sol à la façon de l'Anglo-saxon. Aussi, partout où ils se trouvent en contact avec ce dernier, ils sont absorbés par lui. C'est ainsi que, dans l'Amérique du Nord, les émigrants allemands se saxonnisent avec une rapidité extraordinaire : la seconde génération , ne parle plus que l'anglais et s'empresse d'adopter les habitudes et les goûts anglais. Dans leur empressement à opérer cette évolution , un certain nombre vont même jusqu'à donner à leur nom une consonance anglaise. Aussi les journaux, rédigés en allemand, ont-ils beaucoup de peine à se soutenir aux États-Unis; ils ne recrutent des lecteurs que parmi les émigrants nouvellement arrivés d'Allemagne.
Ainsi, tandis que la clientèle anglaise, celle qui recherche toujours et partout les produits